‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 68 sur 180 · VIEILLESSE D^ARISTOTE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE D^ARISTOTE

soumis aux besoins de rhumanité peut offrir quelque idée de Texislence pure d'une intelligence céleste, on peut dire que la sienne présenta cette image. Souvent perdu dans la méditation de ces grands objets, il agissait sans songer qu'il agit, et sans que sa pensée semblât conserver aucun lien avec son corps* *. La vieillesse d'Aristote ressemble à ces deux années du grand astronome. Le métaphysicien qui rédigeait la théorie des quatre principes, le logicien qui formulait les règles, alors neuves ^ et déjà définitives du raisonnement, avec toutes kura applications dans Tart de convaincre et de persuader, le politique qui traçait d*une main si ferme Forigine, les divisions, le progrès et la décadence naturelle des divers gouvernements, les principes de la prospérité matérielle et morale des peuples, enfin Thistorien profond de la nature, a dû s'ensevelir dans la contemplation dut; Vrai, pour achever si vite tant d'œuvres,:dont chacune suffirait seule à la gloire d'un philosophe. Son style est encore une image de la solitude contemplative où il s'enferma, ce style si dégagé de toute ambition littéraire, si beau cepen-

• J.-B. Biot, Vie de Newton, dans la Biographie universelle.

' Voyez la déclaration d'Aristote sur ce point à la fin des Réfutations des Sophistes, et l'ouvrage de M. Barthélémy Saînt-Hiliire sur la Logique d'Aristote (Paris, 1838), t. I,

dant en plus d'un endroit par sa simplicité même et par la force des grandes idées qu'il exprime. On sent que le philosophe ne s'adresse plus au peuple, comme autrefois dans ses dialogues, mais à un petit nombre d'auditeurs initiés; quelquefois même, à l'extrême concision du langage on croit reconnaître un de ces monologues où la conscience n'a plus d*autre interlocuteur qu'elle-même, et où la pensée ne songe pas à prendre une forme qui la rende intelligible hors de son sanctuaire intime.

A ces deux manières de philosopher, Tune populaire et facile, l'autre laborieuse et savante, répond une division qu'Aristote déjà parait avoir établie entre ses ouvrages, et sur laquelle ont beaucoup discuté ses disciples et ses interprètes, les anciens comme les modernes.

Les généralités superficielles, les digressions historiques, les démonstrations seulement probables, les discussions dialectiques^ c'est-à-dire d'un caractère peu rigoureux, constituaient la philosophie et l'enseignement extérieur ou exotériqiie, accessible par conséquent au vulgaire des auditeurs. Au contraire, toute théorie remontant jusqu'aux premiers principes, démontrée avec une méthode sévère, sans ménagement pour L'intelligence de l'auditoire, sans autre préoccupation que celle de la vérité^ s'appelle philosophie ou enseignement intérieur, ésotérique, acroatique ou acroa*

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malique , trois synonymes exprimant au même degré l'intimité du professeur et de ses élèves. Tout livre ou même toute partie d'un livre où domine le premier caractère, les dialogues, par exemple, les Réfutations des sophistes, les Topiques, la Rhétorique, les Météorologiques et Y Histoire des Animaux, appartiennent à la première classe. Dans la seconde se rangent les Leçons de Physique (çi»<7tx,3ti àxpoaçgic) dont le litre seul indique la forme, la Métaphysique, excepté les chapitres qui renferment Thistoire des opinions des philosophes, la plus grande partie des Morales, les Analytiques, etc. Là, en effet, la pensée procède avec une absolue rigueur d'analyse, elle sonde à fond tous les mystères, elle ne craint pas l'aridité même dans la démonstration ; ce sont moins des ouvrages en forme que des mémoires (uttojjlvy;- [AXTa, commentarii), qui, o^ommeldi Métaphysique, n'ont pas toujours reçu les dernières corrections de l'auteur et ont besoin d'être complétés, éclaircis par les souvenirs d'un enseignement oral*. Aussi, dans une prétendue lettre à Alexandre, qui lui reprochait d'avoir livré au vulgaire le secret de sa

* Voyez Fr. Meunier: Aristote a-t-il eu deux doctrines.rune ostensible, l'autre secrète (Faris, 1864, in-8). — Je n*ose affirmer que l'auteur dans cette dissertation se rencontre précisément avec les idées que je viens d'exposer, mais son travail mérite en tous cas d'être lu avec attention par les historiens du péri pâté tisme.

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doctrine en publiant ses livres acroatiques, Aristote s*excuse par la raison que le texte de ces écrits n'est rien pour ceux qui n*ont pas entendu le maître dans son école. La lettre en question est sans doule apocryphe ; mais le fait qu'elle suppose est vrai en quelque mesure. On ne peut méconnaître Textrême difficulté de comprendre aujourd'hui certaines parties des traités acroatiques en l'absence des commentaires que pouvaient seuls rédiger avec une autorité suffisante les disciples immédiats de l'auteur. Heureusement, cette difficulté ne porte presque jamais sur les idées fondamentales de sa philosophie.

Aucun, je crois, des érudits qui ont examiné la question de l'enseignement intérieur et de renseignement extérieur d'Aristote^ pas même M. Ravaisson qui, après avoir élargi le débat par des recherches nouvelles, le ferme par des conclusions d'une lucidité décisive*, n'a cherché dans quelle catégorie on devait ranger la Poétique. D'après les définitions qui précèdent, on voit que, parmi les ouvrages d'Aristote, il y en avait qui n'ofifraient pas exclusivement le caractère exotérique ou le caractère ésotérique, et qu'un même ouvrage peut appartenir aux deux catégories, grâce à la diversité des développements qu'il renferme. Par la nature du sujet, qui n'exigeait pas les

* Essai sur la Métaphysique d'Aristote, t. I, p. 205-244.

plus sévères procédés de Tanalyse, par son analogie avec la Rhétorique^ noire Poétique semble plus voisine des livres de doctrine publique que des livres de doctrine réservée ; cependant, sans parler même des altérations évidentes qu'a subies, dans les manuscrits, le texte de cet opuscule, la brièveté, souvent obscure, du style, la rigueur des définitions , l'abondance des observations minutieuses exprimées à demi-mot, permettent de le considérer comme un manuel destiné à recevoir des leçons du professeur le supplément de lumière qui lui manque aujourd'hui. Au reste, cette question est pour nous fort secondaire ; ce qu'il importait de savoir, c'est que la Poétique est le dernier ouvrage d'Aristote sur ce sujet dont il s'occupa toute sa vie et comme historien et comme philosophe, et qu'elle appartient à la classe des traités où Aristote, déjà vieux et déjà illustre, exposa méthodiquement l'ensemble de ses doctrines. Nous pouvons donc, sauf la réserve que nous imposent, dans quelques parties, les lacunes et les obscurités du texte, y chercher avec confiance les principaux traits de sa théorie des beaux-arts ; nous puiserons dans ses autres ouvrages pour l'éclaircir et la compléter.

5 5. Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Première partie : principes généraux ou métaphysique de l'art.

On Ta dit souvent, chacun des grands dialogues de Platon renferme comme une philosophie tout entière : une question spéciale y est traitée ; mais, à propos de cette question, l'auteur parle à peu près de toutes les autres. Dans ces disputes de Socrate avec les sophistes, où chacun se montre avec son caractère, soit au milieu d'Athènes, soit en présence des grands spectacles de la nature, il y a quelque chose de vivant et d'animé : c'est le drame de l'école *, comme la comédie est le drame de la vie publique et de la vie privée*. Aristote, au contraire, nous offre la science dégagée de tout intérêt dramatique, réduite à ses plus précises for-

* ^. Fr. Tliiersch a fort exagéré cette idée dans sa dissertation sur le caractère dramatique dans les dialogues de Platon (en allem., 1837, Mémoires de l'Académie Royale de Bavière).

- La dissertation de Danzel intitulée : Plato philosophiae in disciplina? formam redactœ parens et auctor (Leipzig, 1845), traite moins de la l'orme littéraire que de la forme scientifique des doctrines de Platon. Il y a plus à profiter, à ce sujet, dans une ingénieuse dissertation de M. Ch. Lenormant : QuaDstio cur Plato Aristophanem in Convivium introduxerit (Paris, 1838). On lira aussi avec fruit le discours de M. Prince intitulé : La Muse de Platon, développement deTHellénisme dans ses rapports avec l'idée de la science (Neufchâtel, 1844), où l'auteur montre bien comment les principes de la philosophie platonicienne se rattachent à la sagesse poétique d'Homère et d'Hésiode.

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