ARISTOTE CRITIQUE DES TEXTES
savons presque rien de la partie de ce travail qui concernait Hésiode, Archiloque, Chœrilus et Euripide ; mais les scboliastes d'Homëre, surtout celui qui a été publié par Yilloison d'après le célèbre manuscrit de Venise, nous ont conservé un grand nombre d'extraits des Problèmes homériques, qui nous permettent de les apprécier avec quelque confiance. Ces notes se rapportent soit à la discussion du texte et des variantes des manuscrits, soit à Texamen des faits, de leur vraisemblance poétique et de leur sens moral. Dans un de ses plus graves écrits, les Réfutations des sophistes, Aristote a relevé deux de ces variantes du texte homérique, sur lesquelles on disputait de son temps ' : par exemple, dans ces mots du discours de Jupiter au Songe qu'il envoie vers Agamemnon,
^{^o[jiev Se ot tuyoç àpeaOat
(Iliade, II, i5),
fallait-il lire S^Sojxev rious lui donnons, ce qui engageait directement et par un mensonge la parole de Jupiter ; ou bien SiSojxev, avec un autre accent, pour SiS6(X£vai, ce qui offre un sens plus honnête dans la bouche du roi des dieux : « [Junon a fléchi les dieux pour qu'ils] lui donnent la gloire à conquérir! » De cette dernière façon, l'hémistiche en question échapperait au blâme sévère de Platon
* Ch. IV. Cf. Poétique, c, xxv, et les scholies de Venise sur l'Iliade, II, 73.
dans le deuxième livre de la République, Les Problèmes homériques abondaient en discussions de ce genre, ou moins importantes encore, car il s'agissait souvent de variantes purement grammaticales *. Quelquefois aussi les observations du naturaliste appuyaient la décision du grammairien ' ; en général, les interprètes se réfèrent, pour ce qui tient à Thistoire naturelle, au témoignage d'Aristote, soit dans les recherches sur Homère, soit dans son grand ouvrage sur les animaux ^
Ces preuves d'une révision toute critique du texte d'Homère donnent quelque poids à la tradition, fort répandue chez les anciens, d'après laquelle le philosophe, soit seul, soit avec le secours de Callisthène et d'Anaxarque, aurait préparé pour Alexandre un exemplaire de l'Iliade et de l'Odyssée, connu plus tard sous le nom à' édition de la cassette, ^dxcQ qu'Alexandre la fit enfermer dans une cassette précieuse provenant du trésor de Darius *. Ce qui est certain, c'est que si le célèbre exemplaire ne portait pas les corrections d'Aristote lui-même, le livre des Problèmes contenait tous les éléments d'une récension (JiôpOoxji;, comme l'ap-
* Scholies sur riliade. H, 447 ; XXI, 122. Scholies sur Théocrite, Idylle I, 34.
« Scholies sur l'Iliade, XXI, 252.
3 Ibid., II, 459 ; X, 335 ; XV, 247 ; XXT, 92 ; scholies sur rOdyssée, IX, 356, 477, etc.
* Fabricius, Bibl. gr., III, p. 357.
AfilSltm^ COJUtfiSTATECR D'HOSÈKC 189
pelèrent plas tard les grammairiens d* Alexandrie) et d'mie interprétation historique et littéraire des poèmes homériques. Non-seulement Aristote s'efforçait de constituer le texte, mais il en expliquait les mots difficiles ^ Puis il montrait les intentions du poète, et il cherchait à concilier des passages en apparence contradictoires. Ainsi, à ceux qui blâment Homère de représenter les lances des Grecs fichées en terre autour de leurs tentes, il répond que c'était sans doute Fusage des temps héroïques, auquel le poète se conforme comme toujours ; que d'ailleurs cet usage existe encore chez les barbares '. Des critiques scrupuleux demandaient pourquoi rniade attribue cent villes à la Crète, tandis que rOdyssée ne lui en attribue que quatre-vingt-dix ': Héraclide (c'était peut-être Héraclidc de Pont,dont nous avons parlé plus haut) pensait que^ dans Fintervalle de temps qui sépare FOdyssée de FIliadc, dix villes Cretoises avaient été détruites par Idoménée et les siens, explication trop précise pour être vraisemblable, car, selon Fingénieuse et solide remarque de Fhistorien Éphore, dans le récit des faits très-anciçns, la sobriété des détails est une présomption d'exactitude *. Aristote observe, avec
^ Scholies sur l'Iliade, II, 169; XI, 385; XXIV, 340; sur rOdyssée, V, 93.
' Scholies surTIliade, X, 153; cf. Poétique, chap. xxv. » Iliade, II, 649; Odyssée, XIX, 174.
* Fragment cité par Harpocration au mot 'A|î;^ai&>ç ; voyez
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plus de raison, d'abord qu*Hoinëre faisant parler des personnages différents n'est pas tenu de leur prêter les mêmes assertions sur le même sujet ; ensuite que le mot cent dans Tlliade pourrait bien être tout simplement ce qu'on appelle chez nous un nombre rond, pour quatre-vingt-dix. Quand Homère dit qu'Agamemnon exempta Échépolus de le suivre à Troie, celui-ci lui ayant donné en échange du service qu'il devait à la Grèce une magnifique jument, on pourrait accuser Agamemnon de sacrifier à ses propres intérêts la cause des confédérés ; Aristote le loue, au contraire, et trouve un sens très-instructif dans ce trait d'Homère : c'est qu'un bon cheval valait mieux quun homme riche et sans courage K Homère sans doute ne pensait pas à cette morale, non plus qu'à tant d'autres finesses qu'Aristote, en divers endroits de ses écrits philosophiques, croit découvrir dans les plus simples vers du poète '. Mais il y a des exemples plus étranges encore de ces subtilités où s'égare la sollicitude du conunentateur. Pourquoi, dans le deuxième
l'édition des fragments d'Éphore par Marx (Garlsruhe, 4815), p. 64.
^ liiade, XXIII, 296. Plutarque (De la Manière d'écouter les poètes, c. xi) nous a conservé Texplication d' Aristote ; on la retrouve^ mais sans nom d*auteur, dans le scholiaste de Venise,
' Voyez, par exemple, Morale à Nicom., VIII> 1 ; Politique,
h 1 ; II, 7.
ARISTOTE COMMENTATEUR d'hOMÈRE 191
chant de l'Iliade % Ulysse courant après les Grecs qui, trompés par les paroles d'Agamemnon , s'élancent vers leurs vaisseaux, a-t-il jeté sa tunique? Vous croiriez que c'est pour courir plus vite. Aristote imagine que le héros voulait par cette ruse frapper les yeux de tous ces fuyards et se faire mieux entendre ; c'est ainsi, dit-il, que, dans la fameuse affaire de Tile de Salamine, Solon prit le costume et la tournure d'un fou pour forcer les Athéniens à l'entendre d'abord, puis à revenir sur leur ancien décret. Dans le même chant de rUiade, il analyse curieusement la prédiction du devin Calchas pour en marquer le rapport avec les événements de la guerre de Troie ; dans le troisième ', il distingue en vrai casuiste entre les chefs d'accusation que les Grecs pouvaieiit intenter aux Troyens pour avoir rouvert le combat. Au chant septième % il s'inquiète fort de savoir pourquoi Ménélas, qui avait répondu le premier au défi guerrier d'Hector, ne se trouve pas un moment après au nombre des neuf héros qui se disputent l'honneur de combattre le prince troyen ; et il cherche mainte excuse pour le pauvre Ménélas. Un peu plus loin^ quand Ajax, sur le point d'en venir aux mains avec Hector, lui apprend
' Scholies sur le vers 183.
* Scholies sur le vers 276.
5* Scholies sur le vers 93.
^ Scholies sur le vers 228 du même chant.
idâ HISTOIRE DE tA ÉKlTlQtlÈ. CkAl». lit, § I
qu'Achille est relîré près de ses vaisseaux, Tinterprèle tient à bien établir que par là le poète veut sauver Achille du soupçon de lâcheté. Minerve venant supplier son père de mettre lin au carnage des Grecs et des Troyens, est armée de son égide où Ton voit la tête de Gorgone; comme la Gorgone habitait les enfers^ Tinterprète se croit obligé de nous dire que son image seulement figurait sur le bouclier de la déesse ^ ; enfin (nous passons beaucoup d'exemples analogues) trouvant dans rUiade que le Soleil voit tout et entend tout, et dans rOdyssée qu'un messager vient annoncer à ce dieu le massacre de ses troupeaux par les compagnons d'Ulysse, il cherche gravement la raison de cette incohérence ; il remarque que le soleil voit tout, mais non pas en même temps, et qu'au moment du massacre il pouvait bien être à l'autre bout du monde*.
On ne peut être plus gratuitement ingénieux pour justifier le poète de fautes presque toutes imaginaires ; Aristote savait-il en revanche louer Homère de ses véritables beautés ? Parmi les nombreuses citations qui nous sont parvenues de son commentaire, je trouve à peine une seule trace de ce vif sentiment d'admiration non moins nécessairo que la finesse d'esprit et que Téru-
< ScholiessurHIiade, V, 741.
s Ibid., IIÎ, 277.