‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 107 sur 194 · LE STYLE DES STOÏCIENS · texte numérisé non relu

LE STYLE DES STOÏCIENS

Cnt07i, avec le Phédon! Que de néologismes inutiles, que de froides antithèses! Socrate a de l'aisance et du naturel jusque dans le sublime ; le stoïcien d'Epictète, toujours en garde contre la tyrannie du monde extérieur, et même contre les plus innocents caprices de son âme, contracte dans cet isolement étrange et factice * je ne sais quelle roideur qui se communique à son style ; rien n a plus contribué à dénaturer le pur atticisme, qui n'était que l'exquise union de la force avec la grâce. En refusant de cultiver les lettres, le stoïcien croit se donner une vertu; il se prive d'un agrément légitime. Quant Marc-Aurèle confesse qu^il doit à Rusticus « d'être resté étranger à la rhétorique, à la poétique et à toute affectation d'élégance dans le style ' ; » quand il dit : « Si j 'ai parlé avec quelque succès, je me plais à moimême, et voilà pourquoi j'évite de parler en public ' ; » nous respectons ces austères scrupules et nous saluons cette image anticipée de l'abnégation chrétienne, mais nous sommes tentés aussi de dire à l'empereur philosophe avec son maître Fronton : « Pourquoi ne pas corriger plutôt ce

» Voir le Manuel d'Epictète, §| 60 et 70.

« Pensées, 1,7; cf. 111,5.

* Fronto, ad Marcum de P^loquentia, p. 227, éd. Mai : « Audivi te nonnunquam ita dicentem : « At enim cum aliquid pulchrius elocutus sum,placeo mihi, ideoque eloquentiam fugio.» Quin tu potius illud corrigis ac mederis ne placeas tibi ? non ut id, propter quod places, répudies. >»

vice môme de ta vanité, ô César, au lieu de répudier le talent qui t'expose à être vain ? »

Tel fut, en effet, le tort du stoïcisme envers le$ arts : il les méconnut, et n'y vit que le danger de leur mauvaise influence. 11 alla même plus loin en ce sens que Platon : Platon soumet la poésie à des lois tyranniques; mais,enrenchaînant,ilrend hommage à sa puissance ; s'il ne Taccepte pas avec toutes ses libertés, du moins il sent qu'il ne saurait se passer d'elle sans exposer les citoyens de son Etat imaginaire à déchoir de leur dignité d'homme et à tomber dans la barbarie. Les stoïciens n'ont pas cette réserve. Pour eux, ou bien la poésie n'est rien, ou elle n'est qu'un certain art d'imiter en vers plutôt qu'en prose les actions de3 hommes et des dieux : c'est-à-dire qu'ils la suppriment ou l'amoindrissent, de peur qu'elle ne porte atteinte à cet ombrageux despotisme de la raison sur lequel repose toute leur morale *. Mais la nature humaine ne se laisse pas ainsi violenter: elle répugne invinciblement à des doctrines qui contraignent sa généreuse activité, et qui lui refusent les nobles jouissances de la vie littéraire. Aussi cette proscription des arts de l'esprit, bien qu'atténuée par quelque indulgence chez les stpï-

* Voir le Mémoire de M. Ravaisson sur le stoïcisme (Mémoires de l'Acaclémie des Inscriptions et Belles-lettres^ t. XXIIj.

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