‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 94 sur 180 · RÈGLES DU STYLE · texte numérisé non relu

RÈGLES DU STYLE

d^assez bonne grâce, et finit par écrire, au sujet du style oratoire, dix chapitres d'observations excellentes où il n y a presque rien à retrancher : on dirait un brave soldat qui n'avait guère envie de se

battre, mais qui, une fois sur le champ de bataille, y fait son devoir le mieux du monde.

Maintenant, comme il y a entre Torateur et le poète une étroite parenté, cette partie de la Rhétorique empiète souvent sur la Poétique, h laquelle, d'ailleurs, Aristote nous renvoie lui-même pour de plus amples détails ^ Ainsi, le style a pour règle ^ suprême la convenance : par conséquent il doit exprimer avec vérité la passion et les mœurs, et se

p. 48, éd. de V. Cousin) : k Si nous n'avions pour auditeurs ' que de pures intelligences, ou du moins des hommes plus raisonnables que sensibles, nous n^aurions, pour les satisfaire, qu'à leur exposer la vérité toute simple ; elle aurait par ellemême de quoi les charmer par sa lumière, par Tordre des principes qui la démontrent, ou par celui des conséquences qui en naissent toujours en foule, comme les rayons du soleil. C'est la seule bonté que Ton demande à un ouvrage de mathématique. Mais dans la plupart de nos discours nous avons à parler à des hommes bien plus sensibles que raisonnables, qui ne veulent rien entendre que ce qu'ils peuvent imaginer, qui croient ne rien connaître que ce qu'ils peuvent sentir, qui ne se laissent persuader que par des mouvements qui les transportent, en un mot à des hommes qui se dégoûtent bientôt d'un discours qui ne dit rien à l'imagination ni au cœur. Quoique peut-être il serait à souhaiter que notre goût fût un peu plus dégagé du commerce /les sens, j'avoue que cette disposition ne m'étonne pas, etc.» Voyez encore tout le Cinquième discours» sur le Modus qui est proprement le /asVov ou la /aso'ôtij^ d'Âristote* • Voir plus haut, § 3, p. 206 et 207.

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proportionner à l'importance du sujet*. VoilJi un précepte qui s'applique parfaitement à la poésie :

Tristia mœstum Yfultom veri» décent, iratum pleiia miDarum, tudeotem ^soiva» severum secia dicta!.

Les ornements du style sont les mêmes en général pour la poésie et Féloqucnce. Tantôt on cherche à piquer l'intérêt du lecteur par Temploi d'un mot étranger au dialecte qui lui est familier ; alors il a le plaisir de la surprise. Tantôt on emploie une métaphore ; alors il a le plaisir de la découverte : car sous la métaphore il devine une vérité que celle-ci recouvre'. Le vulgaire est loin assurément d'analyser de tels plaisirs, n[iais l'analyse qu'en donne le philosophe n'est pas moins vraie pour cela. Aristote sait bien d'ailleurs, et il en fait lui-même la remarque, que la métaphore n'est pas une invention des savants, qu'elle est, au contraire, un des procédés les plus familiers au langage du peuple*.

Les^ synonymes sont encore d'unç grande utilisé

^ Bbélonque, IH, 7.

^ Horace, Art poétique, r. 103-107; Artstote, ibid. : Té ocvocXoyôv ârrev, côiv /utiçri irgpt cvôyxoM aùzox9i,€^otk^% Àsyisroii,

Uftôi^Ttxiï ^î, f«v fùv i û^t;, dpyiÇoiMvov >cîc;.... Jle&ocyofr ^ï t6 npàr/M xal -h oèxsca ic$(ç, etc.

3 Hhétorique, lli, 10.

* Rhétorique, 111, 2 : .... Ttabrraç yà/> ftsretfoiami x?^^^*

LE àTVLË TftAGIQtE 335

pour le poèle^ les épithèles aussi, pourvu qu'il n'en abuse pas*. Il y a enfin les mois çopiposés, mais qui ne vont pas à toute espèce d'ouvrage. Ici nous retrouvons Fesprit classifiçateur d'Ay][stpte : il permet aux poètes dithyrambiques les mots doubles, comme plus bruyants ; aux poètes épiques les gloses ou mots étrangers, conime pobles et hardis (apparemment piirce qu'on lîsrait che^ Homère et chez ses imitateurs beaucoup de ces formes dialectales inusitées dans la langue vulgaire); la métaphore aux poètes ïambiques .et aux auteurs de comédie. En toutes ces choses d'ailleurs il recommande la mesure, car mieux vaudrait parler tout bonnement et comme tout le monde que de charger son style d'une parure affectée*. La tragédie en particulier demande un langage simple et naturel ; c*est pourquoi elle a renoncé au mètre trochaïque, usité d'abord, pour Tianibique, dont Tallure est plus rapprochée de la prose qu'on parle dans la conversation'. A ce propos, Aristote loue fort Euripide d'avoir su habilement encadrer dans son style les mots de la conversation famitièire^ Dan»

< Rhétorique, III, 2, 3.

* Rhétorique, III, 3 : Aiô t« 'AÀxt^o^uayT^ç ^f^Xi*^ f «ivgTaf

5 Rhétorique, III, i : 'Ex twv TtrpottisTpfav cîç tô rajx^fîov

^ Rhétorique, III, 2 : Aeà ^eî ^ovO^scv Trotovvraç xal /x^ ^oxfcv ^sycev 7rc7r^6eo'|xfvwç àX^à tts^uxôtm;*... x)i7rrgTat $* <v

un genre différent, il ne loue pas moins Homère pour ces expressions heureuses à Taide desquelles il anime et passionne les êtres inanimés, par exemple dans ces vers :

La pierre impudente roula de nouveau sur la terre.... Le fer impatient traversa la poitrine.... [Beaucoup de lances, «vant d'avoir frappé], se fichèrent dans le sol, ardentes à s^abreuver de sang.

H Mettre ainsi en action, dit-il, c'est proprement imiter*. »

Aristote distingue aussi avec soin, parmi les qualités du style, soit en vers, soit en prose, celles qui conviennent pour la lecture et celles qui conviennent pour la déclamation : pour la lecture, il faut que le style soit exact ; pour la déclamation, qu'il se prête à Taction, c'est-à-dire qu'il exprime vivement la passion et les mœurs. Voilà pourquoi les acteurs recherchent les drames qui ont ce mérite, et les poètes recherchent les acteurs habiles

l«v Ti; fx rjj ; cîfiaOvta; ^laXfXTOV hHytay o^vrtO^* oittp EùptiziSiiç itoitî xai uTT^^fiÇi TTjowToç. Cf. plus haut, chap. I, § IV, les reproches peu équitables, que, chez Aristophane, Eschyle adresse à Euripide sur cet usage du style familier dans la tragédie.

* Rhétorique, III, 11 : wç xé/^puTai 'Oj^upoç 7roV>.a;^ov tw rà à^v^^ft (u^u;^a Xsyciv ^tà t^ç j^ftayopâç» Iv izMi ^ï tù svc'pystav TToiscv ev^oxcjxeî. Suivent les exemples : .... x(vou|xsva yàp xpit CûvTa TTout Treévra, ii â' svspysia iiiiiTitrtq, Le scholiaste de Venise sur Tlliade, L 303, 481^ fait évidemment allusion à ce passage de la Rhétorique, ou bien il emprunte ce qu'il dit à une observation analogue contenue dans les Problèmes homériques d'Aristote.

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à le reproduire, au contraire, on supporte avec peine les poètes qui ne sont bons que pour la lecture, comme Chérémon parmi les tragiques (il est d'une exactitude de prosateur), et Licymnius parmi les auteurs de dithyrambes. Les morceaux écrits pour être joués, si on les sépare de Taction qui les devait faire valoir, ne produisent pas leur effet et semblent misérables', etc.

Toutes ces remarques assurément sont d'un homme sensible aux plus fines délicatesses du langage. L'auteur de la Rhétorique les étend plus loin. Donnant ensuite des règles pour la disposition des parties du discours, il les applique à la poésie par une induction qui est devenue, après lui, familière à tous les rhéteurs ^L'exorde d'un discours, le prologue d'un poème et l'ouverture d'une pièce de musique ont un caractère commun, c'est d'instruire d'avance le lecteur pour que « sa pensée ne reste pas en suspens, et de lui remettre, pour ainsi dire, en main un fil conducteur. » Après avoir cité les préambules de trois poèmes épiques, Aristote continue : « Les poètes dramatiques montrent de même le sujet de leur drame, sinon dès le commencement, comme fait Euripide, du moins quel-

* Rhétorique, III, 12 : Ou yào ii aùrii ypxft>(.ii xat àywvto"- Ttxïj .... "Etrrt Jg >«Çtç ypa^txi^ |*èv îj «xpiêsorcéTij, «ywvtortxiQ ^ï ii ÛTroxptTtxwTaTiî.

* Rhétorique, III, 14 : Tô |*iv ttpùoiiiiàv s^rtv àoyrii Xoyoy, ÔTCtp fv izotintnt Tzpà'koyùç xal kv aùMtrti 7rpoaw>tov, etc*

338 HISTOIRE DÉ LA CRnlQlJK. CHAt». III^ § X

que part avant Fenirée du chœur *, comme Sopho^ cle [dans VŒdipe Roi\ :

Mon père était Polybe, etc.

Il en est de même dans la comédie. »

Voilà bien des observations que Tauteur se proposait d'étendre et de compléter dans sa Poe tique j à laquelle il renvoie même plusieurs fois ses lecteurs. Il nous reste assez de ce petit ouvrage pour voir qu'en effet la théorie du style y était traitée avec méthode et d'après les mêmes principes que dans la Rhétorique. Mais les développements que la Rhétorique annonce manquent presque tous aujourd'hui dans la Poétique.

Je trouve au chapitre dixième que le style a le même rôle et la même importance dans les vers que dans la prose ; au vingt-et-unième, que la première qualité de l'élocution poétique est d'être claire ; que les mots doubles conviennent spécialement au dithyrambe ; les mots étrangers, à l'épopée ; les métaphores, aux poèmes ïambiques, etc. C'est assez pour me convaincre que les deux ouvrages sont d'Aristote et qu'ils témoignent d'un

* 'Ev Tw TTjdoXôyM ^g Trou $y^\ol. Je traduis le mot TrpoXoyo; d'après la définition qui est au chap. xii de la Poétique : np6>o- 70Ç /xcv |i5po; ô^ov TjOflcyù^taç rô Trpô ;^opoû irapôêoij. Mais les vers en question sont dans l'OËdipe de Sophocle, v, 774 et suiv., après deux chants du chœur. Aristote a donc fait erreur de mémoire, ou bien, dans sa Poétique, il attache au mot irûpo- ^oç un sens particulier qui nous échappe.

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