ENTRAVES IMPOSÉES AUX POÈTES
critique et d'analyse, c'est Tart de ménager ses forces et de contenir l'invention poétique dans les limites du naturel et du vraisemblable. Au contraire, rimagination grecque, si vive et si féconde qu'elle soit, reconnaît pourtant des limites et respecte certaines lois jusque dans ses écarts. Outre ces lois en quelque sorte instinctives de convenance et de mesure, la poésie et surtout la poésie dramatique, associée comme elle Tétait presque toujours en Grèce aux fêtes religieuses, y subissait la contrainte d'un programme assez rigoureux. A cet égard, une lecture superficielle d'jVristopliane et de Sophocle pourrait nous tromper ; mais si on étudie de près le texte de ces drames, avec les notes qu'y ont ajoutées les scholiastes, et les théories des anciens sur la versification et la musique, on verra combien d'entraves étaient imposées à la verve du poète dramatique, soit par des règlements officiels, soit par des habitudes qui avaient force de loi. Par exemple, analysez en détail une des grandes odes de Pindare : que de combinaisons savantes sous le désordre apparent de l'enthousiasme ! Considérez dans Aristophane et dans ses interprètes ce que c'est que la parabase d'une comédie, en combien de couplets se divise cette espèce d'allocution du chœur aux spectateurs, quel mètre était employé pour chaque couplet : que de gênes ! que de minutieuses prescriptions! Il n'y
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a pas jusqu'aux plus merveilleuses fantaisies de la muse comique y les Oiseaux^ par exemple, qui n'attestent l'observation de convenances sévères , et les calculs d'un art très raffiné. L'épopée, genre moins circonscrit de sa nature^ l'épopée d'Homère ellemême, bien antérieure aux règles des philosophes, offre aussi ce caractère d'abondance contenue et de force tempérée qui ne se trouve nulle part dans les littératures de l'Orient. L'Iliade a un sublime qui frappe, mais qui n'écrase pas, une ri* chesse de poésie qui noiurrit Tàme sans l'inonder, n semble que chez les Hellènes la nature même fût pour quelque chose dans cette exquise précocité du goût. Sous ces climats heureux, la nature a toutes les beautés qui peuvent émouvoir et ravir ; elle n^a point, comme sous les tropiques, dans les vallées de l'Himalaya et au bord du Gange, ces beautés gigantesques qui nous étonnent et presque nous oppriment par le sentiment de notre petitesse*. En Grèce, l'homme défend mieux sa vie contre les forces aveugles qui dominent le monde
^ Entre autres écrits où sont développées ces idées, nous citerons seulement : Julius CsBsar, Le sentiment de la nature chez les Grecs (en allem., Zeitschrift fur die Alterthumswissenschaft, ^849, nos 61-64) ; V. de Laprade, Le sentiment de la nature avant le christianisme, Paris, 1866, 8«; Secrétan, Du sentiment de la nature chez les Romains, Lausanne, i866; A. de Humboldt, Cosmos (t. II, Ire partie), et les belles études de M. C. Martha, intitulées : Le poème de Lucrèce Paris, 1869, 8o.