PLATON. — ART ET POÉSIE
mais qu'ils senties interprètes du dieu qui nous parle par leur bouche. Ainsi Tynnichus de Chalcis n'a fait aucune pièce de vers que l'on retienne, excepté son péan que tout le monde chante, la plus belle ode pcut-êlre que l'on ait jamais faite, et qui, comme il le dit lui-même, est réellement une production des Muses, Il me semble qu'il a été choisi comme un exemple éclatant, pour qu'il ne restât aucun doute si ces beaux poèmes sont humains et faits de main d'homme, mais que nous fussions assurés qu'ils sont divins et l'œuvre des dieux ; que les poètes ne sont rien que leurs interprètes et qu'un dieu les possède toujours, quel que soit celui qui les possède. C'est pour nous rendre cette vérité sensible que le dieu a chanté tout exprès la plus belle ode par la bouche du plus mauvais poète. »
Ainsi Tamour du beau et Tamour du vrai, le génie de la sagesse et celui de la poésie se confondent en une seule faculté surnaturelle qui élève Vhomme au-dessus de la matière, pour le mettre en rapport avec le monde des idées, en rapport avec Dieu. La poésie et la sagesse à leur tour se confondent avec la plus pure morale. Mais nous sommes loin encore de la pratique de Fart. Platon même, dans l'entraînement de son spiritualisme exalté, a nié que l'art fût pour rien dans une œuvre vraiment poétique. Nous allons voir que sa théorie sait descendre de ces hauteurs et qu'elle a des réponses précises sur le véritable objet de Tart, sur les procédés dont il use pour réaliser le beau, enfin sur sa moralité.
L'enthousiasme, le délire, Tinspiration, de quelque nom qu'on veuille se servir ici, ne peut être l'état habituel du poète. Le poète ne chante pas toujours sans avoir conscience de ses chants, sans songer à son auditoire et aux moyens de lui plaire. , Du moment qu'elle s'observe et s'étudie elle-même, i la poésie devient un art ; et il en est de même de ' l'éloquence, bien que dansvsa haine contre les so-^ ihisles, Socrate soutienne si souvent que l'éloquence est à peine une pratique, un métier. L'art de la parole en général se propose de séduire les âmes, de les entraîner, ce que Platon exprime par un seul mot qui manque à notre langue (^ujç^aycoyia). Pour agir sur les âmes, il faut en connaître la nature et les divers caractères. L'enseignement des anciens maîtres de rhétorique était bien stérile I à cet égard; il se bornait, nous l'avons vu, à de 1 petites règles d'élocution, à de mesquines recettes de dialectique. « Parce qu'ils en avaient les éléments, ils croyaient avoir trouvé la rhétorique elle-même, et s'imaginaient qu'en enseignant tous ces détails à leurs disciples, ils leur apprendraient parfaitement l'art oratoire. Quant à l'art de diriger toutes ces choses vers un but commun, la persuasion, et d'en composer l'ensemble du discours, ils l'avaient négligé, laissant là-dessus à leurs auditeurs le soin de se tirer d'affaire » ; très confiants néanmoins dans l'efficacité de leur méthode et la
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croyant bonne à faire des orateurs même en dépit de la nature. Platon tient fort à les guérir de cette illusion. Pour former un bon orateur, il demande d'abord les dons de la nature ; il veut qu'on y ajoute les spéculations de la philosophie, « d'où vient l'habitude de considérer les choses de haut et l'habileté qui se fait un jeu de tout le reste. » Surtout il recommande l'étude approfondie de l'âme, de ses affections, de ses facultés. Le vrai professeur d'éloquence « fera voir d'abord si l'âme est une substance simple et identique, ou si, comme le corps, elle est composée d'éléments divers; il dira quelles sont ses propriétés actives et passives et à quoi elles se rapportent. En troisième lieu, ayant rangé par ordre les différentes sortes de discours et les différentes sortes d'âmes et leurs diverses manières d'être affectées, il remontera aux causes qui peuvent produire ces effets, ajustera les moyens à la fin et fera voir comment, par quels discours il doit arriver nécessairement que telles âmes s'ouvrent à la persuasion et que d'autres s'y refusent... La vertu du discours étant d'entraîner les âmes, celui qui veut devenir orateur doit savoir combien il y a d'espèces d'âmes... Il faut que, suffisamment instruit de tous ces détails, il puisse ensuite les retrouver dans toutes les circonstances de la vie et les y démêler d'un coup d'œil rapide... Il faut qu'il sache quand on doit parler et quand se
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taire, quand employer ou quitter le ton sentencieux, le ton plaintif, Taraplification, etc., de manière qu'il soit sûr de placer à propos toutes ces choses et de s'en abstenir à temps ; alors seulement il possédera Tart de la parole*. » C'est la première fois que la science du cœur humain est ainsi placée au-dessus des vanités et des puérils préceptes de la sophistique '.
La poésie et la musique, la peinture et la sculpture, avec l'architecture même, sont aussi des arts qui, plus ou moins directement, tendent à émouvoir l'âme. Tous ont un caractère commun, l'imitation '. Dans quelques genres de poésie l'imitation est peu apparente, par exemple dans le dithyrambe, et, en général, dans les compositions lyriques ; dans d'autres, le poète tour à tour parle en son nom ou fait parler un autre personnage, comme on voit, au premier chant de l'Iliade, Homère raconter d'abord en son nom les souffrances des Grecs devant Troie, puis s'effacer pour mettre en scène Chrysès et Agamemnon. Enfin le nom d'imitation s'applique par excellence au drame,
» Phèdre, p. 271, éd. H. Est. Cf. Havet, Étude sur la Rhétorique d'Aristote, p. 9-12; J.-F.-A. Berger, De Rhetorica, quid sit secundum Platonem (Paris, 1840).
* Sur la •^y;^a7W7ta, voyez F. Ast, De Platonis Phaedro (lena, 1801), chap. vr, p. 112.
' Lois, livres II et VII. Dans le Sophiste, p. 219 et suiv., Platon distingue avec beaucoup de finesse les arts des métiers .