‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 125 sur 194 · PLUTARQUE. ÉTAT MORAL DU MONDE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE. ÉTAT MORAL DU MONDE

lait : t bergers laboureurs, oiseleurs, comme ditPindare, tous se plaisaient aux chants des poètes. » Bien plus, grâoo à une heureuse facilité pour la poésie, la plupart savaient exprimer par les chants de la lyre les préceptes de la morale, les épanchements du cœur^ les exhortations. Ils persuadaient par des fables et des proverbes en vers ; c'est en vers qu'ils célébraient, qu'ils priaient, qu'ils honoraient les dieux, ceux-ci par un don heureux de la nature, ceux-là grâce à l'habitude. Aussi le Dieu (de Delphes) n'enviait pas alors à ses devins celte grâce et cette beauté de la poésie ; il ne chassait pas loin de son trépied la Muse partout ailleurs honorée ; il appelait à lui, au contraire, et il excitait, comme d'un bienveillant aiguillon, les natures poétiques ; il fécondait leur imagination, et du même coup, il leur inspirait une majestueuse éloquence, comme la mieux faite pour ravir les cœurs. Mais, quand les mœurs changèrent avec la fortune et le caractère des hommes^ l'usage, écartant tout luxe superflu, détacha de leur chevelure les agrafes d'or, de leurs épaules la tunique de fin tissu, accourcit les fières chevelures, délia les cothurnes : on apprit à lutter de coquetterie par la simplicité contre la magnificence, et à mettre son honneur plutôt dans l'étroite modestie du costume que dans le faste et la recherche. De même, alors, le langage changeant avec les mœurs et dépouillant sa parure, l'histoire quitta la forme métrique, comme en descend d'un char, et c'est en prose qu'elle distingua nettement la vérité de la fable ; la philosophie préféra une clarté persuasive à l'éclat des images, et c'est en prose que désormais elle chercha le vrai : alors aussi le dieu fit renoncer la Pythie à son lan-

gage en vers, plein de mots étranges, de périphrases et d'obscurités ; il lui apprit à parler le langage des législateurs devant leurs concitoyens, celui des rois devant leurs peuples, celui des maîtres devant leurs disciples, et à se faire comprendre pour persuader. »

Ne dirait-on pas qu'un souffle du poétique génie de Platon circule dans les pages qu'on vient de lire? et pourtant, elles portent aussi la marque d'un temps où la poésie païenne était à peu près réduite à la versification didactique ou anthologique. Quelques richesses qu'elle ait déployées plus tard dans les Posthomerica de Quiutus, dans les Dionysiaca de Nonnus, il est difficile d'y méconnaître une décadence dont le sentiment attriste l'âme du philosophe de Chéronée. Ni Platon, ni même Aristote ne laissent voir nulle part un tel sentiment, dans leurs nombreux écrits. Ils sont encore animés d'une sereine confiance dans les destinées de leur patrie. L'un n'a pas vu le triomphe de la Macédoine sur les libertés grecques; l'autre en était témoin, mais on dirait que le génie d'Alexandre et l'éclat d'une glorieuse revanche contre l'Asie compensaient pour lui les humiliations intérieures du patriotisme hellénique. N'est-il pas échappé à l'auteur de la Politique d'écrire quelque part que la loi ne semble pas faite pour les grands Jiommes, « car eux-mêmes, ils sont peut-être la

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