‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 91 sur 180 · HÉRODOTE · texte numérisé non relu

HÉRODOTE

man, moins altéré toutefois par Tabus de la critique que par celui de Tinvention romanesque. Aussi Aristote avait-il raison de Topposer, comme il fait, à la poésie. Car en Grèce, malgré les protestations de quelques esprits sévères, la poésie a toujours tendu à envahir l'histoire * ; je ne dis pas cette poésie des traditions antiques que l'histoire a toujours raison de recueillir, même sans y croire, comme un témoignage naïf des croyances populaires ^, mais la froide poésie d'amplification dont les rhéteurs donnaient les recettes à leurs élèves. Les anciens chroniqueurs avaient échappé à cette influence de Técole. Hérodote semble un disciple de la nature ; il écrit ce qu'il sait, comme il Ta ap*pris, si ce n'est que son imagination colore doucement ses souvenirs de voyageur érudit, et que ça et là sa raison, un peu sceptique, hasarde quelque doute sur des traditions trop fabuleuses, Thucydide, au contraire, Thucydide, qui cependant écri-

* Quintilien, II, iv, 19 : « Grsecis historiis plerumquc poeticae similis est licentia. » C'est contre ces abus qu'étaient dirigés les livres d'Apollonide, Hgpl ïLOLTs^txKriiéytiiç éffropiaç ; de Cècilius, n&pï Tûv xaô' toroptav ^ Trap' toropiov sipi;^svuv Totç prizoofTi (cf. Weiske, De Hyperbole errorum ia hisloria Philippi Amyntœ filii commissorum génitrice, Misna, 1849); peutêtre celui du médecin Andréas, lUpï twv i(>€u^wç TTSTriorsufiisvwv; certainement PHistoire véritable de Lucien. De là aussi la critique radicale de Sextus Empiricus, Contre les Savants, I, 12 : Et ffvoraTov rà toroptxôv. Voir encore les fragments du XII« livre de Polybe.

' Voir là-dessus les pensées très sages de Diodore 4^ Sicile, Bibliothèque historique, IV, 8.

vait presque en même temps que lui, est déjà un élève des sophistes. Un art profond se montre dans sa narration, dans les portraits qu'il trace de ses personnages, dans les discours qu^il leur prête, enfin dans ce style même si énergique et si fier, mais souvent si laborieux. Hérodote est poète et orateur sans le savoir ; certainement il ne songeait pas à imiter Homère en écrivant cette description si pittoresque des troupes de Darius, qu'on a plus tard comparée au célèbre Catalogue de TIliade.Les rares et courtes harangues qu'il mêle à son récit ont tant de naturel qu'on les croirait recueillies et reproduites par un auteur fidèle. Thucydide a beau promettre, dans sa Préface, de se tenir sévèrement en garde contre les fables, de ne prêter à ses personnages que les discours les plus vraisemblables, et de s'appuyer en écrivant ces discours sur les renseignements les plus authentiques, on s'aperçoit vite combien il s'écarte, à cet égard, de la stricte vérité. Le procédé dont il semble avoir donné le premier exemple, et qui depuis est devenu commun à presque tous les historiens grecs et latins, consiste à résumer une longue discussion politique en deux plaidoyers contradictoires qu'il prête aux deux citoyens les plus importants qui ont pu y prendre part. Il était impossible, avant la sténographie, de rendre avec exactitude ou même d'abréger fidèlement les mille incidents d'une

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séance de Tagora ; on ne voulait pas cependant priver rhistoire de Tintérêt qui s'attache aux luttes de la parole. On faisait donc comme les sculpteurs quand ils composent un bas-relief : au lieu de mettre en scène tous les acteurs d'un drame, on choisissait les plus éminents, et on tâchait de personnifier en eux le talent et la passion de tous les autres. Thucydide est maître en cet art *, dont aujourd'hui les inconvénients nous frappent quelquefois plus que les avantages. Un de ses contemporains, il est vrai, l'historien Cratippus ', lui reprochait d'abuser des harangues jusqu'à' ennuyer un peu le lecteur; Denys d'Halicarnasse et Cicéron blâment dans ses discours une concision souvent obscure et mal séante à l'éloquence politique '. Diodore de Sicile condamne d'une manière générale cette insertion des harangues dans le récit historique ; Trogue Pompée voudrait qu'on n'y employât du moins que la forme indirecte, comme plus voisine de la vérité que nos informations peuvent atteindre*. Ces critiques et les excèi^même

^ Suidas nous apprend qu'un certain Evagoras de Lindos, rhéteur, dont l'âge est inconnu, avait écrit une Rhétorique selon Thucydide, en cinq livres ; c'était un ouvrage analogue à celui de Télèphe de Pergame sur la Rhétorique d'Homère. Voyez plus haut, p. 3.

' Denys d'Halicarnasse, Jugement sur Thucydide, chap. xvr*

• Id,, ibid., chap. xxxiv et suiv. ; Cicéron, Brutus, chap« Lxxxni. Cf. Orator, chap, ix.

* Voyez, en général, sur ce sujet, le VII« volume du Cours d'Études historiques de Daunou, et notre Examen des his»

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de quelques sots imitateurs ^ n'ont pas discrédité la méthode historique consacrée par Thucydide, et, après Thucydide, par tant de chefs-d'œuvre ; elle a survécu non-seulement à l'antiquité, mais au moyen-àge. Aujourd'hui même que nous avons réduit rhistoire à suivre de plus près les docuB(ients originaux, et à s'e^stenir des harangues quand c^s documents ne lui en fournissent pas d'authentiques, nous regrettons parfois la forme plus dramatique et plus vive à laquelle nous ont habitués nos premières études, cette forme qu'en France Voltaire discrédita sans retpur, mais qu'il ne remplaça pas tout à fait ; car Fexquise simplicité de sa manière manque v^n peu d'élévation et de chaleur, et c'est tout récemment que notre littérature a enfin réalisé, dans le genre historique, la parfaite alliance de l'érudition avçc l'éloquence, de la critique avec le goût'.

Les réflexions qui précèdent ont fait comprendre, je crois, au lecteur, combien est profonde en sa brièveté la théorie d'Ariçtote sur le$ rapporta de l'histoire avec la poésie. Mais ces réflexions doivent être complétées par quelques vues plus générales sur la méthode des historiens grec$

toriens d*Âuguste, Appendice i : Des Harangues dans les historiens grecs et latins. Cf. la xxiv^ leçon de rhellénisme ep France.

* Voyez Lucien, De la Manière d'écrire Tbiatoire.

' Voyez une belle leçon de Villemain, Tableau de la Uttératurç au xviju* siècle, première partie, leçon xn.

t»OLYBË. — - SA MÉTHODij: 323

avant Arisiote et aprè^ lui. Polybe, dont le grand ouvrage sç place entre les leçons du Sta,girite et Tépoque dp la domination romaine, nous convie d'ailleurs à cet examen.

Au début de son premier livre, Polybe nous apprend qi^e tous Ips histpriens ses devanciers levaient cru deyoir débiiter par mx éloge de Thisloire et dç sest avantages pour Véd^calion morale (Je rhomme. En conséquence, il s'çibstiendra, dil-il, de reyenir sur ce lieu çompiun, et il se contentera de moçitrer qup les cinquante-trois années dont il va novis tra^cer le tableau offrent un intérêt bien supérieur à rhistoire des plus grands empires qui aic^t précédé celui des Romains. Là-dessus, il énumère les empires de l'Asie, de TEurope hellénique, de TAfrique, etc., pour faire ressortir la supériorité de la domination romaine qu'il avait vue s'établir sur les ruines de tant de royautés déchues. Cette comparaison même est devenue pour tous ses successeurs, comme Denys d'Halicarnasse et Appien, le sujet d'un autre lieu commun, qu'il nous importe peu d'apprécier ici. Nous nous étonnons seulement que Tauteur n'ait pas eu à nous signaler quelque différence entre tous les historiens dont il rappelle si sommairement les préfaces. Hérodote en effet, et Thucydide, à eux seuls, marquent dans la critique historique deux phases bien distinctes ; Xénophon ne leur ressemble pas

plus qu'ils ne se ressemblent entre eux ; Ephore et Théopompe, si nous avions l'exposition dogmatique de leurs principes, nous laisseraient voir d'autres manières de comprendre leurs devoirs d'historiens. Quant à Polybe lui-même, s'il n'a pas exposé dans les premières pages de son livre sa méthode que pourtant il croit nouvelle, il ne s'est pas fait faute de l'exposer, et à plusieurs reprises, en d'autres parties de son grand ouvrage, surtout dans son douzième livre, où il juge plusieurs de ses rivaux, et en particulier Théopompe et Timée. Esquissons donc cette méthode, dont les principaux traits ne sont pas difficiles à rassembler, malgré l'état de mutilation où nous est parvenu le grand ouvrage de cet écrivain.

La première loi de l'historien d'après lui est de ne dire que la vérité, car il y a dans la tradition des détails insignifiants qu'il faut savoir omettre *. Il se borne à l'histoire des nations, des cités et de

leurs chefs ; il exclut tout développement d'archéologie et de mythologie parce que ses prédécesseurs lui ont épargné ce travail. Il ne s'agit pas pour lui d'inspirer la terreur par le merveilleux, de prêter à ses personnages des discours qu'ils ont dû tenir, d'exposer à la façon d'un poète tragique les incidents et les péripéties de la vie d'un peuple: la leçon morale doit ressortir d'une simple et vé-

« XII, 12. Cf. XXXVIII, 1, 13 ; IX, au commencement.

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