ALEXIS. — LES ÉPICURIENS
tueux pour qui la vie se passe entre les joies de là table et celles de Tamour, tous ces gastronomes qui ont divinisé Tart du cuisinier et du parasite. Là même, il est vrai, une pensée sérieuse du poète éclate quelquefois sous le cynisme ironique de son langage, comme dans cet admirable fragment du Professeur de débauche d* Alexis, qui rappelle la verve de Shakspeare :
« Quels contes est-ce que tu nous débites là? Et le Lycée et l'Académie et TOdéon, niaiseries de sophistes, où je ne vois rien qui vaille ! Buvons, mon cher Sicon, buvons à outrance, et faisons joyeuse vie, tant qu*il y a moyen d*y fournir. Vive le tapage, Manës! Rien de plus aimable que le ventre. Le ventre, c'est ton père; le ventre, c'est ta mère. Vertus, ambassades, commandements, vaine gloire et vain bruit du pays des songes ! La mort te glacera au jour marqué par les dieux, et que te restera-t-il alors? ce que tu auras bu et mangé, rien de plus. Le reste est poussière, que ce soit la poussière de Périclès, de Codrus ou de Cimon* ! »
Plus sévère dans sa morale, la Comédie Nouvelle, si elle s'est quelquefois jouée des Zenon et des Ciléanthe, n'a pas épargné non plus Épicure et
* S* Paul,I Cor.,XV, 32 : « Si les morts ne se réveillent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons» ; Phil. III, 19 : « Le ventre, c'est leur dieu ! » Cf.Plutarque, Contre Coiotès, ch. 31.
les Cyniques. Du reste, elle paraît avoir donné, en général, beaucoup moins d'importance à la cn^il que littéraire *. Mais nous avons une autre raison de ne point nous arrêter aux rares témoignages qui nous sont parvenus sur ce point : c'est qu'à Tépoque de Ménandre et de Philémon, la critique littéraire et la science du goût se sont largement développées chez les philosophes, dont il convient désormais d'étudier les doctrines. Seulement, avant de passer à cette partie de notre sujet, une question doit nous arrêter encore quelques instants.
S 6. De rinfluence exercée par la satire comique sur les .
poètes qu'elle attaquait.
Tant de satires ont-elles profité quelquefois aux écrivains, surtout aux poètes qui en étaient l'objet? La question semblera indiscrète peut-être; elle ne l'est pas plus que tant d'autres sur lesquelles les débris du théâtre attîque nous ont fourni jusqu'ici de si piquantes révélations.
Injurié par un satirique de son temps, le philosophe Xénocrate lui disait : « Je ne te répondrai pas ; la tragédie ne répond pas à la comédie quand la comédie Tinsulte '. » Si les poètes tragiques ne discutaient pas avec la comédie, du moins leur estil arrivé quelquefois de faire droit à ses critiques.
* Meineke, Historia critica, p. 438.
* Diogène Laërce, IV, 10.
INFLUENCE DE LA SAllRE COMIQUE 83
Les savants ont retrouvé dans Enripide certaines traces de corrections qui paraissent avoir été faites pour répondre aux critigues d'Aristophane ; mais ces traces sont rares, ces corrections légères ^ et Ton ne saurait guère s'en étonner ; la critique, en général, arrivait trop tard, après un succès, pour le discuter. Le tragique chéri de la foule trouvait amplement dans ces sympathies de quoi se consoler des mortifications même les plus méritées. La satire d'ailleurs était trop vive et trop exigeante pour obtenir beaucoup de Tamour-propre humilié. Aristophane se souciait peu de se donner Tautorilé d'une modération impartiale S qui eût mieux servi peut-être la morale publique, mais qui eût ennuyé le peuple d'Athènes. Trop souvent on pouvait expliquer parla haine des reproches que lui inspirait un patriotisme sévère ; c'était un bon prétexte pour n'en pas tenir compte. Heureusement le peuple arrangeait tout, en applaudissant tour à tour Eschyle et Euripide, et, après eux, Aristophane : il devançait en cela le jugement de la postérité, qui fait à chacun d'eux sa juste part de gloire, et sait apprécier chez Euripide, comme chez son cynique adversaire, ce qui était le malheur de leur temps plutôt que la faute de leur génie.
^ Le scholiaste d'Aristophane trouve pourtant moyen de le jouer une fois de son impartialité (note sur le vers 53 des Grenouilles).
n n'est pas cependant sans intérêt d'indiquer quelques-uns de ces passages où l'on a cru reconnaître la main du poète tragique se corrigeant pour satisfaire aux conseils de la satire : de pareils traits complètent le tableau de mœurs et d'histoire littéraire que nous nous sommes proposé d'esquisser.
Dans la Médée d'Euripide, dont nous avons probablement la seconde édition, interpolée par quelque grammairien à l'aide de la première, deux vers, le 298' et le 1317" (éd. Weil), portent la marque à peu près évidente d'une correction faite pour répondre à des critiques d'Aristophane *. D'autres vers, par exemple, le premier même de la pièce, sont restés intacts, quoiqu'on les trouve parodiés dans les comédies contemporaines '. Mais c'est à des causes toutes différentes qu'il faut attribuer les plus graves changements que cette pièce a subis. La rédaction primitive de la Médée, celle que paraît citer Aristote au quinzième chapitre de sa Poétique^ j contenait plusieurs traits de satire dirigés contre les Corinthiens, et surtout elle attribuait au peuple de Corinthe le meurtre des enfants de Jason. Les Corinthiens réclamèrent, dit-on, et
* Fêtes de Cérès, v. 1130 ; Nuées, v. 1397 ; Boeckh, livre cité, p. 173.
* Osann, Analecta critica, cap. v, p. 89.
^ Cf. Boettiger, Euripidis Medea cum artis operibus comparata (Opuscula latina, p. 363).