‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 62 sur 180 · ARISTOTE COMMENTATEUR D^HOMÈRE · texte numérisé non relu

ARISTOTE COMMENTATEUR D^HOMÈRE

dition pour commenter dignement un grand poète. C'est lorsque Achille arrête d'un regard l'élan victorieux des Troyens qui allaient forcer le camp des Grecs ; Aristote signalait ce regard comme le trait le plus pathétique de la poésie d'Homère *. Au reste nous chercherons bientôt dans la Poétiqtie son jugement sur l'ensemble de llliade et de rOdyssée ; jusqu'ici nous n'écoutons que le commentateur.

Une particularité remarquable et que nous ne pouvons omettre à propos des Problèmes homériques d' Aristote, c'est que les manuscrits d'Homère sur lesquels il travaille diffèrent singulièrement de ceux que nous lisons aujourd'hui. Ainsi Thémistiche discuté dans les Réfutations des sophistes, et que nous avons relevé plus haut, ne se retrouve plus au deuxième chant de l'Iliade, où il est remplacé par ces mots : Tp<ï)g<y<it Se xyjXe' êçTirrai. Parmi les autres citations éparses dans les œuvres d' Aristote *, plusieurs ne se retrouvent pas dans le texte homérique qui des critiques alexandrins s'est transmis jusqu'à nous. U y a même dans la Poétique un passage souvent discuté, d'où semble résulter la preuve qu'un long épisode de l'Odyssée manquait aux exemplaires de ce poème qu' Aristote avait sous les yeux '. De telles divergences entre les

* Ibid.^ XVI, 282 : Asivôrarov twv «Trwv 'Ouiôpo'j tovto fio<Tiv

* Politique, IIÎ, 14 ; VIII, 3 ; Rhétorique, lU, 4, eto. Cf.

manuscrits d'Homère pouvaient fort embarrasser les critiques au temps de Dacier, quand on considérait Homère comme un écrivain rédigeant ses œuvres et les transmettant de la même façon que Sophocle ou Virgile ; elles s'expliquent sans peine depuis que les belles observations de Wolf nous ont placés à un plus juste point de vue pour Tappréciation de Tépopée antique.

i 2. Le livre des Problèmes.

H est un livre qui nous représente assez bien la forme des premières recherches d'Aristote, cet esprit de curiosité universelle qui le caractérise et qu'il avait transmis à ses disciples^ surtout à Théophraste : c'est le recueil des Problèmes *, probablement désigné par le titre d' 'EyxuxXia ou d'^AraxTa dans les catalogues des biographes anciens. Ce recueil ne nous est pas parvenu sans interpolation ni sans lacune; mais^ dans son ensemble, il appartient certainement au premier âge de la science péripatéticienne, et dans la variété confuse des sujets qui y sont traités on trouve à glaner çà

dans le recueil de Gruter intitulé Fax Artium, t. II, p. 631 : Jo. Hartungii decuriœ locorum allegatorum nec occurrentium tamen usquam.

* Sur les livres de ce genre, voyez Graefenhan, Geschichte der Philologie, II, p. 16 et 60 ; cf. la préface de Bussemaker au t. IV, des œuvres d'Aristote dans la Bibliothèque grecque-, latine de F. Didot, 1857.

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et là quelques traits précieux pour l'histoire de la philosophie ; on y observe surtout avec intérêt cette méthode dubitative, dont il y a des traces encore dans les grands traités philosophiques d'Aristote, mais qui nulle part ne se montre avec plus de complaisance, on dirait presque de naïveté, que dans les Problèmes.

On pourrait intituler un tel recueil les Pourquoi; car chaque paragraphe commence par ce mot ; puis viennent diverses explications du fait signalé, explications qui souvent se contredisent ou attendent une confirmation ultérieure ; et en effet plusieurs de ces doutes se trouvent résolus dans les derniers ouvrages de notre philosophe. Malheureusement les Proô/èmes paraissent n*avoir jamais trouvé beaucoup de lecteurs, et Ton s'est peu soucié jusqu'ici de les comparer en détail avec les autres livres aristotéliques, où pourtant ils sont quelquefois cités * : c'est là une négligence regrettable,comme on va le voir par quelques extraits que nous bornerons aux chapitres les plus intéressants pour l'objet de nos recherches.

Après diverses questions de médecine, d'hygiène et de physiologie, le livre septième traite des effets

* Voir la trop courte dissertation de Bojesen, De Problematis Aristotelis (Copenhague, 1836), qui comprend, outre des prolégomènes généraux sur le livre des Problèmes, une édition spéciale de la XIX^' section (Problèmes sur la musique et la poésie).

Id6 HISTOIRE DE LA ClRITlOlîE. CHAP. lll, § II

de la sympathie. « Pourquoi, dit Aristote dans sa septième question, lorsque nous voyons un homme & qui Ton brûle ou coupe un membre, ou que Ton met à la torture, ou qui souffre quelque autre Irai-* tement cruel, notre âme en ressent-elle de la douleur? Est-ce parce que nous avons tous une même nature, de façon que nous souffrons à la vue d*un tel spectacle comme si le patient était quelqu'un de notre famille ? ou bien comme Todorat et l'ouïe reçoivent, chacun selon sa capacité spéciale, certaines émanations [des objets odorants ou sonores], la vue ne reçoit-elle pas des objets agréables et pénibles une impression analogue ? * » Nous allons trouver d'autres exemples de cette tendance à expliquer les faits moraux par des influences purement physiques. Ainsi, se demandant pourquoi les uns s'endorment, même malgré eux, dès qu'ils prennent un livre, tandis que d'autres restent éveillés en pareil cas, même quand ils voudraient dormir, le philosophe cherche la cause de cette différence dans l'état des humeurs du corps et ne paraît pas même songer qu'il y a des livres ennuyeux qui endorment, comme cette drogue dont parle

* Comparez la Morale à Nicomaque, IX, 11, où il pose ce problème : si la présence d'un ami, quand nous sommes dans la douleur, nous soulage comme d*un poids, ou si elle agit seulement sur nous par une sorte de distraction morale et par ridée que notre ami partage notre peine. C'est le même rapprochement d'une explication physiologique et d'une explication philosophique.

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Molière, quia habent virtutem dormitivam\ Dans le chapitre qui traite des facultés morales et intellectuelles ', il pose cette question qu'on s'étonne de rencontrer deux mille ans avant Chateaubriand et Byron :

« Comment se fait-il que tous les hommes éminents dans la philosophie, la politique, la poésie ou les arts, aient été mélancoliques, quelques-uns même au point d'éprouver les accidents qu*entralne cette disposition ? Ainsi, parmi les anciens héros, Hercule, Ajax, Bellérophon ; parmi les hommes célèbres de notre temps, le Lacédémonien Lysandre^, un peu avant sa mort ; Parménide *, Platon, Socrate et beaucoup d'autres, ainsi que le plus grand nombre des poètes. Plusieurs en effet ont ressenti les affections propres à ce tempérament, où Ton voyait bien qu'ils y étaient disposés ; mais tous enfin étaient mélancoliques. Traitons d*abord la question au moyen d'un exemple. Le vin est ce qui produit le plus les effets semblables à ce que nous appelons mélancolie. Pris en quantité considérable, il agit sur le moral de rhomme, comme ne font ni le miel, ni le lait, ni l'eau, ni aucune autre liqueur de ce genre ; il nous communique toute sorte de talents et de passions : bavardage, éloquence, insolence, courage, fureur ou folie

* Section XVIII, question 1, répétée avec quelques variantes dans la question 7.

« XXX, 1, morceau qui est cité par Gicéron, Tusculanes, 1,33.

3 Plutarque, Vie de Lysandre, c. 28.

^ Voir dans mes Mémoires de Littérature ancienne un passage du poème de Parménide, p. 300 et suiv.

puérile, ardeur amoureuse, etc., touraant toujours h Texcès contraire les dispositions de notre nature. La bile noirç (plaiva ^o^fl) n'agit pas autrement, c'est un souffle, une chaleur qui pénètre le corps, etc. »

Et Aristole poursuit ainsi pendant plusieurs pages son analyse, pour ainsi dire, chimique de Tun des plus profonds mystères de Tàme humaine. Et cependant le même Aristole écrira quelques lignes plus bas ^ :

« Pourquoi les vieillards ontrils plus de raison et les enfants plus de facilité à apprendre ? Apparemment Dieu a mis en nous deux organes, Tun pour le corps et afin que nous nous servions des choses extérieures^ la main ; l'autre pour l'âme, la raison. Car la raison est en nous comme un instrument naturel, tandis que les sciences et les arts sont des instruments que nous nous créons à nous-mêmes. Or, de même que nous ne nous servons pas de notre main dès les premiers jours de la vie, mais quand, avec le progrès de l'âge, la nature a perfectionné notre main et l'a rendue capable des services qu'elle nous doit rendre ; de môme la raison, à moins que des accidents ne l'altèrent, atteint sa plus grande force chez les vieillards. Maintenant, si la raison vient plus tard que l'agilité des mains, c'est que les instruments dont elle doit faire usage viennent eux-mêmes plus tard. Car l'instrument de la raison, c'est la science ... Les mains, au contraire, trouvent dans la nature beaucoup d'instruments tout faits... Voilà pourquoi la raison se dé-

* XXX, 5. Cf. au sujet des enfants et de leurs facultés, XI, 1, 14, 27.

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veloppe surtout chez les vieillards, tandis que la jeunesse a plus de facilité pour apprendre parce qu'elle ne sait rien encore ; quand nous savons, nous sommes moins capables d'apprendre. »

On reconnaît ici cette finesse d'observation et d'analyse qu'Arislote applique si souvent, dans ses livres de philosophie, à l'étude de Tesprit humain.

L'observateur ingénieux se révèle encore dans les lignes suivantes :

« Pourquoi Thomme mérite-t-îl d'être obéi plus qu'aucun animal ? Est-ce, comme Platon répondait à Néoclès, parce que seul il sait compter ? ou parce que seul il connaît et honore les dieux ? ou parce qu'étant le plus imitatif des animaux, il a dans cet instinct un moyen d'apprendre * ? »

« Pourquoi écoutons-nous avec plus de plaisir le récit d'une histoire qui a de l'unité que celui d'une série d'événements divers ? Peut-être parce que nous entendons avec plus d'attention et de plaisir ce que nous comprenons ; or le déterminé est plus facile à comprendre que l'indéterminé, et Tunité est déterminée, tandis que la multiplicité participe de l'infini *. »

« Pourquoi n'aimons-nous entendre ni les trop anciennes histoires, ni les trop nouvelles ? Peut-être parce que nous nous défions du récit de faits trop éloignés, et qu'avec cette défiance nous ne pouvons y prendre plaisir ; quant h ceux qui sont encore presque

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