ÉLÉMENTS ESSENTIELS DE LA TRAGÉDIE
place en quelque sorte la poésie, comme le syllogisme, sous le joug absolu de la raison. Ainsi, après avoir absorbé Tépopée dans le drame, il n'expose en détail que les règles de la tragédie, comptant bien qu'elles s'appliqueront d'ellesmêmes à Tépopée et que « celui qui saura juger une bonne et une mauvaise tragédie, saura juger aussi une bonne et une mauvaise épopée *. » Maintenant, selon notre philosophe, la tragédie se divise d'abord en six éléments essentiels, comme nous avons vu plus haut : la fable, les mœurs, la pensée, le style, la musique, le spectacle ; puis quant à ses parties d'étendue, en prologue, exode et chants du chœur, qui sont de deux espèces. Par les qualités de la fable, elle est simple ou implexe, implexe simple ou implexe double, avec une ou plusieurs péripéties, une ou plusieurs reconnaissances, sans compter le coup de théâtre du événement tragique. Quelques-unes de ces parties ont aussi leurs subdivisions : il y a trois genres de péripéties, cinq de reconnaissance, etc.; on croirait lire YOrganon. Aristote, qui a ramené au formalisme d'un raisonnement les plaisirs de l'imitation, le principe de la moralité humaine et même la locomotion', poursuit jusque dans la Poétique son
* Poétique, chap. v.
' Rhétorique, I, 11 ; Morale a Nicom., VII, 5, 6; Grande Morale, II, 6 ; Sur le Mouvement des Animaux, chap. vu.
analyse impassible. Il veut que la poésie se réduise à deux formes principales, il veut qu'à tel point de vue elle ait six parties au juste, et non pas sept; h tel autre point de vue, quatre parties et non pas cinq. Cela est vrai quelquefois, et quand on se borne à dresser en quelque sorte l'inventaire des règles officielles de la scène ^ecque. Mais si Ton cherche la véritable essence des divers genres de poésie, on sent combien la variété des faits déborde à chaque instant le cadre étroit de la théorie aristotélique. Tout allait bien pour Aristote dans les Analytiques : la raison accepte volontiers le joug de ces formules qui dirigent, sans la forcer, sa marche naturellement ferme et régulière. Mais rimagination est d'une autre nature ; elle a peu de lois générales et beaucoup de caprices, et elle répugne à la tjrrannie d'une règle trop sévère. Véritable Protée, c'est d'elle surtout que le philosophe pourrait dire qu'elle change avec les méridiens et les latitudes. Si l'on veut lui donner des chaînes, il les faut faire larges et souples ; si on veut lui tracer une voie, il faut la lui ouvrir immense et facile. Malgré tout son génie, Aristote était moins propre à cette tâche qu'à la première. Quand il traite de la tragédie, il se croit souvent en pleine théorie du syllogisme ; il divise et subdivise sans cesse, définit ce qui n'a nullement besoin d'une définition, surtout pour des poètes , et ne parle ja-
ILLUSIONS d'aRISTOTE SUR LA POÉSIE 263
mais qu'en législateur, fermement appuyé sur l'autorité de la raison et de Texpérience, n'admettant gnère la discussion et ne semblant même pas la prévoir*. C'est à peine si une fois, dans le cours de la Poétique, il quitte ce ton de hautaine confiance; encore n'est-on pas bien sûr du sens des lignes * où il paraît prédire à la tragédie, telle que l'avaient faite les trois grands maîtres, de nouvelles transformations. Partout ailleurs, il regi^rde l'art dramatique et l'épopée comme des genres définitivement fixés par les immortels exemples qu'il en avait sous les yeux ; illusion étrange dans un esprit de cette vigueur, mais illusion que le patriotisme excuse et qu'il faut peut-être pardonner à un compatriote d'Homère, de Sophocle et de Ménandre.
Ces illusions d'ailleurs, on doit dire qu'Aristote les a longtemps fait partager à la postérité. Après la conquête de la Grèce, les Romains, humiliés de leur indigence littéraire en présence des chefsd'œuvre que le génie grec avait produits dans tous les genres, se firent d'abord les copistes de ces
* Voyez, par exemple, le chap. vu, où il définit les mots commencement, milieu eifin. Cf. Politique,VIII, c. 7 : vo/xixêâç Jté>w|xsv, Toùç TVTTouç |x6vov stTTÔvTfiç, dit-il, eii s'excusaiit de ne pas entrer dans le détail («x|9i6o>.o7iay) des divers genres de rythme et de musique.
' Chap. IV, § 2, passage sur lequel il sera intéressant de lire le mémoire de M. de Raumer : Sur la Poétique et ses rapports avec la dramaturgie moderne (en ail., Berlin, 1829).
modèles adaiirablcs. Le drame satyriquc était assurément chose fort étrangère aux traditions italiennes et au goût romain; et pourtant, ne trouvet-on pas dans Tarchitecte Vitruve une description de la scène satyrique, et dans TArt poétique d'Horace des préceptes spéciaux sur la manière de traiter ce genre de drame*? De même, quand l'Europe, secouant la barbarie du moyen-âge, renoua sur tous les points la tradition interrompue des sciences et des lettres classiques, l'imitation défraya longtemps cette littérature renaissante \ Sur le théâtre, par exemple, on ne conçut guère d'autre beauté que celle dont Sophocle et Térence avaient offert les plus purs modèles. L'auteur de la Poétique fut donc le seul maître qu'écoutèrent les poètes dramatiques de l'Occident. Bien plus, comme l'Europe avait d'abord connu dans Aristotele logicien, le naturaliste, le métaphysicien; comme à ces divers titres il avait régné presque sans partage dans les écoles, personne ne s'avisa de lui contester en matière d'art et de poésie l'autorité dont il jouissait comme législateur du raisonnement et comme observateur de la nature. La Poétique se plaça naturellement sur la même ligne que VOrga-
* Vitruve, De l'architecture, V, 8 ; Horace, Art poétique, V. 235 et sq.
2 Voir sur cette persistance de l'imitation grecque et de l'autorité d'Aristote en ces matières, mes leçons sur l'Hellénisme en France (Paris, 1869).