‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 80 sur 180 · LES TROIS UNITÉS · texte numérisé non relu

LES TROIS UNITÉS

non. Elle fat expliquée dans les cours publics, discutée quelquefois, mais toujours avec respect, par des critiques enthousiastes. De là ces longs commentaires de Vettori,de Caslel-Vetro, de Paul Béni, qui rappellent la science un peu prolixe et Tadmiration complaisante des commentateurs Alexandrins. Loin de s'affaiblir par les progrès du libre penser, ce culte pour Aristote devint plus superstitieux encore dans les premières années du xvii" siècle; Tesprit français, naturellement ami de la mesure et de la méthode dans les compositions littéraires, s'attacha minutieusement aux règles du théâtre antique telles que les avait rédigées Aristote. Force était bien d'en abandonner quelquesunes, puisque les spectacles de Paris ne ressemblaient guère aux fêles athéniennes de Bacchus, et que le chœur antique ne trouvait place que sur la scène de l'Opéra ; mais, en revanche, on prêta par induction à notre philosophe plus d'un précepte auquel il n'avait jamais pensé. Très exigeant sur l'unité d'action dramatique, Aristote ne parlait qu'une fois de l'unité de temps et ne mentionnait pas même celle de lieu ; on compléta sa pensée sur le second point, et on y suppléa sans façon sur le troisième, en prétextant que s'il n'avait pas défini l'unité de lieu*, c'est qu'il la jugeait nécessaire et

* C'est le raisonnement de d*Aubignac dans sa Pratique du Théâtre, II, 6. Cf. J. Lemaître : Quomodo Cornélius noster Aristotelis poeticam sit interpretatus (Paris, 1882).

que pour lui la chose allait d'elle-même sans qu'il fût besoin d'en rien dire. Ainsi se trouva constituée la rigoureuse théorie des trois unités, qui, malgré tant de réclamations de la critique compétente, s'appellent encore aujourd'hui les unités aristotéliques.

C'est ainsi encore que deux ou trois pages d'Aristote sur l'épopée sont devenues, à force de raisonnements subtils, le gros Traité du poème épique par le P. Le Bossu, ce livre tant admiré des plus élégants esprits du siècle de Louis XIV* et où l'art de faire une épopée est réduit à des recettes d'une puérilité pédantesque. Le goût si novaleur du xvm* siècle ne s'affranchit même pas complètement de cette superstition pour un livre qui avait guidé et souvent gêné l'essor de tant de nobles génies ; et jusqu'à nos jours la Poétique a eu de fervents admirateurs dans les camps les plus opposés de la philosophie et de la littérature*.

* Voyez les jugements de madame de Sévigné, Lettres des 46 et 18 septembre, 2 et 16 octobre 1676; Boileau, III« Réflexion critique sur Longin ; Goujet, Bibliothèque française, t. III, p. 160. La Motte, dans sa Dissertation sur Homère, appelle malicieusement le Traité de Le Bossu « l'ouvrage le plus méthodique et le plus judicieux que le préjugé (sur le mérite des anciens) ait produit, t

' Voyez, entre beaucoup de critiques dont il serait long de transcrire les jugements : A. W. Schlegel, Cours de Littér, dram., t. I, X' leçon; Patin, Études sur les Tragiques grecs, t. III, p. 490. Voyez aussi la Thèse de M. A. Nisard, Examen des Poétiques d'Aristote^ d'Horace et de Boileau,

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