‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 24 sur 180 · ALEXIS. — LES PYTHAGORICIENS · texte numérisé non relu

ALEXIS. — LES PYTHAGORICIENS

rien, à mon avis; c'était bien malgré eux. Mais n'ayant pas une obole et cherchant un prétexte honorable à leur maigre vie, ils ont inventé des maximes fort utiles pour le pauvre. Servez-leur donc un bon plat de poisson ou de viande, et s'ils ne le mangent pas jusqu'à se lécher les doigts, je veux être dix fois pendu. » Alexis, dans ses Tarentins^ trouve une autre excuse pour sauver l'honneur des Pythagoriciens mangeurs de viande : « Les philosophes, dit-on, ne mangent pas de chair cuite, ni en général d'aucun aliment qui ait eu vie ; seuls d'entre les hommes, ils ne boivent pas de vin. — Pourtant Epicharidès, qui est de leur secte, mange du chien. — Oui, mais du chien mort ; ce n'est plus là un être animé. »

Voilà les anciens Pythagoriciens, les disciples du fondateur, malignement confondus avec ceux qui, plus tard, prirent leur costume, sans continuer la tradition de leur vie laborieuse et pure. La Pythagoricienne d'Alexis était sans doute quelque parodie dans le même genre. Athènes, au temps de Philippe, avait ses femmes savantes^ faisant de la philosophie, comme au temps de Périclès elles faisaient de la politique; c'était encore une bonne fortune pour les écrivains de comédie.

Toutefois leurs satires mériteraient moins notre attention, si elles se bornaient à ridiculiser les personnes sans toucher aux doctrines. Mais nous al-

Ions voir que les doctrines aussi avaient leur part dans cette justice étourdiment et spirituellement distribuée par la censure comique.

« De quoi se nourrissent les Pythagoriciens? demandait un personnage des Tarentim d'Alexis. — Ils se nourrissent de Pythagorismes, de raisonnements bien limés et de pensées bien fines. Outre cela, voici leur provision de chaque jour : un pain par tête, et un pain tout sec, avec une cruche d'eau, ni plus ni moins. — En vérité ! mais c'est le régime d'une prison, — C'est le régime de tous ces sages, c'est la vie qu'ils endurent. Entre eux ce sont de vraies délices, etc. » On aime à croire que tout n'est pas plaisanterie dans ce tableau, et que le poète ressentait aussi quelque admiration pour ces joies intimes de la science, qui embellissaient l'austère solitude de l'institut pythagoricien, pour ces plaisirs de la pensée qu'Aristote a décrits avec une véritable éloquence.* On voudrait reconnaître le même sentiment dans la scène suivante d'Épicrate:*

« A. De quoi s'occupent en ce moment Platon, Speusippe et Ménédème ? Quelle pensée, quelle recherche fait en ce moment le sujet de leurs entretiens ? Conte-moi cela en homme habile, si tu le sais, conte-le-moi, je t'en prie. — B. Allons, je puis t'en parler nettement : j'ai rencontré, aux Pa-

* Voyez plus bas, chap. m, § 7, à la fin.

* Extrait d'une comédie dont le titre n'est pas connu.

EPICRATE. — PLATON 79

nathénées, un troupeau de jeunes gens dans les gymnases de l'Académie ; et là, j'ai entendu des discours étranges, incroyables. Traitant de la nature, ils distinguaient le règne animal des arbres et des légumes ; puis il s'agissait de savoir à quel genre appartient la coloquinte. — A. Eh bien! comment Tont-ils définie et où l'ont-ils rangée? Dis donc, si tu le sais. — B. D'abord, ils s'arrêtent tous et restent longtemps silencieux, les yeux baissés et la tête pensive ; puis, tout à coup, comme les autres cherchaient encore, toujours la tête baissée, un jeune homme dit que la coloquinte est un légume rond ; cet autre, que c'est une herbe; le troisième, un arbre. Certain médecin de Sicile qui les entendait, ennuyé de ces fadaises, leur tourna le dos avec une grosse injure. — B. Et sans doute, ils ont dû s'irriter, crier à l'insulte, car on ne se conduit pas de la sorte en bonne société. — A. Nos jeunes gens n'y firent pas même attention. Platon, qui était là, leur dit bien doucement et sans s'émouvoir, de reprendre la définition, et l'on continua. » Ce dernier trait du moins nous semble un éloge plutôt qu'une satire. Platon lui-même nous a plusieurs fois présenté le contraste de la sérénité de Socrate et de l'incivile pétulance de ses adversaires. Mais en général, il faut l'avouer, ce qui domine dans les scènes de la Moyenne Comédie, où sont traduits les philosophes, c'est la dérision de leurs

doctrines, même les plus sérieuses, de celles surtout qui, par leur subtilité, répugnant au gros bon sens de la foule, prêtaient le plus à la parodie. L'historien des philosophes, Diogëne Laërce, a rempli tout un chapitre de ces plaisanteries, souvent malheureuses, contre Platon et les siens. Les grammairiens nous en ont conservé d'autres encore. Ici c'est Alexis qui, dans son Olympiodorus, se moque du grand philosophe, à propos de l'immortalité de Tâme; ailleurs c'est Éphippus dans son Naufragé f ou Antiphane dans son Antée, qui décrivent d'une manière ridicule l'attirail et l'accoutrement d'un disciple de l'Académie. Alexis va plus loin : dans son Chevalier^ il s'associe à la réaction passagère qui venait de provoquer un décret contre les philosophes, et il nous montre un vieillard bénissant ses concitoyens pour avoir chassé les sophistes dont l'enseignement perdait la jeunesse d'Athènes *. On croirait entendre les imprécations de Strcpsiade dans les Nuées d'Aristophane.

Une seule secte paraît trouver grâce devant ces impitoyables censeurs. Ce sont les disciples d'Aristippe et d'Épicure, vrais législateurs du plaisir, dignes par conséquent d'inspirer tous ces volup-

* Voyez, sur ce curieux épisode de l'iiistoire de Ja philosophie, A, Hoffmann, De Lege contra philosophes, imprimis Theophrastum, auctore Sophocle, Âniphiclidœ filio, Âthenis lata (Carlsruhe, 1842).

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