HOMÈRE POÈTE SAVANT
lure et avant les règles, par de simples chanteurs, dont un s'est immortalisé entre tous par Theureux talent de peindre et d'émouvoir ; il y voit dès l'origine (c'est-à-dire dès l'Iliade et l'Odyssée, car il ne connaît pas de poète antérieur à Homère, quoiqu'il conjecture qu'il dût y en avoir beaucoup), il y voit, dis-je, une composition qui a son commencement et sa fin, ses proportions déterminées, un style propre et distinct. On a quelquefois attribué au Stagirite un travail spécial sur le cycle épique *. Il est certain qu^il distingue deux écoles de poètes épiques : les anciens, parmi lesquels il ne nomme qu'Homère; les nouveaux, c'est-à-dire les contemporains de Pisistrate et de Périclès, qu'il désigne par quelques titres de leurs ouvrages. Mais ces deux écoles ne diffèrent pas à ses yeux comme l'inspiration et le génie naïf des premiers âges diffèrent de l'art proprement dit et de la réflexion. Seulement Homère est, selon lui, plus habile que les modernes faiseurs d'épopées ; ceux-ci ne savent pas se borner ; ils ne connaissent pas la véritable loi de l'unité épique, et ils croient que leur poème est un, parce qu'il a pour titre Théséide ou Héracléide, et qu'il ne raconte que les exploits de Thésée ou d'Hercule, etc. Une fois cependant, Aristote paraît avoir à cet égard quelque scrupule; c'est précisément à propos de l'unité de Faction
* Voyez plus haut, p. 17, tiote 2»
épique. « Homère a bien vu cela, dit-il*, soit que la nature, soit que Fart Faient dirigé. » Mais il s'arrête là, et il ne distingue pas autrement entre la vieille épopée des aèdes et Tépopée des Panyasis et des Pisandre, qui n'est plusqu^une œuvre d'industrie poétique, un sujet d'agréable lecture pour les beaux esprits '.
Dans les controverses soulevées depuis un demisiëcle au sujet de la personne d'Homère, on s'est, à bon droit, préoccupé vivement de cette opinion d^Aristote sur la perfection savante des poèmes homériques '. Au fond, elle ne constitue pas un invincible argument contre ceux qui supposent à Homère des collaborateurs. Si l'idée d'une telle collaboration a pu jamais être admise par des Grecs^ c'était au temps de Pisistrate, lorsque les rhapsodies de l'Iliade et de l'Odyssée étaient laborieusement réunies et recousues l'une à l'autre. Mais au temps d'Aristote, quand les manuscrits de ces deux grands poèmes étaient déjà épurés par une sorte de travail critique, rien ne devait plus ébranler la foi des Grecs au sujet d'Homère. En cela, comme sur d'autres points encore plus graves,
* Poétique, chap. viu.
* Voyez sur ce sujet l'utile dissertation de G. F. Schœmann: De Aristotelis censura carminum epicorum (Opuscula, t. III, p. 30-47).
5 Voir surtout Wilhelm MûUer : Introduction à Tétude de riliade et de TOdyssée (en all.^ Leps., 1836, 8o).
ARISTOTE ET l'eSCLAVAGE 255
Arislote acceptait la tradition sans la discuter. Lui qui connaît si bien la nature humaine, lui qui définit si noblement la raison, Tintelligence comme Tessence de notre être *, lui qui dans ses livres de zoologie reconnaît implicitement et à chaque page Tunité des hommes, n'a-t-il pas cependant admis ailleurs Tesclavage comme un fait de nature, et n'a-t-il pas froidement discuté là-dessus le pour et le contre dans sa Politique ? Et cela parce que Tesclavage existait partout alors dans le monde, à Athènes comme chez les barbares ; parce que le principe en était accepté partout, dans les mœurs comme dans les institutions politiques et civiles *. Evidemment il y a des progrès de Thumanité que le génie même ne devance pas. Si les Grecs avaient eu moins de mépris pour les langues étrangères ; si, outre les observations des astronomes chaldéens, et les échantillons d'histoire naturelle dont Fétude a tant enrichi ses livres, Aristote avait reçu d'Alexandre quelques échantillons de Tantique poésie des Perses et des Indiens, s'il avait pu lire dans une traduction quelques épisodes de ces longs
* De l'Ame, liv. III, passtm; Morale à Nicom.,X, 7. Cf. De la Psychologie d'Aristote,par M. Ch. Waddington (Paris, 1848), p. 216.
' Voyez un excellent chapitre de l'Histoire de TEscIavage dans l'Antiquité, par M. H. Wallon (2e éd., Paris, J879), 1. 1, p. 393-405, où l'auteur n'a pas négligé (p. 399-400) de mentionner un précepte d'Aristote (Morale à Nicom., VIII, 13) qui fait honneur à son humanité envers les esclaves.
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et merveilleux poèmes où le génie épique éclate eu traits brillants parmi les excès de l'imagination orientale ; s'il avait appris quelque chose de ce fabuleux Valmiki, Tauteur du Ramayâna, qui confiait à la mémoire de ses deux disciples un récit de quarante mille vers ; peut-être alors^ il eût conçu quelque doute sur Torigine vulgairement assignée aux poèmes homériques; peut-être du moins eût-il hésité à poursuivre jusqu'au bout sa froide et souvent fausse assimilation de la tragédie et de Tépopée.
Mais tandis que, pour la politique, il embrassait dans ses études Tensemble du monde connu, en littérature Aristote était borné à sa propre langue ; c'est d'après la seule littérature grecque qu'il a rédigé son code de l'éloquence et de la poésie. Aussi, quand il attribue aux barbares de l'orient méridional la puissance et la vivacité subtile de l'esprit sans la force du corps, aux Grecs, et aux Grecs seuls l'heureuse union de la force du corps avec l'intelligence *, il méconnaît une profonde différence entre les deux races, une différence que letude comparative de leurs monuments littéraires aurait pu lui révéler. Une chose manque plus encore aux orientaux que l'énergie qui fait les peuples conquérants et dominateurs, c'est l'esprit de
' Politique^ VII, 7, texte dont il faut rapprocher le fameux opuscule a'Hippocrate sur les airs et les eaux.