‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 63 sur 180 · XXX · texte numérisé non relu

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s XVIII, 9.

SOUS nos yeux, nous n^âvons pâs de plaisir à les entendre raconter *. »

« Pourquoi lo philosophe se croit-il au-dessus de l'orateur ? Peut-être parce que l'un sait ce qu est l'injustice, tandis que Tautre sait seulement que tel homme est injuste ; par exemple, l'orateur dira que tel est un tyran, le philosophe dira ce que c'est que la tvrannie*. »

Dans ces notes, qui semblent jetées à la hâte et comme pour souvenir sur des tablettes, ne croit-on pas saisir les premiers efforts du penseur qui essaye de se rendre compte de ses idées, et qui prépare les matériaux pour une œuvre plus considérable ? Voici quelques observations plus curieuses encore et d*un caractère moral plus élevé.

« Pourquoi les artistes de Bacchus{à^to)fij7iKMï Tr/ytrai^ mot qui s'introduit précisément au temps d'Aristole pour désigner les musiciens, chanteurs et acteurs dramatiques employés dans la célébration des fêtes de Bacchus), sont-ils en général de mauvaise vie ? Peut-être parce qu'ils ont trop peu de commerce avec la philosophie, consacrant presque tout leur temps à

« XVIII, iO.

' XVIII, 5. Le Problème 4 de la même section nous apprend qu'au temps d'Aristote l'adjectif (^iiv6;(cf.MoraI.àNicom.,VI, 13) pouvait s'appliquer à un général, à un orateur, à un financier, non pas à un acteur, parce que les trois premiers agissent avec ambition, tandis que Facteur ne poursuit que le plaisir. Le fait est curieux, la raison peu vraisemblable. Cf. XV, 2, où l'auteur se demande pourquoi les hommes comptent par cinq et par dùVy et ne propose la bonne raison qu'après plusieurs mauvaises.

LES PROBLÈMES d'aRISTOTE 201

l'art qui les fait vivre, et parce qu'ils passent presque toute leur vie dans les plaisirs et dans le besoin, double cause de corruption ^ »

« Pourquoi nos ancêtres ont-ils proposé des prix de gymnastique, jamais des prix de sagesse ? Peut-être parce que les juges d'une lutte doivent être moralement ou égaux ou supérieurs aux concurrents. Or, si Ton ouvrait un concours entre les hommes les plus sages, en proposant un prix pour le vainqueur, on ne saurait où trouver des juges ; au contraire, dans les combats gymniques, pourvu qu'on les regarde, on est apte à juger '. De plus, le fondateur de ces concours n'a pas voulu en établir qui fussent des objets de dissensions et de haines violentes : ainsi lorsqu'un homme est admis ou rejeté dans quelque lutte gymnique, cela n'excite pas beaucoup de mécontentement ou de haine contre les juges ; mais ce qui soulève les colères et les récriminations, c*est un jugement qui distinguo entre les hommes sages et les méchants. II y aurait là un funeste germe de discorde. D'ailleurs, il faut que le prix soit supérieur à la chose pour laquelle on l'obtient ; et en effet pour les combats gymniques, le prix est plus élevé que le talent qu'il récompense; mais dans un concours de vertu, quel

1 XXX, 10, passage que citait un jour le philosophe Taurus à un de ses disciples, diaprés le témoignage d'Aulu-Gelle (Noctes atticae, XX, c. 4). On remarquera en passant que ce témoignage de Tauteur latin constate que de son temps on citait ce recueil aristotélique, et cela sous le titre de Upo^yxi-

' Xénophon, ou l'auteur quel qu*il soit du Traité de la République des Lacédémoniens, exprime plusieurs idées analogues sur la supériorité des luttes de vertu comparées aux luttes gymniques.

prix trouver qui fût supérieur à la vertu môme * ? »

Ce dernier trait, d'une simplicité sublime, n'at-il pas été souvent commenté dans les rapports de notre Académie française sur la distribution des prix de vertu fondés par le célèbre philanthrope Montyon ?

Je pourrais multiplier les citations de ce genre ; je pourrais, par de nombreux exemples, faire ressortir dans le livre des Problèmes le même abus des subtilités souvent puériles * que nous avons remarqué dans les Doutes homériques, et qui gâte quelquefois les plus sérieux ouvrages d'Aristote. Mais il me suffit d'avoir donné une idée de ce livre et d'avoir fait comprendre la variété des études historiques et des méditations par lesquelles Aristote se préparait à la composition des grands ouvrages qui l'ont immortalisé. J'ai d'ailleurs extrait du dix-neuvième livre des Problèmes tous les chapitres qui intéressent l'histoire et la théorie des arts et surtout de la poésie ; on trouvera ces fragments à la suite de mon édition spéciale de la Poétique *dont ils forment un utile complément.

* XXX, 11. Gicéron, Lois, I, 4 : « Rerum honestarum pretium in ipsis est. » Sénèque, Lettre H3 : « iNullum justflB actionis praemium majus est quam justum esse. »

8 Voyez XX, 34; XXIV, 19; XXXIII, 7 ; XXXVI, 1; passim.

* Consulter particulièrement le dernier tirage de cette édition (Paris, 1878) pour laquelle le texte et la traduction française ont été soigneusement révisés.

l'observation chez aristote 203

Les souvenirs et les faits que nous venons de rassembler autorisent une réflexion générale. Dans les divers jugements portés sur la méthode d' Aristote, on lui a trop souvent reproché Tabus de la métaphysique. N'avons-nous pas montré, au contraire, que l'observation tient une large place dans ses écrits, et qu'elle est vraiment le principe de sa méthode. Seulement, on doit l'avouer, Aristote n'y est pas toujours fidèle ; et, soit pour n'avoir pas observé lui-même et pour avoir usé de témoignages trompeurs, soit pour avoir mal observé, il cède trop souvent à la subtilité naturelle de son esprit, qui lui suggère des démonstrations abstraites là où il devrait uniquement s'appliquer à tirer les conséquences de phénomènes bien constatés. C'est ce qu'a fait très-bien voir M. Ch. Thurot dans la première partie de son mémoire sur le célèbre principe d'hydrostatique qui porte justement le nom d'Archimède, son véritable inventeur *. Ce rapprochement nous semble légitime et il ne pourra qu'éclairer la partie de notre sujet où nous allons entrer.

S 3. Des ouvrages perdus d' Aristote sur la philosophie

des arts.

Après les livres que nous venons d'énumérer, la

* Ch. Thurot, Recherches historiques sur le Principe d'Archimède (Revue Archéologique, 1868-1869).

Rhétorique et la Poétique ne sont pas les seuls ouvrages où Aristote se soit occupé de la théorie des beaux-arts. On lit dans la Métaphysique^ :

« Puisque le bon et le beau sont deux choses diffé rentes (car le bon est surtout dans les actes, le beau réside même dans ce qui ne suppose pas de changement) ; on a tort de prétendre que les sciences mathématiques ne disent rien sur le beau et le bon. Au contraire^ elles en parlent mieux et plus clairement que toutes les autres sciences. Parce qu'elles n'emploient pas les mots, montrant d'ailleurs très-bien ridée et la chose, on ne dira pas pour cela qu'elles n'y entendent rien. Or,les formes essentielles du beau sont Tordre, la symétrie, la détermination, qui sont précisément l'objet principal des mathématiques ; et puisque ces principes (je veux dire, par exemple, l'ordre et la détermination), sont évidemment causes d'une foule de choses, les mathématiques, à quelques égards, peuvent désigner le beau comme une cause de ce genre. Mais nous traiterons ailleurs ce sujet plus expressément. »

Or, on trouve dans les anciens catalogues des ouvrages d' Aristote un traité Sur la Beauté ou Sur le Beau : c'est sans doute celui auquel le philosophe vient de nous renvoyer. Les mêmes catalogues mentionnent des traités : 1* Sur F Art d'écrire des éloges (ce serait comme l'appendice de la grande Rhétorique, et Aristote semble y faire

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