PLUTARQUE. THÉORIE DES PLAISIRS
Plutarquê semble commenter un passage de la Poétique d'Aristote * dans cette autre page du même recueil où il analyse complaisamment le plaisir que nous fait éprouver rimitalion d'objets dont la réalité nous frappe d'une impression désagréable ou douloureuse *:
« Nous étions réunis à un banquet chez Boethuâ l'Epicurien. Avec nous se trouvaient plusieurs philosophes de sa secte. A la suite du repas, le souvenir de la comédie que nous avions vu jouer amena Tentretien, comme il est naturel entre gens de lettres, h chercher pourquoi, en entendant les voix de gens qui se courroucent, ou se désolent, ou tremblent de frayeur, nous éprouvons de la peine et de Timpationce, tandis que ceux qui simulent ces mêmes passions, qui en imitent l'accent et le caractère, nous donnent du plaisir. Là-dessus, tous les assistants n'avaient qu'une opinion. Comme l'imitateur, disaient-ils, a l'avantage sur celui qui souffre réellement, et qu'il l'emporte, justement parce qu'il n'est pas ému, comprenant bien Ja chose, nous sommes charmés et réjouis.
« Mais moi, bien que ce Tût mettre le pied en la danse d'autrui, je n'hésitai pas à prendre la parole : « Attendu que nous sommes doués en naissant de raison et de goût pour les arts, ce qui offre le caractère de Tart et de la raison nous inspire une sympathie naturelle, et s'empare de notre admiration, pour peu qu'il réussisse. En effet, de môme que l'abeille, parlé goût qu'elle a des choses douces, aime et recherché
« Ch.IV, §1.
* Symposiaques, V, I,
toute matière qui contient quelque peu de miel, de même l'homme, qui est né avec Tamour de lart et du beau, s'il est devant une œuvre, devant un acte accompli par l'intelligence et la raison, éprouve un sentiment naturel d'intérêt et de satisfaction. Si, par exemple, h un enfant on présente à la fois un petit pain, et en même temps, fait de la même farine, un petit chien ou un petit bœuf, c'est vers ces derniers que vous le verrez se porter. Pareillement, si l'on met devant lui et si on lui montre un morceau d'argent non façonnéjtandis que d'un autre côté on lui offre un petit animal ou un gobelet fait en argent, il prendra de préférence l'objet où il verra l'art et l'intelligence unis à la matière. Aussi les énigmes sont-elles ce que cet âge aime le mieux, de môme que les jeux compliqués et difficiles.
« Il y a un attrait et un instinct naturel qui nous porte vers ce qui est ingénieux et habile. Or, si un homme est véritablement irrité ou affligé, nous ne voyons en lui que des passions, des mouvements ordinaires. Mais rimitation, si elle est bien faite, nous laisse voir de l'habileté et un talent d'illusion qui plaît naturellement, tandis que la réalité nous est pénible. C'est ce qtii nous arrive devant les œuvres de l'art. Les mourants, les malades nous sont un spectacle affligeant. Mais devant un tableau qui représente Philoctète, devant cette statue de Jocaste, où l'on dit que l'artiste avait, pour le visage, mêlé l'argent au bronze, de manière à produire le caractère de la défaillance et de Tépuisement, nous éprouvons du plaisir et de l'admiration. Et c'est là, ô Epicuriens, continuai-je, un grand argument que les Gyrénaïques vous opposent, pour établir que ce n'est ni dans la vue, ni dans