L INTERPOLATION DANS LA POÉTIQUE
d'abord confondus en une seule espèce de mots (les noms), puis élevés, pour ainsi dire, au titre de parties du discours, lorsque les différences importantes qui les séparent ont été mieux comprises ^ S'appuiera-t-on maintenant sur les sens divers que Tauteur de la Poétique donne quelquefois au même mot en différents endroits de son livre ? Mais presque toujours ces variétés de sens s'expliquent par le changement du sujet ; ainsi, dans le chapitre sixième, on lit : « J'appelle X&fi; le corps même de la pièce en vers (par opposition au spectacle et à la musique) i> ; et un peu plus bas : « J'appelle Xéfiç (par opposition à la pensée, ^tàvota, qu'il a définie deux lignes auparavant), l'expression [des idées] au moyen des mots; ce qui s'applique aux vers comme à la prose. » Il y a sans doute quelque inconvénient à employer ainsi le même terme pour deux idées notablement distinctes ; mais ce n^est pas une raison pour conclure de cette différence entre les deux phrases que l'une est de l'écrivain original et l'autre d'un faussaire. Quelque éloge que mérite Aristote pour avoir introduit dans les discussions scientifiques une méthode précise et rigoureuse, son style n'a pas encore l'uniforme précision du style- d'un Descartes ou d'un Pascal. On ne saurait dire combien de passages de ses
* Voir pour plus de détails sur le progrès de ces distinctions mon mémoire sur Apollonius Dvscole, Paris, 1854, 8o.
écrits le montrent hésitant entre deux expressions inégalement exactes de sa pensée, prenant tantôt Tune, tantôt Tautre, et dans le même chapitre donnant tour à tour à un seul et même mot le sens général et populaire ou le sens particulier à la théorie quil expose'. Ce qu*on pourrait appeler r^rt de philosopher s'est perfectionné encore depuis le Stagirite.
Quant aux différences de style et de méthode entre la Poétique et les autres écrits d'Âristote, elles sont encore moins concluantes. Ritter ne s!est pas tenu assez en garde contre des préventions toutes systématiques qui faussent son jugement. Supposant d'abord que la Poétique avait dû être interpolée, il veut que Tinterpolateur ait été quelque péripatéticien , maladroit imitateur du maître ; puis, se créant de la manière d'Aristote un idéal particulier, il en rapproche avec malice l'iniidële image que lui en offrent certaines pages de la Poétique^ il s'étonne que de telles dissemblances ne choquent pas la raison d'un homme de goût'. Il n'y aurait qu'une bonne manière de justifier ses assertions: ce serait de lire avec soin tous les ouvrages d'Aristote, et de le comparer sans cesse à lui-même; et si de cette comparaison ressortaient des différences flagrantes do doctrine et
* Comparez plus bas, § 10.
s Commentaire sur leeb. xx, p. 230.
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de langage, alors on serait fondé à combattre l'autorité de la tradition qui range notre Poétique parmi ses écrits authentiques. Or Ritter sort bien rarement du cercle étroit des ouvrages d'Aristote vulgairement expliqués dans les écoles; et encore, lorsqu'il rencontre dans ces ouvrages quelque trait analogue à un passage de la Poétique^ tout préoccupé de la thèse qu'il s'est donnée à soutenir, il tire de ce rapprochement les conséquences les moins vraisemblables. Ainsi, dans un chapitre examiné plus haut, l'auteur de la Poétique définit la proposition dans les mêmes termes, à un mot prèSj que l'auteur du traité du Langage ; ce mot seul suffit à Ritter pour déclarer que son stoïcien interpolateur n'a pas compris la définition authentique d'Aristote. En général, il condamne, comme interpolés : 1*^ tout passage qui rompt ou seulement embarrasse la marche du raisonnement^ comme si cet abus des parenthèses n'était pals très fréquent dans Aristote ; 2'' les citations d'une brièveté énigmatique, comme si Aristote ne] comptait pas souvent sur les souvenirs de ses compatt'iotes pour suppléer à l'insuffisance de ses citations, comme si la Rhétorique^ la PoRtique et lefe Moraies n'abondaient pas en traits de ce genre; 3° les citations d'auteurs obscurs, comme si Aristote n'avait pas une connaissance minutieuse de la littérature de son temps, lui qui, dans ses Pro-
blèmes\ rappelle, à titre d'exemple célèbre, le poète Maracus, absolument inconnu aujourd'hui ; lui qui, seul de toute l'antiquité, nous a fait connaître Phaiéas le Chalcédonien, dont il analyse Tutopie sociale dans sa Politique. Enfin, Ritter croit deviner son faussaire à une foule de négligences de style, souvent réelles, mais dont les exemples abondent dans les ouvrages les plus authentiques d'Âristote. Aussi, quand la critique a voulu combattre les conclusions du livre de Ritter (et, en Allemagne, le débat s'est bien vite ouvert de tous côtésj, Lersch*, Diintzer', Spengel*,Tycho Mommsen * ont eu la même pensée d'opposer à l'éditeur de \dL Poétique, V Arisioie de VOrganon^de la Physique, de tous les livres enfin dont l'authenticité est garantie par une tradition non interrompue d'imposants témoignages ; et, dans ces livres, ils lui ont montré tantôt les doctrines, tantôt les inégalités de rédaction et les négligences de style, qu'il avait prises dans la Poétique pour des indices
* XXXy i : Majdaxoç ^c ô Sujdoxoûo'toç xat à^stvuv iv TzotiirtiÇf Ôt' sxo'Tat)].
' Philosophie du langage chez les anciens , partie u (Bonn, 1840), p. 256-280, Défense du chapitre xx de la Poétique.
* Défense de la Poétique d'Aristote (en allem., Brunswick, 1840).
^ Journal philologique de Darmstadt, i841^ p. i252.
* J. T. Mommsen, De Aristotelis Poeticae cap. i-ix contra F. Ritterum (Kiel, i842).
d'interpolation Me n'ai pas voulu reprendre ici en détail une polémique qui, sur ce point, semble épuisée ^ Il me suffisait d'avoir posé nettement le problème et indiqué les principaux arguments qui se sont produits dans la discussion. D'ailleurs, les
détours par lesquels j'ai amené le lecteur à l'examen de la Poétique n'ont pas été, je l'espère, inutiles pour lui : ils l'ont familiarisé avec la méthode aristotélique, et ils Tont préparé à reconnaître cet opuscule pour un de ceux où les qualités et les défauts même de la pensée comme du style trahissent le plus clairement la main du Stagirite.
Maintenant, à quelle date faut-il rapporter la Poétique et à quelle classe parmi les écrits d'Aristote ? Sur ces deux questions aucun témoignage ne nous fournit de réponse précise ; les inductions seules sont permises, mais des inductions qui atteignent un haut degré de vraisemblance.
Nous avons vu que le traité du Langage parait antérieur à la Rhétorique et à la Poétique. La Politique se réfère à la Poétique comme à un livre qui n'existait pas encore (gv toï; -Twgpi TtoiYjTwt^;
* J'aime à constater que le critique qui s'est montré le plus sévère dans la distinction entre les écrits authentiques d'Aris^ tote et les apocryphes mis sous son nom, M. Val. Rose, maintient la Poétique dans la première de ces deux classes (De Aristotelis librorum ordine et auctoritate, Berlin, 1854, in-8).
* On en retrouve quelques épisodes dans mon Commentaire sur le texte de la Poétique à la suite de mon édition.
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îpou[jLev) ; au conti^aire, dans les quatre passages de la Rhétorique auxquels nous avons renvoyé plus haut, ce livre est cité cômnie existant déjà (^tcop^ri^ai, cïpTjTat) ; sa composition parait donc se placer entre celle du Traité du Langage et delà Politique, d'une part, et, de Tautre, celle de la Rhétorique. Tous ces ouvrages d'ailleurs appartiennent évidemment à la pleine maturité du génie d'Aristote, à cette dernière période de sa vie où, partagé entre son enseignement du Lycée et le souci de Tavenir, Âristote reprenait une à une toutes ses études, coordonnait ses recherches, transformait en la ramenant à un ensemble méthodique la doctrine jadis déposée dans ses dialogues et dans ses recueils d'érudition. Rien ne nous offre une plus belle idée de la science que ces derniers travaux du Stagirite. Il a écrit lui-même ailleurs que « la vie selon Tintelligenee est divine*. » Il y a en effet quelque chose de divin dans la continuité d'austères méditations que supposent de tels ouvrages, c Pendant deux ans que Newton, dit un de ses biographes, employa pour préparer l'immortel ouvrage des Principes de la philosophie, où tant de découvertes admirables sont exposées, il n'exista que pour calculer et penser ; et si la vie d'un être
< Morale à Nicom., X, 7, chapitre aussi remarquable par la beauté du stylé que par rélévatioo des idées, et dont on retrouvera une page citée plus bas, à la fin du § 7.