PLATON. — LIMITATION 14S
OÙ le poète disparaît toujours derrière ses personnages * .
Les arts d'imitation ne diffèrent pas seulement quant aux moyens qu'ils emploient, comme la musique, qui imite par les sons, et la peinture, qui imite par les couleurs ; ni quant à la manière d'imiter, comme le dithyrambe et la tragédie : ils diffèrent encore selon les objets qu'ils se propo- ,gfî|it. Ainsi l'épopée et la tragédie imitent, en général, des personnages sérieux ; la comédie est une imitation du mauvais et du ridicule. Louer et blâmer sont les deux principales fondions du poète.
Maintenant, qu'est-ce que cette imitation à laquelle se réduit toute création poétique*? Consiste-t-elle à reproduire, aussi fidèlement qu'il est possible,' les traits d'un modèle offert par la nature? Platon semble le croire, et, au deuxième livre des Lois,otL il veut que la beauté d'une œuvre d'art se mesure à la justesse même de l'imitation, et surtout dans le dixième livre de la République, où, par une analyse pleine de finesse, il rattache cette singulière conclusion à sa grande théorie des idées. Chaque réalité de ce monde, fait-il dire à Socrate, dans le dialogue avec Glaucon, répond à un type soit incréé soit créé par le souve-
* République, livre III.
« AvjfAtoypyta, Rép., III, p. 400 E, 401 A.
EOGER. iO
rain auteur des choses. Avant que le menuisier construisît un lit, le lit idéal, l'idée du lit existait dans la pensée de Dieu, et c'est à la ressemblance de ce modèle que Tartiste a fait son œuvre. Il en est de même de toutes les œuvres de Tindustric humaine ou de la nature. Cela posé, quand la poésie ou la peinture, promenant, pour ainsi dire, autour d'elles, un miroir, y reçoivent les* images de ces divers objets pour nous les rendre sensibles par le son ou par la couleur, il est évident qu'elles ne nous transmettent qu'un reflet de la vérité. Déjà le lit du menuisier n'était pas celui de Dieu ; le lit du peintre ou du poète ne sera pas même celui du menuisier. Il y a là comme trois ordres de créations : la première, qui est le fait de Dieu ; la seconde, qui est le fait de l'homme, ouvrier ou artiste, modifiant la matière par un travail manuel ; la troisième est celle du poète, création bien inférieure, comme on voit, aux deux précédentes, imitation d'une imitation, art trompeur et peu digne de la confiance des hommes sérieux qui veulent connaître la réalité, non de vaines apparences de la réalité. Ace propos, Socrate se tourne contre Homère ; il lui demande pourquoi lui, si habile à peindre les guerriers, les législateurs, les médecins, n'a jamais commandé une armée, tracé la constitution d'une seule cité grecque, ni guéri un seul malade ? Sans doute c'est que de l'art mi-
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lilaire, de la science des lois et de la médecine, Homère n'a jamais connu ni reproduit que l'apparence ; comme lui, tous les poètes, ses disciples, décrivent Tombre des vertus et des actions de leurs héros; mais ils n'en atteignent pas la réalité. Ainsi le peintre, avec ses couleurs, saura peindre un cordonnier, mais il ne saura pas faire une chaussure. Moins subtil, ou, pour parler sincèrement, moins sophiste, le Socrate de Thistoire, celui que Xénophon fait parler dans ses Mémoires, remarquait, avec raison, que le beau, imité par le peintre, n'est pas celui même du modèle qu'il a sous les yeux, mais un composé des formes les plus parfaites que la nature a départies à divers modèles. Or, pour choisir et rassembler ces éléments de la beauté, il faut bien que l'artiste en conçoive une image idéale, il faut donc qu'il s'élève au-dessus de la réalité matérielle, qu'il atteigne l'idée pure dont cette réalité n'est qu'une reproduction imparfaite. Le poète n'est donc pas cet imitateur de troisième rang que Platon définit si dédaigneusement dans la République ; c'est bien, dans le domaine de son art, un créateur à la façon de tous les autres artistes, et comme un rival de Dieu même. Si c'est à la ressemblance des idées éternelles que Dieu forme les êtres de ce monde périssable, si l'artiste, qui, de ses mains, pétrit la matière, la découpe ou la sculpte avec son ciseau, ne travaille qu'en vue
de ce même modèle, pourquoi ne serait-il pas vrai que le poêle crée aussi, avec des mots et des sons, une image de la réalité idéale ? A quoi bon lui avoir donné le délire des Muses ; à quoi bon Tavoir mis en rapport avec les dieux par la magnétique influence de Tinspiration pour n'en faire ensuite que le copiste servile de ce monde que ses sens lui révèlent, et pour lui refuser le sentiment, la perception de Tidéal ? Après en avoir fait un être privilégié du ciel, pourquoi le ravaler ensuite audessous du dernier des artisans ?
Heureusement, Tinconséquence de Platon n^est pas au fond ce qu'elle semble d'abord, et pour comprendre la doctrine de la République, nous n'avons pas besoin d'effacer celle du Phèdre.
La République de Platon est une cité imaginaire, dont les citoyens ne sont pas des hommes, mais des demi-dieux. Il l'avoue lui-même dans un passage mémorable des LoisK Le législateur lui a imposé l'idée d'une justice nouvelle, qui n'est point celle de nos sociétés corrompues, sorte de com-
* « La cité que l'on a décrite, ce sont des dieux ou des fils de dieux qui l'habitent en un corps, et c'est leur société qui vit ainsi dans la joie pure : il ne faut donc pas songer à un autre modèle de cité parfaite, mais rechercher, autant qu'on le peut, celle qui s'en rapprochera le plus. Et celle dont nous venons de traiter serait seule la plus voisine de l'immortalité, si on pouvait la réaliser, et serait la seule au second rang : une troisième, si Dieu nous le permet, nous en donnerons plus tard le dessein. » Lois, 1. V. p. 739 E.