LE ROI JUBA
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deux ont écrit sur la musique, et dont Tun avait rangé en certaines catégories les ouvrages de Démocritc et ceux de Platon, à peu près comme, vers le même temps, un des deux grammairiens qui ont porté le nom d'Andronicus recensait et mettait en ordre les manuscrits d'Aristote; Néoptolème, do Parium en Troade, auteur d'une Poétique qu'avait surtout consultée Horace pour écrire sa Lettre aux Pisons^; Epigène, qui avait écrit Sur les poèmes Orphiques et Sur Ion le tragique ^ ; AmarantuS d'Alexandrie, dont le traité Sur la Scèfie devait contenir une foule de détails précieux pour l'intelligence des vieux auteurs dramatiques.
Tous ces travaux sur le théâtre grec étaient sans doute résumés dans VHistoire du théâtre par le célèbre Juba, roi de Mauritanie et ami d'Auguste*: De même, le traité d'Andronicus Sur la classifica^ îion des Poètes devait résumer les recherches des Callimaque et des Cratès sur le même sujet ; nous y aurions aussi trouvé ce qu'aujourd'hui nous
» Porphyrion : t In hune librum congessit praecepta Neopto- )emi roû Tlapiuvoxi de arte poetica, non quidam omnia sed eminentissima. )>
* Lobeck, Aglaopfiamus , p. 340, le rapporte, au temp^ d'Alexandre-le-Grand.
' Voir sur cet écrivain, outre le mémoire de Tabbé Seviri, t. IV du Recueil de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, une dissertation de Hulleman dans les Symbolae litterariap que publie à Utrecht une société de professeurs hollandais (n. vu, 1845) ; cf. M. R. de la Blanchère : De rege Juba régie Jubap ftlio, Paris, 1883. ,
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cherchons vainement ailleurs, des renseignements précis sur les fameuses pléiades et sur les canons alexandrins, listes officielles où les critiques du Musée avaient rangé, non sans quelque complaisance pour leurs amis, les meilleurs écrivains en chaque genre de composition littéraire*.
Il ne faut ni méconnaître ni exagérer l'importance de ces classifications. Elles caractérisent un temps où Ton éprouvait le besoin de faire un choix entre les nombreuses productions de la littérature grecque, et de diriger le goût de la nation, en lui désignant pour chaque genre d'écrits les modèles digues d*être imités. Denys le Thrace est peut être le premier qui ait signalé comme fonction spéciale du grammairien, le jugement à porter sur les poèmes ^ (xpici; ::oiv)jjt.aT(ov). C'était une sorte de progrès dans la méthode des études savantes. Ainsi s'élargissait et s'élevait le devoir du grammairien. Mais d'autre part, former ainsi un canon des écrivains classiques , c'était du même coup rejeter dans l'ombre, sinon condamner à Toubli
» Quintilien, X, I, § 54 et 59 : témoignage classique, et dont A. Nauck paraît avoir trop amoindri Timportance en discutant sur ce sujet les opinions d'autres critiques (Aristophanis Byzantii fragmenta, Halls, 1848, p. 67).
* Sextus Empirious, Contre les grammairiens, § 12; ce chapitre ne se trouve plus dans le manuel de Denys le Thrace tel qu'il nous a été conservé, soit en grec, soit en arménien. Le même Sextus Empiricus, au § 79, fait honneur à Craies de Mallos d'avoir distingué cette l'onction du critique en l'élevant au dessijo de celle du grammairien.
STRABON. — DENYS d'hALICARNASSE 393
tous les écrivains qu'on avait exclus. Par exemple, pourquoi avait-on réduit telle pléiade aux noms de sept poètes ? Pourquoi le canon des orateurs attiques a-t-il dix noms seulement, et s'arrète-t-il au corinthien Dinarque, en excluant Démade et Démétrius de Phalère ? Sous prétexte de fixer les règles du goût et d'arrêter la liste des écrivains classiques, on semblait fermer d'avance la carrière devant tout génie novateur, et l'on rétrécissait volontairement les horizons de la critique.
Dans le plan presque encyclopédique de sa Géographie, Strabon a fait entrer une foule de particularités utiles pour l'histoire des lettres et quelques discussions critiques qui ne manquent pas d'intérêt. Il a souvent tort dans sa défense d'Homère contre Eratosthène, mais il expose avec assez de bonheur des idées fort justes sur l'importance des fables considérées comme témoignage de la sagesse antique, et il est aujourd'hui pour nous le plus ancien écrivain qui ait exprimé cette vérité, que la poésie précède la prose dans toutes les littératures, vérité devenue commune et dont nous avons plus haut apprécié l'importance pour l'histoire des lettres grecques *.
Si nous devions juger Denys d'Halicarnasse d'après le nombre des écrits qui nous sont parvenus de lui et d'après la variété des renseignements
« Voir p. 169-170.
Utiles que ces écrits nous fournissent, il mériterait ici un chapitre à part. Mais ce que nous cherchons surtout à montrer dans ce livre, c'est la suite des idées depuis Torigine même de la critique jusqu'à sa décadence. Or, à ce point de vue, Denys est un auteur de mérite fort secondaire. Ce n'est pas qu'il ait manqué de bonnes occasions ou de bonne volonté pour cultiver la critique. Élève des écoles grecques, transplanté à Rome au moment du déclin encore glorieux de l'éloquence latine, et lorsque la poésie latine jetait son plus vif éclat ; appelé par ses relations avec de nobles Romains à comparer sans cesse le génie des deux peuples et leurs littératures rivales, il a senti en effet qu'il assistait là à un grand spectacle; mais ce spectacle, il paraît peu capable de le bien apprécier. Au début de ses Jugements sur les anciens orateurs, après avoir déploré rabaissement et la corruption de Téloquence grecque dans les deux siècles précédents, il s'applaudit de la voir renaître, et il cherche la cause d'un changement si heureux. Cette cause est selon lui « la domination de Rome , qui a fixé sur elle les regards de tout l'univers ; ce sont les chefs do cette république, qui gouvernent selon l'honneur et la vertu, et qui unissent le savoir à la pureté du goût ; sous leur direction, l'esprit de sagesse a fait de nombreux progrès et les folles passions reviennent au bon sens. Aussi voit-on publier des histoi-
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res d'un grand mérite, d'agréables discours politiques, et même de bons traités de philosophie'. Beaucoup d'autres excellents livres en latin et en grec se sont produits et se produiront encore, et il « ne s'étonnerait pas qu'avec des progrès si rapides lamour de cette folle éloquence survécût peu à la génération prochaine. » Ces lignes sont caractéristiques : elles trahissent le client des Romains qui n'ose pas chercher dans l'oppression des libertés publiques le principe de l'affaiblissement du génie oratoire, ou l'esprit étroit qui n'a vu dans l'éloquence qu'un exercice de langage, et qui la croit assurée de renaître parce que les maîtres du monde sont des hommes de savoir et de goût *.
En effet, à part la diligence qui amasse des matériaux, et une certaine finesse dans les analyses grammaticales, tout a manqué à Denys d'IIalicarnasse pour être un véritable critique. Dans ses livres sur les orateurs athéniens, soit qu'il apprécie leurs discours authentiques, soit qu'il essaye de distinguer les ouvrages faussement mis sous leur nom, il s'appuie sur des règles à la fois très arbitraires et très mesquines. Il veut, par exemple, que le style d'un écrivain offre toujours des caractères tellement uniformes que tout morceau qqi s'en écartera soit par là même condamné comme
< Comparez avec ce jugement Tappréciation plus favorabJe de Grœfenhan, Histoire de la philologie, t, III, p. 257,
apocryphe. Il recourt trop peu àTétude des faits et des dates/ qui semble pourtant offrir, en de pareilles questions, le critérium le plus sûr. Une seule fois, il essaye de discuter en forme une question d'histoire littéraire ; et là même se montre encore Tétroitesse de son jugement. C'est à propos de la Rhétorique d'Aristote : un péripatéticien , bien peu éclairé, sans doute, dans son amour pour la mémoire de son maître, avait soutenu que, la Rhétorique étant antérieure aux principaux chefs-d'œuvre de Démosthëne, ces chefsd'œuvre lui devaient toute leur perfection, comme si avant Aristote on n'avait pas déjà étudié les principes et les procédés de l'art, comme si Démosthëne n'avait pu entendre des professeurs habiles avant qu'Aristote enseignât dans Athènes, comme si enlin l'art et le talent se tenaient par des liens si étroits qu'ils dussent nécessairement marcher du même pas, et que les meilleurs préceptes dussent nécessairement précéder les meilleurs discours ! Voilà pourtant la thèse que Denys a jugée digne d'une réfutation sérieuse. 11 est vrai que nous devons à ces scrupules bon nombre de détails précieux pour l'histoire littéraire, entre autres, plusieurs dates de la vie d'Aristote et l'ordre chronologique de plusieurs discours de Démosthène, ce qui doit nous rendre indulgents pour les intentions de l'auteur.