DÉFINITION DE LA TRAGÉDIE
Mais il faudrait tout un livre pour raconter Thistoire de ce petit ouvrage d'Aristote et de son influencé sur les littératures modernes ; nous ne voulons pas ici sortir plus longtemps des limites de notre sujet.
2 7. Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Troisième partie : moralité de la poésie; théorie de la purgation des passions ; des passions et des mœurs dans le drame ; du spiritualisme d' Aristote.
Voici la définition qu'Aristote nous donne de la tragédie dans le vi* chapitre de la Poétique : « La « tragédie est Timitation de quelque action sé- « rieuse, complète, ayant une certaine étendue, M par un discours revêtu d'ornements qui ne se « trouvent pas tous dans chaque partie, sous « forme dramatique et non pas narrative, em-
Saint-Cloud, 1845. Dans un recueil célèbre pour la hardiesse d'opinions de ses auteurs, rEncyclopédie Nouvelle, à Tarticle Tragédie^ M. Charton fait cet éloge pompeux d*Aristote : « On peut dire que jusqu'ici les principes métaphysiques sur lesquels repose la théorie d' Aristote n'ont pas été critiqués sérieusement : la plupart sont fondés sur une observation juste et complète en elle-même de facultés immuables dans rhomrae; celui qui parviendrait à les ébranler irait assurément plus loin qu'à réformer l'art. » C'est justement l'opinion de Lessing qui regarde la Poétique *< comme un ouvrage aussi infaillible que les Éléments d'Euclide. • Quant aux opinions des modernes sur les principes et les préceptes particuliers d' Aristote, on trouvera quelques-unes des plus célèbres dans le Commentaire de mon édition de la Poétique.
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« ployant la terreur et la pitié pour purger les « passions de ce genre. »
Cette définition se divise naturellement en deux parties, Tune concernant la fable et les détails de la composition tragique, Tautre concernant Teffet moral de la tragédie. A la première partie répond à peu près tout ce que nous possédons aujourd hui de la Poétique \ la seconde, malgré son importance, est restée presque sans commentaire dans ce livre ; aussi a-t-elle soulevé bien des discussions parmi les interprètes et provoqué mainte conjecture dont aucune jusqu'ici n'a paru certaine. A la fin du XVI® siècle, Paul Béni compte déjà douze opinions diverses sur ce sujet ; celle qu'il propose ensuite, et qui est des plus bizarres*, n'a pas, on le pense bien, réussi à convertir tout le monde. Le
débat dure encore, et puisque nous ne pouvons
« * Je laisse le grand Corneille exposer cette opinion en la rapprochant de la sienne : « La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte d'un pareil pour nous ; cette crainte au désir de l'éviter; et ce désir à purger, modifier, rectifier, et même déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous plaignons... L'explication de Paul Béni est conforme à celle-ci pour le raisonnement ; mais elle diffère en ce point qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes, peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. » (Second Discours du Poème dramatique).
l'éviter ici, tâchons du moins de le circonscrire nettement et d'y jeter ensuite quelque lumière.
Outre Tesprit de système, qui est toujours de mauvais conseil quand nous avons à expliquer les | ^ doctrines des anciens, ce qui a égaré la plupart des interprètes sur ce fameux sujet de la purgation, c'est qu'ils ont trop négligé d'expliquer Aristote au moyen d'Aristote lui-même. Aucun écrivain, nous l'avons vu, n'a mis dans ses idées une suite plus rigoureuse que le Stagirite. Sa théorie des beaux-arts tient étroitement k sa métaphysique, à sa morale, à sa politique. Partout où la Poétique est obscure, on devait d'abord consulter les autres ouvrages où l'auteur a occasion de revenir sur les mêmes idées. Au lieu de cela, Castelvetro, dans un volumineux commentaire sur la Poétique^ discutant la définition de la tragédie, ne songe pas même au huitième livre de la Politique dont plusieurs pages sont consacrées à déterminer l'utilité morale des beaux-arts. Vettori et Heinsius rappellent, il est vrai, qu'Aristote a signalé aussi dans sa Politique une certaine manière de purger les passions par la musique et par la poésie, mais ils ne savent rien tirer de ce précieux témoignage pour éclaircir la définition de la tragédie ; après eux, notre Corneille, qui n'était pas un érudit, peut bien être excusé d'avoir mal compris Aristote en se bornant aux deux lignes de la Poétique sur cette
mystérieuse doctrine. Fénelon n'est pas plus heureux dans le premier de ses Dialogues sur l'Eloquence où il a peut-être la même excuse. Lessing*, en Allemagne, et Batteux en France*, se sont les premiers avisés de la méthode qui seule devait conduire à une solution satisfaisante du problème, et c*est de nos jours seulement qu'on a su appliquer cette méthode avec une véritable rigueur. Dans un ingénieux mémoire Sur t effet de la tragédie selon Aristote, M. Henri Weil ' a montré avec beaucoup de sagacité le vice des explications proposées jusqu'ici et qu'il ramène (sans tenir compte de conjectures trop peu sérieuses, comme est celle de Goethe), à quatre principales :
!• La tragédie purifie la terreur et la pitié par la terreur et la pitié, en excitant souvent ces deux
* « Aristote demande toujours à être éclairci par lui-même. Je conseille à celui qui voudrait nous donner un Commentaire de sa Poétique tout nouveau, et qui laisserait bien en arrière celui de Dacier, de lire, avant toute chose, les ouvrages de ce philosophe d'un bout à l'autre. Il trouvera des éclaircissements pour sa Poétique où ilTauraitie moins soupçonné. Il faut qu*il étudie en particulier les livres de la Rhétorique et de la Morale. » Lessing, Dramaturgie de Hambourg, II, p. 11 de la trad. française (Paris, 4785).
» Les quatre Poétiques (Paris, 1771), t. I, p. 225-236 ; Traité de la Poésie dramatique, II, 4, dans le t. III des Principes de la Littérature. Cf. Mémoires de TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXXIX.
^ Mémoire inséré dans le compte rendu des séances du Congrès des Philologues et Professeurs allemands tenu à Bâle en 1847, p. 131-140 (Bâle, 1848).
sentiments, ce qui les affaiblit en nous et les tempère. C'est Topinion de Heinsius *, adoptée par quelques-utls de ses successeurs.
2° La tragédie agit par la terreur et la pitié de manière à purifier en nous toutes les passions. En effet, la terreur résume toutes les dispositions égoïstes de l'âme humaine, comme la pitié résume toutes nos dispositions sympathiques et généreuses envers les autres hommes* Le spectacle qui épure en nous ces deux sentiments, épure donc en même temps tous les autres. C'est l'opinion naguère souenue par un éminent écrivain, M. de Raumer^
3° La tragédie, grâce à la puissance particulière de l'art, excite en nous une terreur et une pitié moins mêlées de douleur, et par conséquent plus pures que celles qu'exciterait la réalité. Ainsi des spectacles sanglants, comme les jeux de gladiateurs, agitent Tâme et l'endurcissent ; l'imitation scénique n'y laisse qu'une impression douce et palme. C'est à peu près la thèse que soutiennent Fontenelle ^ et Batteux.
4* La tragédie transforme en nous la terreur et la pitié par Tidée du beau et du sublime ; en leur assignant un but plus élevé, elle change la terreur
* De Tragœdiae constitutione, cap. ii.
* Mémoire sur la Poétique d'Aristole et sur son rapport avec l'art dramatique chez les modernes {en allem., Berlin, 1829), 8 5, p. 21-27.
3 Réflexions sur la Poésie, § 36 ; cf. 8 45.
en crainte des dieux, la pitié en amour du genre humain. Le célèbre G. Hermann * est Fauteur de cette quatrième explication, qui a fait fortune dans les écx)les allemandes ^
Si diverses qu'elles soient, les opinions que je viens de résumer ont un caractère commun, c'est d'attribuer pour effet à la tragédie l'amélioration morale de l'auditeur; et, en cela, aucune d'elles ne répond exactement à la pensée d'Aristote. Dans leurs nombreuses et profondes études sur la musique, les Pythagoriciens avaient déjà reconnu que l'harmonie exerce une grande influence sur les mouvements de notre âme ; et, par un choix habile des airs et des instruments, ils prétendaient la faire servir à nous purger ou à nous purifier des passions trop violentes, pour nous inspirer Tamour du beau et de la vertu'. La musique dorienne,
* Commentarii ad Poeticam, cap. vi. Cf. Commentatio de Tragica et Epica poesi (à la suite du même Commentaire), Leipzig, 1802.
' Parmi les opinions trop paradoxales pour être sérieusement discutées, nous signalerons ici, en passant, celle de M. Binaut, exposée dans la Revue des Deux Mondes (15 juillet 1842). L'auteur pense que la Trilogie tragique de Sophocle était l'expression profane des trois phases de 1 expiation dans les mystères : le crime, la punition, le retour au bonheur ; et c'est ainsi qu'il explique la purgation dans le système d'Aristote.
^ Jamblique, Vie de Pythagore, chap. xxv ; Plutarque, Sur Isis et Osiris, chap. lxxxi ; Sur la vertu morale, chap. m ; Censorinus, de Die natali, cap. xii ; Aristide Quintilien, liv. II, p. i06, éd. Meibom. ; scholies de Venise sur Tlliade, XXII, 39L
généralement grave et austère, se prêtait par sa nature à produire de tels effets*. Platon, d'après les Pythagoriciens, dans le Sophiste ^^ compare la purgation de l'âme à celle du corps ; le corps, ditil, se purge en chassant la maladie dont il était possédé, Tâme en chassant le vice qui altérait sa pureté native. Cette doctrine se retrouve, presque dans les mêmes termes, chez les néoplatoniciens. Dans son traité Sur le Beau^j Plotin définit comme la suprême perfection et le suprême bonheur de Tàme un état où, complètement affranchie des passions du corps, elle s'isole dans la pureté de son essence. Mais est-ce bien le sens qu'attache Aristote à la purgation opérée par le moyen de la tragédie? Remarquons d'abord que lui-même, au chapitre xiv* de sa Poétique y il dit : « C'est le poète qui doit produire par l'imitation le plaisir provenant de la terreur et de la pitiés » Voilà du moins une preuve que l'imitation tragique ne cherche pas seulement à nous rendre meilleurs, mais aussi à
' Platon, République, III, p. 398, 399 ; Aristote, Politique, Vin, 5 ; passages commentés avec une érudition et une critique très-compétentes par Vincent dans sa Notice sur divers manuscrits grecs relatifs à la musique (Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, i847, t. XVI), p. 97.
« P. 227 et suiv.
' Chap. V, éd. Creuzer.
* Cf. Problèmes, XVIII, 4, où il dit aussi que le plaisir est Tunique but que se proposent le musicien et l'auteur.
EQOER 18
âl4 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. III, § VII
nous donner un certain plaisir. Ouvrons maintenant le huitième livre de la Politique, où l'auteur détermine Futilité des divers arts pour l'éducation du citoyen. Là, comme dand un chapitre de ses Problèmes^, il distingue entre les sensations qui n'ont aucune valeur morale (ce sont les sensations du toucher, de l'odorat et du goût), et celles qui ont une valeur inorale (ce sont celles de la vue et de l'orne) ; parmi ces dernières, il juge que les sensations de la vue expriment moins directement que les autres les mouvements ou les états de Tâme. La musique, au contraire, est comme le langage direct de nos affections et de nos passoins, et non seulement elle les exprime, mais elle les excite ou les apaise, et elle peut ainsi créer en nous un état moral particulier. A ce titre elle est donc d'une grande importance pour l'éducation de Fhomme ^ Maintenant, de quelle manière s'exerce son influence sur la moralité humaine? Là-dessus, Aristote, quoique d'ailleurs il affecté dans ce chapitre de s'appuyer beaucoup sur l'expérience et sur les théories de ses devanciers^, expose cependant
* XIX, 27, 29, morceaux qu'on trouve à la suite de mon édition de la Poétique.
7ra|3a(rx£u«Ç6tv. Et §ï touto c^ûvarat Trotetv, Si^'ko'^t ort Tr^ocaxTsov xat Tratc^euTê'ov ev aùrj toùç vs'ouç. Politique, VIII, 5.
• Dans ces derniers chapitres de la Politique, il cite trois fois, d'une manière générale et sans les nommer, les philosophes et les praticiens qui, avant lui, avaient traité de la musique.
une idée qui lui est propre : il interprète d'une façon nouvelle le mot de purgation introduit depuis longtemps et consacré dans la science par l'autorité des Pythagoriciens et de Platon. Malheureusement la partie de sa Poétique où il développait cette nouvelle théorie ne nous est pas parvenue; nous sommes réduits à recueillir et à expliquer scrupuleusement quelques lignes de la Politique sur lesquelles repose presque tout l'intérêt de ce débat. D'abord, distinguant entre les divers instruments de musique, selon Tefifet moral qu'ils peuvent produire, il condamne la flûte, comme « n'étant pas morale^ mais plutôt propre à exciter le délire bachique, » et il veut qu'on la réserve pour les cas où la musique se propose moins Vinstruction que la. purgation^ . Un peu plus bas, résumant, comme il dit lui-même, « en législateur, » son opinion sur l'utilité de la musique, il s'exprime ainsi :
Puisque distinguant avec quelques philosophes des chants moraux, des chants animés et des chants passionnés, auxquels répondent autant d'harmonies spéciales, nous disons qu'il faut chercher dans la musique plus d'un genre d'utilité, d'abord l'instruction, ensuite la purgation (ce que nous entendons par purgatiouy nous le disons simplement ici, mais nous le
^ Owx Ï9XV* 0 aùÀôç TiQixw, cCÙà, jxâ^Xov o^sytadTtxôv • cjore Trpôç Toùç TotouToyç aùrw xatpoOç ^^pïjorsov, èv ol; ii ôeupia, xâdapciv jxôXXoy ^uvarai rj iicHQnaiv. Sur le sens du mot Ôswpia, voyez mon Commentaire sur le chap. v du livre JCÏX des Problèmes, à la suite de mon édition de la Poétique.
développerons plus clairement dans la Poétique), en troisième lieu, le délassement, qui sert à détendre et à reposer l'esprit ; il est clair qu'il faut faire usage de toutes les harmonies, mais non pas en vue du môme objet. Pour Tinstruction, on choisira les plus morales ; les chants animés et passionnés, pour les réunions où Ton entend de la musique sans en faire soi-même ^ Car la passion, violente dans quelques âmes, se trouve dans toutes, mais à des degrés différents*; ainsi la pitié, la crainte, l'enthousiasme. En effet, quelques-uns sont vraiment entraînés par l'enthousiasme, mais lorsqu'ils viennent d'écouter une musique sacrée, où l'on s'est serxd des chants qui jettent l'âme dans un religieux délire ^, ils en ressentent
' Aristote, uo peu plus haut, a formellement déclaré qu'une pratique trop prolongée de la musique lui semble indigne d'un homme libre parce qu^elle le ravale au rang de mercenaire et le détourne de ses droits de citoyen.
«Cf. Problèmes, XXX, I, p. 954 b., éd. Bekker, où l'on trouvera de la même pensée une expression un peu plus développée.
^ "Orav ^pîscwvrai Tot; s^opytaÇovo'i riiv ^v;^5gv ae^eai. Les lexiques ne citent pas un second exemple de ce verbe i^opytvX^y et beaucoup d'interprètes l'entetident dans le sens de calmer le délire. Mais le verbe eSooytÇw, qu'on trouve plus souvent, et, entre autres auteurs, dans Xénophon, a toujours le, sens d' exciter, jeter dans le délire. G, Biidé, qu'a suivi H. Estienne, avait donc tort de traduire Ilo/ayiaÇw par : Ad sacra suscipienda prœparo, ad sacrorum cultum expio et ido* neum reddo. Le sens que j'adopte, et que déjà M. Weil a fort bien défendu, s'accorde d'ailleurs, et avec l'analogie grammaticale dans les verbes tels que 8|a».«TTw, sÇay.oXoyÔft>, èx77îv&), èy.7rt|X7rAïîftt, etc., et avec l'ensemble de la théorie aristotélique, telle que nous l'exposons dans le texte. Batteux, qui a traduit deux fois ce passage d'Aristote, s'est d'abord conformé pour le mot en question au latin de Budé (Les qua-
une sorte de calme qui est comme la guérison et la purgation de Tâme *. Il en est nécessairement de même des hommes sujets à la pitié, à la crainte, en général à quelque passion ; il en est de môme des autres hommes dans la mesure de leur caractère. Tous sont purgés et agréablement soulagés ; ainsi les chants qui purifient Tâme nous causent un plaisir sans danger *. C'est pourquoi il faut en imposer Tusage aux artistes qui exécutent de la musique sur le théâtre.
La musique (et Aristote, dans ces considérations, ne sépare pas la musique de la poésie) a donc trois genres d'utilité. D'abord elle distrait et repose des fatigues, c'est son effet le plus naturel et le plus simple. Puis elle sert à occuper l'enfance en l'instruisant ; mais, pour cela, il faut savoir choisir entre les morceaux qu'on fera exécuter devant les enfants ou parles enfants, de même qu'on n'exposera pas à leurs yeux toute espèce de représentation figurée, si Ton veut qu'ils se forment le goût et qu'ils s'habituent à des plaisirs honnêtes. Cette utilité de la musique est, nous l'avons vu plus haut, déjà développée dans les Lois de
tre Poétiques, 1. 1, p. 234) ; la seconde fois (De la Poésie dramatique, II, 4, t. III des Principes de la Littérature) il s est dispensé de le traduire.
* 'Opâpr;.... xaÔto'Taasvouç, wcTrip îoct^siocç Tv;^ôvTaç x«i */.a9xpo'sa>ç.
* Ta fiffXïj rà xaOaprtxà voLoiyja y^apù-j à6).a6:5 toî; àvÔowTTOtç.
Platon. La troisième utilité, c'est une purgation que les philosophes apparemment n'avaient pas encore signalée, puisque Aristote se croyait obligé de la définir avec un soin particulier. Platon, au commencement du septième livre de ses J^is, décrit avec le charme de style qui lui est propre une certaine action de la musique sur Fâme ; il en donne pour exemple ces chants à l'aide desquels les mères et les nourrices endorment leurs nourrissons, en dominant les sens agités ou malades de ces jeunes êtres, et les mélodies qui servent « à guérir par la danse et par le chant les violentes fureurs des Corybantes. » H nous montre, dans cQtte espèce de folie convulsive et terrible, l'homme entièrement privé de sa raison ; mais qu'une musique mélodieuse vienne associer le rythme et la mesure aux agitations et aux élans désordonnés de Tenthousiasme, peu à peu ce mouvement du dehors domine et dompte celui de rintérieur^ fait succéder à la tempête un état paisible et « tout à fait doux à Tâme » : tantôt ce sera le sommeil, tantôt une danse ou un chant digne des dieux dont on célèbre la fête. N'y a-t-il pas une frappante ressemblance entre la description de Platon et l'analyse que nous venons de lire dans Aristote ? Des deux côtés, on voit une passion vive qui possède et agite l'âme ; la musique intervient, non pour l'éteindre, mais pour en régler le cours, pour en
tempérer Texpansion violente ; des deux côtés, il y a, pour ainsi dire, maladie et gnérison. Mais Aristote va plus loin que Platon, il étend à la terreur et à la pitié, ou même à toutes les passions, ce que son maître disait seulement de Fenthousiasme. Toute passion, selon lui, existe en germe au fond de notre àme^ et elle s'y développe plus ou moins, selon les tempéraments. Comprimée au fond de nous-mêmes, elle nous agiterait comme un ferment intérieur ; Témotion excitée par la musique et le spectacle, lui ouvre une voie, et c'est ainsi qu'elle purge Tàme « et la soulage avec un plaisir sans danger. » De même, dans un chapitre de sa Morale^ Aristote considère les plaisirs du corps comme une distraction puissante, comme un remède aux grandes douleurs ; il reconnaît qu'on peut se procurer artificiellement de tels plaisirs, par exemple celui de boire en se donnant la soif , pourvu qu'ils ^oi^ni sans danger ^ \ c'est l'expression même dont il se sert dans la Politique pour signifier le plaisir que donnent les arts d'imitation. De même, dans un autre passage de sa Morale j s'étant posé la question : Pourquoi la pré-
* Morale à Nicom., VII» 15 : Atà ràç 6ïrtp€o>«ç t^ç
ffov xal ôXwç Tiftv (r&>|xaTixi9v... "Ere ^tdàxovrat ^tà tô o'^o<?pal Etvat UTTÔ Twv âX^arç ^ri ^vvaptfvwv yjKi^gw OLÙtoi yoùv «vtoîç ^tif/aç Ttvàç TrapaoTtevaÇovtrtv. 'Orav psv ovv à^teSslç, «vsTrtTt-
sence d*un ami nous est-elle douce quand nous sommes dans le chagrin ? il fait à cette question deux réponses : la première, qu'en venant voir un ami affligé on le soulage et on prend sur soi comme une part du poids qui Faccable \ c'est-àdire qu*on l'aide à souffiîr en soufrant de moitié avec lui, à peu près comme la poésie et la musique nous soulagent de la terreur et de la pitié en nous aidant à leur donner libre cours ; la seconde, que c'est une douce chose pour celui qui soufiEre de penser qu'un autre compatit à sa souffrance. On retrouve ici encore la méthode d'Aristote, que nous avons déjà tant de fois reconnue et caractérisée dans le cours de ces recherches'. La Politique y la Morale et la Poétique s'éclairent donc l'une par l'autre, et c'est faute de les avoir exactement comparées qu'on a méconnu la valeur d'une des conceptions les plus originales de leur auteur.
Ainsi, tandis que Platon subordonne absolument la poétique et la musique au gouvernement de l'Etat, et n'en fait que des moyens d'éducation, Âristote, plus fidèle observateur de la nature, distingue entre les divers âges de l'homme. Pour
^ IX, 11 : Kov^îÇovrat oc ^vTreû^tvoc auvoc^yoï^yruy rûv ^iXuy. ^fô xàv à7ro|9iQ9'ttfv ri; Trorfoov é^Tnsp jSâpovç jxrrocXoeuêficyovo'iv, 1} TOÛTO |xiv ou, iô TTocpoucioc êï oiÙTùv ^itloL o^aa xtcï ii ryyoïa Toù vxtvoàyiij ikdrzùi ri^y "kitmov rroctî.
* Voyez plus haut, p. 195, et comparez encore la Morale à Nicom., IX, 7.
Tenfance, il veut que tout plaisir de l'esprit soit en même temps une instruction morale ; mais quand l'âme a été formée par une sage discipline, il lui laisse plus de liberté dans le plaisir^ il lui permet de s'amuser à des spectacles qui l'émeuvent et Taltendrissent. L'art, à son tour, participe de celte liberté ; il ne remplit pas toujours le même devoir envers la société : quand il s^adresse à de jeunes auditeurs, la loi le surveille sévèrement et lui impose une honnêteté rigoureuse ; plus tard, on lui permettra d'intéresser sans instruire, d'exciter nos passions, nos passions honnêtes surtout, comme la terreur et la pitié, pour nous faire un plaisir de ce soulagement passager. Autre chose est l'école, autre chose le théâtre. Il est beau, sans doute, de concevoir avec Platon l'idéal du parfait citoyen, sans autre enthousiasme que celui de la vertu, sans autre passion que celle de l'intérêt public ; mais il est plus vrai de reconnaître avec Aristote la faiblesse de notre nature, et de ne pas lui imposer une perfection impossible. La poésie se meurt de gêne dans les entraves que lui impose le législateur de Platon ; elle est à l'aise dans la République d'Ari^tote : chants lyriques, drame, épopée, chaque genre y a son heure et sa convenance. Ainsi, par un singulier contraste, le philosophe, qui aime tant à réglementer sur la composition du drame et de l'épopée, se trouve être plus libéral que Pla-
ton quand il s'agit d'assigner à la poésie son véritable rôle dans l'État *.
L'explication qu'on vient de lire de la xa&ap<nç opérée, selon Arislote, par le spectacle dramatique, ne parait pas avoir convaincu des critiques français dont nous respectons beaucoup l'autorité. Mais elle a trouvé en Allemagne plus d'un adhérent. J. Bemays surtout, sans connaître ni le travail de M. Weil, ni les pages où je viens de me rattacher à lui, a, dans un mémoire sur le même sujets présenté et soutenu les mêmes idées, fiien
* On est presque tenté de croire que Boileau partageait à cet égard la tolérance d*Aristote, si Ton prend pour authentique certain récit où Tavocat Mathieu Marais le fait parler en ces termes: « J'écrirai quelque jour pour la défense de la tragédie. Je leur montrerai bien qu'il faut avoir des spectacles dans un État pour purger les passions. Cette purgation dont parle Aristote, n'est pas une chimère. Tel homme qui a été trois heures attentif à la comédie, aurait peut-être, en rêvant ou demeurant seul, conçu quelque mauvais dessein de se tuer ou de tuer son voisin. La nature veut qu'il y ait des spectacles, et la religion n'est qu'une perfection de la loi naturelle. Il faut connaître l'homme, pour bien traiter cette matière-là. » Cité par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IX, p. 7.
' Principes de l'ouvrage perdu d'Aristote sur l'influence de la tragédie (en ail., Breslau, 18B7, Extrait des Mémoires de l'Académie de cette ville). Voir une bibliographie plus complète des opinions sur la xaôapo-tç dans mes notes sur le VI® chap. de la Poétique d'Aristote (éd. de 1878, p. 90). J'y ajoute aujourd'hui deux explications présentées comme en passant par M. Saint-Marc Girardin (Journal des Débats du 29 janvier 1856 et Revue des Deux-Mondes du 1®' août 1854) explications pour lesquelles l'auteur n'avait plus présents à l'esprit ni le texte d'Aristote, ni les commentaires où M. Weil et moi nous croyons l'avoir éclairci.