RÉGULARITÉ DE LA POÉSIE GRECQUE
physique, et cette conscience du succès dans la lutte, cette fierté de Ténergie victorieuse donnent à toutes les œuvres de l'art grec un rare caractère de noblesse sans affectation et sans fausse grandeur. En Grèce, les épopées comme les temples ont des proportions régulières et des dimensions toujours modestes. La statuaire grecque non plus n'aime pas les colosses, et le petit nombre de statues qu'elle- a produites en ce genre sont encore des chefs-d'œuvre d'élégance et de goût. A Athènes, la tragédie et la comédie n'ont jamais excédé un certain nombre de vers; dans les fêtes de Bacchus, le peuple passait sa journée au théâtre, mais ces longues séances étaient partagées entre plusieurs drames, et jamais il ne fût venu à l'esprit d'un poète, quand la loi le lui eût permis, d'occuper la scène pendant une journée entière par la représentation d'une seule pièce *.
L'esprit méthodique d'Aristot^ devait aimer cette poésie si pleine de mesure et de sagesse jusque dans ses plus vives inspirations ; il devait même s'en exagérer un peu la régularité. Passant de la logique aux beaux-arts par l'intermédiaire de l'éloquence, il ne s'aperçoit pas assez queUe distance sépare le raisonnement et la poésie. D observe quelque part ' que tout verbe et par conséquent
* Voyez Aristote, Poétique, chap. vu.
' Voir plus haut, p. 229 et 230 ; cf. mes Notions élémentaires de Grammaire comparée (8» édition), note 53.
toute proposition qui n'est pas à Tindicatif appartient à la Rhétorique ou à la Poétique ; et dans ces deux ouvrages il ne mentionne même pas une faculté qui soit à la passion et à Tidée du beau ce qu^est la raison à la vérité *. Ses livres de psychologie ne sont pas plus satisfaisants sur ce point. Dans le traité De rame ', il reconnaît en nous une certaine capacité de recevoir et de nous représenter les images des objets sensibles, capacité qu'il appelle l'imagination ((pavTaç^a), et qu'il rattache aussi à la mémoire ' ; chez les animaux, il accorde à l'imagination la force de diriger et de choisir, ce qui, chez l'homme, est le propre de Tintelligence *. Mais nulle part il ne comprend, nulle part il ne définit l'imagination comme faculté créatrice^ produisant le beau par les procédés de l'art ; et cependant il a défini Tart une certaine puissance de créer. Ce qui manquait sur ce point dans Platon à l'analyse de l'âme humaine et à la science du beau^ Aristote ne nous le donne pas davantage ; de là vient qu'il aborde en logicien la poétique et qu'il
* Sur ce rapport de la rhétorique avec la poésie, on pourra lire une belle page de Schlegel, dans la 10° leçon de son cours de littérature dramatique, p. 89 de la traduction française.
2 11, 3 ; 111,3, 7, 10. Cf. Ch.Waddington,De la Psychologie d'Aristote, p. 97-109 ; Ed. Chaignet, Essai sur la Psychologie d'Aristote, Paris, 1883,8», p. 451 ; Chauvet, Théorie de l'entendement humain dans l'antiquité, 1859, p. 328 et suiv.
' Sur la Mémoire et la Réminiscence, chap. i. Cf. le Traité sur les Rêves, ch. i, fin.
* Sur le Mouvement des Animaux, chap. vr.