‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 35 sur 180 · HOMÈRE ET LES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

HOMÈRE ET LES PHILOSOPHES

conjectures hardies de rEvhémérisme, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour atteindre la vérité sur cette question qui semble avoir si vivement préoccupé les consciences dans les premiers âges de la philosophie. Il fallait, ce qui paraît avoir été la doctrine d'Aristarque et d'Éralosthène*, regarder Homère comme un peintre fidèle, comme un historien des mœurs héroïques dont il était contemporain, et le décharger ainsi de tous les torts de ses héros envers la morale. Cette idée fort simple ne vint-elle à aucun de ceux qui défendirent Homère contre les attaques de Pythagore et de Xénophane? ou, si Ton y pensa, n'osa-l-on pas la produire, parce qu'elle faisait retomber toutes les fautes et toutes les erreurs du paganisme sur le peuple même, premier auteur de ces vieilles superstitions, et parce qu'elle impliquait une formelle négation du paganisme? A cet égard on n'ose rien affirmer, faute de témoignages historiques; mais on croira difficilement que Platon, un si grand poète et un si grand philosophe, une raison si sévère et une âme si religieuse, ait voulu être pris au sérieux dans tout ce qu'il écrit contre le divin Homère, et qu'il n'ait pas devancé sur un

' Eustathe, sur l'Iliade, p. 40; scbolies de Venise sur l'Iliade, XIII, 524 ; XX, 67; Strabon, Géographie, 1. I, p. 23 et 25. Cf. noire notice sur Aristarque dans nos Mémoires de Littérature ancienne (Paris, 1862).

tel sujet le jugement équitable des philologues alexandrins.

Quoi qu'il en soit, ces subtiles controverses paraissent avoir vivement excité les esprits aux recherches de critique sur la forme comme sur le fond des poèmes d'Homëre ; les plus doctes penseurs de ce temps y ont pris part, et il reste aujourd'hui encore des traces appréciables de leurs travaux. Outre les noms que nous avons déjà rappelés, Anaximandre, le célèbre physicien, est cité dans le Banquet de Xénophon avec Stésimbrote do Thasos, comme un de ceux qui pouvaient apprendre à leurs auditeurs le sens caché sous les paroles d'Homère. Platon range dans la même famille d'interprètes un certain Glaucon : c'est peut-être le même que le Glaucûs cité deux fois dans les scholiastes de l'Iliade^ et que le Glaucus de Rhégium sous le nom duquel circulait un livre Sur les anciens Poètes et Musiciens^ livre attribué aussi au rhéteur Antiphon. Aristote attribue plus nettement à un Glaucon de Téos un livre sur la déclamation théâtrale, livre qui témoigne de sérieuses observations sur cette partie de l'art ^

1 Platon, Ion, 1. c. ; Aristote, Poétique, chap. xxv, xxvi ; scholies de Venise sur l'Iliade, XI, 636 ; XVI, 414. Cf. Diogène Laërce, VIII, 52, et Richter, De iEschyli, etc. interpretibus graecis, p. 31-33. L'argument des Perses d'Eschyle cite Glaucus Trspt twv Ato-p^u^ou ^uôwv.

« Aristote, Rhét., III, 1. Cf. Diogène Laërce, IX, 38, et Etienne de Byzance, s. v. 'ApiÔouo-oç.

PREMIERS ÉDITEURS d'hOMÈRE 103

Phérécyde T Athénien paraît avoir souvent, dans ses recherches sur Tancienne Hellade, commenté et discuté des témoignages d'Homère. Antimaque de Colophon, poète lui-même, qui avait publié la plus ancienne édition proprement dite du texte d'Homère, est donné par Suidas comme un disciple de Stésimbrote, ce qui permet de lui supposer quelque prédilection pour la fameuse méthode des allégories. On peut placer à côté d'Antimaque, Euripide le jeune, autre éditeur d'Homère. Enfin, parmi les sophistes qui commencent à fleurir précisément vers cette époque, Protagoras et Hippias sont plusieurs fois signalés comme habiles à expliquer les poètes ; on les voit discuter le sens des mots difficiles et la valeur de quelques variantes. C'est vers le même temps que paraissent les premiers recueils de gloses (mots archaïques, étrangers, obscurs , pour quelque raison que ce fût), les premiers glossaires, La langue des âges héroïques, en vieillissant, devient moins intelligible et provoque les recherches d'où sortira bientôt une science nouvelle, la Gram-

maire*

* Sur 668 premiers essais de critique verbale et de grammaire, voyez Classen, De Grammatical grœcsB primordiis (Bonn, 1829) ; Spengel^ Artium scriptores, ab initiis usque ad editos Aristotelis de Rhetorica libros (Stuttgart, 1828) ; et surtout, Graefenhan^ Histoire de la Philologie classique (en allem.), 1. 1 (Bonn, 1843).

Au point où nous sommes arrivés, Texplication philosophique ou grammaticale d'Homère n'a guère produit de résultats solides ; pourtant il est certain qu'elle a discrédité sans retour cette classe d'hommes qui, sous le nom à'Homérides, avaient longtemps passé pour les descendants mêmes d'Homère, pour les héritiers de son inspiration et les légitimes interprètes de sa science. Au temps de Socrate, les rhapsodes (car c'est ainsi que s'appellent désormais ceux qui font profession de réciter des vers en public) ne sont plus guère admis qu'à faire valoir par une habile déclamation les vers d'Homère qu*ils ont appris par cœur ; on leur dénie le talent de les comprendre et de les expliquer. Une belle voix et une bonne mémoire font tout leur mérite ; ce sont d'ailleurs les plus niais d'entre les hommes. Tel est le jugement qu'en porte, à deux reprises, Socrate dans Xénophon*, et que Platon développe avec une spirituelle malice dans le dialogue intitulé Ion, œuvre d un faible mérite littéraire, mais d'une haute importance historique. Que veut en effet Socrate dans sa discussion contre le rhapsode Ion ? Il veut prouver que le poète n'est rien, sinon l'interprète des dieux, le serviteur des Muses, et que le rhapsode, à son tour, n*est rien, s'il n'est un peu poète. Lorsque

^ Banquet, III, 6 ; Mémoires sur Socrate, IV, 2, § 10.

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