CONCLUSION SUR PLUTARQUE
l'ouïe, mais dans la pensée, que réside le plaisir causé par ce que l'on entend ou par ce que l'on voit. En efl'et, les cris continus d'une poule, d'une corneille, sont une musique désagréable, fatigante ; mais celui qui imite le gloussement de la poule ou le cri de la corneille nous fait plaisir. A voir des phtisiques, nous éprouvons un sentiment pénible ; mais des statues et des peintures qui représentent des phtisiques nous sont agréables à voir, parce que l'imitation porte notre esprit vers une pente qui lui est naturelle. »
Et l'auteur cite encore, à l'appui de son opinion , Tanecdote du bouffon, qu'on retrouvera sous une autre forme parmi les fables de Phèdre *.
Dans tous les livres de Plutarque, c'est le même laisser-aller d'un esprit facile et d'une âme indulgente, avec les dons les plus heureux de l'imagination. Cet écrivain aura eu le singulier honneur d'obtenir une renommée populaire et immortelle sans avoir éclairé le monde par la g-rande lumière du génie.
L'alliance du sentiment critique dans les arts et du sentiment moral dans l'histoire caractérise aussi un livre qu'on a pendant trois cents ans attribué à Longin sur la foi de manuscrits sans autorité. J'avoue sincèrement qu'après avoir donné jadis une édition spéciale de ce traité dti Sublime, et après avoir examiné avec soin la tradition des manuscrits qui nous l'ont consacré^ et Tunique
* Livre V, fable 5,
^fi.
au.
htf
426 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. IV, § Il
témoignage (il est de très-basse époque) qui l'attribue formellement à Longin, j'ai longtemps hésilé sur la date qu'il faut assigner à ce précieux ouvrage. En 1854, M, Vaucher, par une minutieuse comparaison des doctrines et de la langue du rhéteur Cassius Longin avec celles de Plularquo, nous inclinait à croire que ce dernier pouvait bien être l'auteur de cet ouvrage*. Déjà, en 4838, M. Naudet avait montré Tétroile convenance des pensées de l'auteur avec l'état moral du monde sous les premiers Césars '. D'autres rapprochements ont été signalés dans le même sens '. Tout semble concourir aujourd'hui pour nous faire reconnaître, sinon dans Plutarque, au moins dans un de ses contemporains, l'auteur d'un ouvrage qui est certainement le plus original en son genre dans la littérature grecque, depuis la Rhétorique et la Poétique d'Aristote.
Ce petit livre Sur le Sublime, si populaire parmi les hommes de goût, et qui doit chez nous un surcroît de popularité à la traduction de Boileau*, est loin d'être le seul titre de son auteur à notre souver
* Vaucher. Études critiques sur le Traité du Sublime et sur les écrits de Longin, Genève, 1854, 8o.
* Journal des Savants (mars 1838).
' Buchen>ïîf De scriptore libri Uipï 'VtJ'owç, Marbourg, 1849 ; R. Pesîionneaux, De l'auteur du Traité du Sublime (Annales dt la Faculté des Lettres de Bordeaux, 1883) ; cf. mon article du Journal des Savants (mai 1884, p. 246).
* Publiée pour la première fois en 1675.
nir : celui-ci nous renvoie comme à des écrits de sa façon à un livre Siir Xenophon, à des commentaires sur Platon, à deux livres Sur T Arrangement des mots (sujet déjà traité par Denys d'Halicarnasse), à un livre Sur les Passions, Mais de ces ouvrages il ne reste que les titres. D'ailleurs, bien que fort mutilé, le traité Sur le Sublime suffit pour placer son auteur au premier rang des critiques et pour justifier la grande réputation dont il a joui jusqu'à nos jours.
Fénelon le préfère hautement à la lihétorique d'Aristote : c'est lui faire trop d'honneur, peutêtre *; il est vrai néanmoins que l'écrivain anonyme a des mérites dont Aristote ne nous donne pas l'idée. Il a dit lui-même que « la critique littéraire est le dernier fruit d'une longue expérience ^ », et son ouvrage, en effet, atteste une sorte de maturité philosophique, qui semble le fruit des siècles. Les principes de l'art n'y sont pas autres assurément que dans Aristote ; mais on y sent une connaissance plus
* Premier Dialogue sur TÉloquence : « Je ne crains pas de dire qu'il surpasse à mon gré la Rhétorique d'Aristote. Cette Rhétorique, quoique très-belle, a beaucoup de préceptes secs et plutôt curieux qu'utiles dans la pratique... ; mais le Sublime de Longin joint aux préceptes beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles. Cet auteur traite le Sublime d'une manière sublime..,. ; il échauffe l'imagination, il élève l'esprit du lecteur, il lui forme le goût et lui apprend à distinguer judicieusement le bien et le mal dans les orateurs célèbres de l'antiquité. »
» Du Sublime, chap. vi.
variée des formes du génie et des conditions de Téloquence. D'Aristoie au temps des premiers Césars, le monde a vieilli en s'agrandissant : Grecs et Romains se sont confondus sous une domination commune ; TOrient même a mêlé son génie fécond et capricieux au génie classique de l'Occident; bien des rapports nouveaux sont nés, et dans la politique et dans les lettres, de cette alliance que le Christianisme va bientôt resserrer. L'originalité de l'auteur du Sublime est d'avoir compris cette transformation du monde, d'avoir dédaigné les vieilles routines du rhéteur pour élargir un peu le domaine historique du goût, enfin d'avoir étroitement lié la science de l'honnête à celle du beau, sans pourtant les confondre.
Et d'abord, à l'enthousiasme éclairé avec lequel il juge Cicéron, on voit que les deux littératures, jadis rivales, sont maintenant réconciliées, et qu'un rhéteur grec ne craint plus d'offrir des Romains en exemple à l'émulation de ses élèves. Puis, ce qui est encore plus caractéristique, c'est qu'il cite sans précaution oratoire « le législateur des Juifs », et qu'il le cite pour signaler un trait sublime de ses livres. Or, jusque-là, la belle société de Rome et d'Athènes était demeurée fort indifférente au mérite des livres hébreux. L'antipathie du génie entre les deux races était si profonde que l'historien Josèphe ne croyait pouvoir populariser chez les
n il
Grecs les traditions juives qu'en les dépouillant de leur forme originale pour les affubler des ornenements d'une rhétorique étrangère. Notre anonyme, le premier, nous fait pressentir le temps où les chrétiens, eux aussi, voudront avoir leurs écoles, et y remplaceront Homère par la Bible et l'Evangile *.
Mais l'indépendance d'un esprit supérieur n'éclate pas moins dans ses jugements sur la littérature grecque. Il a toute la subtilité des sophistes sur les détails de la rhétorique ; il analyse finement toutes les curiosités de l'élégance attique et toutes les recherches du nombre oratoire. Mais outre ces qualités, qui, de son temps, composaient le parfait rhéteur, il possède le don « d'admirer les chefs-d'œuvre avec éloquence, d'en expliquer les merveilles, d'en augmenter le sentiment, d'en perpétuer l'imitation; il s'anime et s'échauffe par le reflet des grandes beautés que l'inspiration a produites \ » Nul ne sait mieux que lui le mérite d'un vers bien fait et d'une période bien tournée ; mais il n'ira pas pour cela, comme plus tard Ilermogène \ confondre un so-
* Voyez saint Augustin, De Doctrina christiana, et, sur ce traité, Jes deux dissertations de Sadous (Paris, 1847) et de Colincamp (Paris, 1848).
* Villemain parle ainsi de La Harpe, dans son Discours Bur la Critique.
3 Voir dans Walz, t. IIï, p. 394, le jugement d'Hermogène
phiste habile avec les plus grands orateurs de la Grèce libre, ni les industrieux versificateurs d*Alexandrie avec ces héros de la poésie, comme il les appelle, qui tombent quelquefois, il est vrai, mais dont les chutes ne font que mieux ressorlirle génie ; il sent trop bien que l'éloquence n'est pas tout entière dans l'observation des préceptes de l'école, qu'elle est aussi dans les élans d'une âme passionnée, qui sait mépriser les règles et forcer l'admiration, en faisant taire les petits scrupules. Déjà Caecilius, Denys d'Halicarnasse, et d'autres peut-être avaient analysé et défini les effets du sublime; mais ils n'avaient pu montrer les moyens d'y atteindre, parce qu'ils n'étaient pas remontés aux sources de la véritable inspiration. L'auteur du Sublime, pour traiter complètement cette matière, l'aborde tour à tour en grammairien et en philosophe. Grammairien^ il fait voir ce que gagne une belle pensée à la justesse de l'expression et à l'harmonie du tour, et il signale avec un tact presque toujours sur les fautes commises à cet égard par les plus habiles écrivains. Philosophe, il montre que le sublime sort des plus nobles émotions de l'âme : d'une étude littéraire il tire ainsi une leçon de morale. Dans les grands poètes
(rispt losûv, II, 12) sur Nicostrate ; voir ibid., p. 312, et comparer avec le traité du Sublime le Uzoi 'I(?£&iv, I, v-x : la différence est humiliante pour Hermogène. '
ei dans les grands orateurs, il nous apprend à chercher de grands cœurs. Si de son temps l'éloquence est devenue stérile, ce n'est pas seulement parce qu'elle n'a point de rôle sérieux sous un régime de paisible obéissance ; c'est bien plutôt parce que la corruption a énervé toutes les âmes, et qu'en les rendant insensibles aux plaisirs du beau, elles les a rendues incapables de le produire. Yoilà pourquoi il convie ses lecteurs à l'étude des anciens modèles, comme à une école de vertu et d'éloquence; et, par son exemple, il leur montre le salutaire effet d'un commerce journalier avec les maîtres de l'art. Que d'éloquence, en effet, dans sa manière de commenter les mouvements sublimes d'Homère et de Démoslhène î Que d'élévation dans cette image qui nous représente les écrivains de génie comme un tribunal à la fois encourageant et sévère, auquel nous devons, par la pensée, soumettre nos œuvres, pour savoir si elles seront dignes de la postérité * ! Voilà ce que Fénelon louait tant chez lui, le talent d'échauffer l'imagination en formant le goût : c'est le talent de Cicéron dans ses admirables dialogues sur l'art oratoire, c'est ce goût qui vient du cœur autant que de l'esprit, et qui fait aimer autant qu'admirer la critique. Une seule chose y
Voyez les chap. XIII et XIV.
432 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. IV, § Il
manque peut-être, je veux dire cette égalité correcte et cette simplicité de style, privilège heureux des siècles classiques.
L'auteur, du reste, attachait tant d'importance aux considérations morales qui occupent la plus grande partie de son livre, qu'il se proposait d'étudier, dans un ouvrage à part, les rapports des passions avec le sublime : cet ouvrage, s'il fut jamais composé, ne nous est pas parvenu ; mais le traité du Sublime n'en reste pas moins un des plus précieux monuments des lettres grecques à leur décadence. Combien donc n'est-il pas à regretter que d'un si excellent livre nous ayons perdu le tiers environ par les lacunes qui en défigurent les plus anciennes copies!
Mais un pareil juge mérite qu'on s'arrête un peu plus longtemps à son œuvre pour ne pas Tapprécier seulement sur de simples analyses. II a trouvé jadis dans Boileau un interprète qui , comme tous les traducteurs de ce temps, usait d une liberté souvent excessive dans leur copie d'un bel original, mais qui a, pendant près de deux siècles, découragé toute rivalité. En effet, c'est seulement depuis quelques années que le traité du Sublime a été deux fois retraduit, la première par M. Pujol en 1853, la seconde par M. Vaucher en 18S4 ; et j'en sais encore deux traductions restées inédites. On me permettra de hasarder ici une nouvelle traduction fran-
çaisode quelques pages qui suffiront, je l'espère, à montrer avec quel art heureux l'auteur sait associer la subtilité d'un hellène fin connaisseur en sa propre langue et l'élévation singulière des jugements sur les plus hautes vertus de l'éloquence et de la poésie.
On sait par maint chapitre des traités de Cicéron, de Denys d'Halicarnasse et de Quintih'en quelle importance les rhéteurs grecs et leurs disciples attachaient au nombre oratoire. Voici comment l'auteur du traité Du Sublime explique cette importance même, et la relève par des aperçus qui sont d'un vrai philosophe ; seulement, dans la page \ qu'on va lire, j'ai cru pouvoir émonder un peu le luxe des métaphores et la surabondance des mots, deux défauts trop fréquents dans la prose de l'auteur :
« L'harmonie a, de sa nature, une merveilleuse puissance, non-seulement pour charmer et persuader, mais encore pour agrandir l'âme et l'émouvoir. En effet, ne voit-on pas les sons de la flûte jeter la passion, le trouble et l'enthousiasme au fond des cœurs, et. imposant à Toreille de Faudileur, quelque ignorant qu'il soit, une cadence régulière, le forcer d'obéir à la mesure et d'y conformer les mouvements de son
^^o^P'^ ' Pourtant, ce ne sont là que de pâles et
indignes imitations de l'art de persuader ; ce ne sont pas là les vraies armes que l'homme apporte en naissant. Mais le nombre, qui est l'harmonie du langage
naturel à l'homme, qui ne va pas simplement à Yoreille, mais à l'âme, pour y remuer par une sympathie de nature tant de mots, de pensées, d'actions, tant de beauté et de mélodie, toutes choses communes aux êtres de même nature que nous, et, par l'heureux mélange des sons, faire passer de l'âme de Torateur dans l'âme de ceux qui l'entourent, l'émotion dont il est touché....... et qui proportionne Tédifice de la
phrase à la grandeur des pensées, de manière à nous charmer, nous grandir, nous ennoblir, nous mettre à l'unisson de tout ce qu il renferme en lui-même, le nombre n'est-il pas le plus puissant arbitre des âmes?* »
Voyez ensuite comment il fait ressortir les heureux efYets d'une figure de grammaire, en les rattachant au mouvement naturel d'un esprit ému par la passion :
. L'hyperbate est le changement de l'ordre régulier des mots et des pensées, ce qui est comme le caractère expressif de la lutte et de la passion. En effet, de même que la colère, la terreur, l'indignation, la Jalousie, et toute autre passion (car il y en a plus qu on n'en saurait énumérer) jettent l'esprit hors des voies, et qu'alors, après avoir mis en avant une idée, on va souvent comme d'un bond à d'autres idées, on msere d'autres choses au milieu, pour retourner ensuite à la première, et, brusquement tiré en sens divers par Temotion, on change en mille tours divers l'ordre et l'enchaînement naturel des mots et des pensées ;
» Ch. XXXlX.
de même, chez les meilleurs écrivains, le langage sait imiter par les hyperbates l'œuvre de la nature. L'art est parfait lorsqu'il se confond avec la nature, et la nature, à son tour, ne réussit jamais mieux que quand elle renferme un art caché. Ainsi, dans Hérodote, le Phocéen Dionysius dit : « Nos affaires touchent au tranchant du rasoir, citoyens d'Ionie ; il s'agit pour nous d'être libres ou esclaves, et qui plus est esclaves réfraclaires. Maintenant donc, si vous voulez supporter quelques peines, vous l'emporterez sur vos ennemis. »
« L'ordre était dans cetle phrase : « Citoyens d'Ionie, le moment est venu d'affronter des travaux ; car nos affaires touchent au tranchant du rasoir. » Au lieu de cela, il a transposé les mots Citoyens dionie, et il a brusquement commencé par l'idée du péril, comme n'ayant pas le temps de les saluer de leur nom devant les terreurs présentes. Puis il a renversé l'ordre des idées. Car, avant de dire qu'il faudra se donner du mal (ce qui est l'objet même de son exhortation) il leur dit d'abord la cause pourquoi il le faut : c'est que « nos affaires touchent au tranchant du rasoir ))^ de façon qu'il ne semble pas parler après réflexion, mais sous le coup de la nécessité. Thucydide plus encore qu'Hérodote est habile à séparer par des transpositions les choses les plus naturellement unies et indivisibles. Démosthène, moins hardi que cet historien, abonde pourtant en ce genre de figures plus qu'aucun autre orateur, et montre souvent par ce moyen l'image même de Ja parole et, en vérité, jusqu'à celle de l'improvisation, au point d'entraîner avec lui ses auditeurs à travers le péril de ses longues hyperbates. Souvent, en effet, l'idée par où il débu-
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tait, il la suspend, et, dans Vintervalle. comme en une place étrangère et peu convenable, il appelle du dehors et de tous côtés une foule d'idées quMl introduit de manière à faire craindre à son auditeur que tout le discours ne s'arrête, et à l'associer violemment aux émotions de la lutte : puis, contre son attente, et après un long détour, ramenant à propos l'idée longtemps attendue, il nous frappe d'autant plus vivement par l'étrange brusquerie de ses hyperbates. Les exemples en sont si nombreux que je m'abstiendrai d'en fournir.' »
Enfin, il faut voir comnnent l'auteur apprécie dans leur ensemble les caractères des maîtres dans l'art de parler et d'écrire :
« Mais voyons, prenons quelque écrivain vraiment pur et sans reproche. N'est-il pas juste, à son propos, de se demander, en général, si la grandeur ne vaut pas mieux, soit en vers, soit en prose, à la condition de quelques défauts, que l'exacte mesure dans les qualités et qu'une pureté partout irréprochable, et encore, par Zeus, si dans les ouvrages de l'espril, c'est le nombre ou la grandeur des vertus qui doivent emporter nos suffrages? C'est là, en effet, une question qui intéresse l'étude du sublime et qui veut absolu-, ment être résolue. Pour moi, je sais que les natures supérieures sont les moins parfaites, car ce qui est absolument irréprochable court grand risque de ne pas s'élever bien haut; et, dans la grandeur comme dans l'opulence d'un vaste domaine, il y a toujours
« Ch. XXII.
des parties négligées. Mais prenons garde que les natures basses ou moyennes ne restent sans reproche et sans péril que pour ne risquer jamais rien et ne tendre jamais à la suprême hauteur, tandis que la grandeur se compromet par ses ambitions mêmes.
« Je n'ignore pas, en second lieu, que les qualités humaines ressortent surtout par comparaison avec les défauts, et que, si le souvenir des fautes reste ineffaçable, celui des belles choses est bien vite emporté. Et moi aussi, quoique j'aie cité bien des exemples de fautes chez Homère et chez d'autres écrivains, et cela sans me complaire à noter leurs chutes, pourtant je les appelle moins des fautes volontaires que des méprises échappées, par un effet du hasard, à la négligence et à l'inattention de ces esprits généreux, et je pense toujours que les grandes qualités, même quand elles ne se soutiendraient pas sur tout point, méritent d'emporter nos suffrages au titre seul du génie qui les a produites. Car enfin Apollonius est un poète irréprochable en ses Argonautiques, Théocrite est le plus heureux du monde en ses Bucoliques, sauf quelques traits qui ne tiennent pas au fond de l'œuvre. Et néanmoins n'aimeriez-vous pas mieux être Homère qu'Apollonius ? Et quoi? Eratosthène^ par son jE'r/goné (qui est un petit poèaie absolument irréprochable), est-il un poète plus grand qu'Archiloque, parce que celui-ci, emporté par le souffle d'un génie impétueux et difficile à ranger sous la loi, entraîne avec soi bien des scories impures? Et en fait de poésie lyrique, aimeriez-vous mieux être Bacchylide que Pindare? pour la tragédie, être Ion de Ghios plutôt que Sophocle? parce que Bacchylide et Ion ne font jamais un faux pas, parce qu'ils ont partout une exquise et pure
438 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. IV, § Il
élégance de langage, tandis que Pindare et Sophocle, quelquefois, embrasent tout en leur élan poétique, mais souvent aussi nous surprennent par des traits de froideur et des chutes misérables. Y a-t-il homme sensé qui ne mît volontiers dans la balance le seul drame d'OEdipe contre le bagage d'Ion ? *
« S'il faut juger les mérites par le nombre et non par la grandeur, à ce compte. Hypéride l'emporterait absolument sur Démosthène, car il a plus de variété, plus de qualités en chacune desquelles il est presque excellent, comme Tathlète qui réussit aux cinq exercices , supérieur en tous au premier venu , mais inférieur en chacun d'eux à ses rivaux. Hypéride, heureux imitateur de Démosthène, sauf l'arrangement des mots, s'est donné en surcroît les qualités et la grâce de Lysias. Il disserte avec naturel, quand il le faut, et ne débite pas toutes choses sur le même ton comme Démosthène ; il peint les mœurs avec un agrément discret. Il a un charme de malice indicible, une finesse de bon goût et sentant son homme de bonne maison ; il a l'ironie souple, la plaisanterie mesurée, non pas grossière à la façon des vieux attiques, mais qui se respecte ; il a le persiflage habile, beaucoup de comique, et le trait qui touche en se jouant, et, sur tout cela, un charme, faut-il dire, inimitable ; mieux que personne, il sait apitoyer, et encore raconter avec abondance, avec un tour singulièrement aisé dans les digressions. C'est ainsi qu'il touche à la poésie dans son récit sur Latone. et que nul n'a mieux réussi dans l'oraison funèbre. Démosthène, au contraire, ne sait ni peindre les caractères,
* Ch. XXXII.
ni développer avec aisance et avec éclat ; il manque à peu près de toutes les qualités que nous venons de dire ; quand il s'efforce d'exciter le rire par quelque plaisanterie, c'est sur lui-même qu'il le fait retomber. Quant à la grâce, il n'en est jamais plus loin que quand il veut s'en rapprocher. S'il avait essayé d'écrire le petit plaidoyer sur Phryné ou sur Athénogène, il n'eût que mieux fait ressortir le talent d'Hypéride. Mais, selon moi, tandis que les beautés de l'un, si nombreuses qu'elles soient, manquent de grandeur et de plénitude, landis qu'elles laissent l'auditeur fort tranquille (personne au moins ne tremble en lisant Hypéride), l'autre, amassant et portant au comble toutes les perfections du sublime, le ton noble, la passion vivante, la largeur, la force et la rapidité du trait, enfin et surtout celte inimitable puissance oratoire, s'étanl, dis-je. approprié à la fois et comme en un faisceau tous ces dons divins (car dire humains serait trop peu dire), est sûr de l'emporter toujours par les vertus qu'il possède et de faire oublier celles qui lui manquent, en écrasant, en éclipsant de sa foudre tous les orateurs du monde : on regarderait plutôt d'un œil ferme l'éclair qui sillonne le ciel qu'on ne résisterait à l'éclat continu de son pathétique '
Après Plularque et l'auteur du traité Du Siibli- 7716, nous rencontrons une série de rhéteurs et de sophistes, souvent spirituels et habiles, mais qui semblent toujours écrire pour l'école ou pour les concours d'éloquence annuellement ouverts dans
t Ch, XXXIII.
440 HISTOIHE DE LA CRITIQUE. CHAP. IV, § Il
les principales villes de la Grèce. A leur tête est Dion Chrysostome, l'aventureux orateur qui fit entendre sa parole aux deux extrémités du monde civilisé. Parmi les discours qui nous restent de Dion, bien peu se rapportent à notre sujet. Parmi ceux qui s'y rapportent, les deux dissertations Sur Homère et la dissertation Stir le Beau, ses conseils à un ami Sur FÉloquence, n'offrent guère que des banalités exprimées sous une forme assez ingénieuse, et quelques traits intéressants pour rhistoire littéraire. Le cinquante-deuxième discours qui est une comparaison du Philoctète de Sophocle avec celui d'Euripide et celui d'Eschyle, serait d'un prix inestimable, si l'auteur ne s'était pas borné à une rapide esquisse et à l'analyse de quelques scènes de ces trois tragédies.
Pourtant, même en ces limites étroites, elle contient des observations précieuses sur l'art particulier à chacun des trois poètes, et cette pièce qui, je le crois, n'a pas encore été traduite intégralement dans notre langue mérite d'être citée ici, car c'est un morceau unique en son genre dans toute la littérature grecque. Je n'en retrancherai pas même le début, bien qu'il soit sans rapport étroit avec le sujet même ; il nous présente en effet, en quelques lignes, l'image naïve de la vie d'un bel esprit auquel semblent n'avoir pas manqué les loisirs ni les richesses d'une bibliothè-
DION CHRYSOSTOME
que ouverte à sa curiosité de savant et de critique. Ce petit tableau rapproche assez naturellement Dion Chrysostome de Plutarque par un des traits les plus saillants qui caractérisent le philosophe de Chéronée, je veux dire par le mélange de la philosophie avec les incidents de la vie journalière. On retrouve encore quelques peintures du même genre chez un contemporain de ces deux auteurs, chez Aulu-Gelle', bibliophile dont les goûts d'érudition se partagent entre les lettres grecques et les lettres latines, et qui, dans ses [Nuits AttiqueSy nous a conservé tant de scènes de la société lettrée de son temps :
€ Il était environ la première heure du jour, écrit Dion Chrysostome, lorsque je me levai; j'étais indisposé, et Tair était si frais dans la matinée, que l'on eût pu se croire dans l'automne, quoiqu'on fût au cœur de l'été. Je m'occupai d'abord de ma toilette, et je fis ma prière. Puis, je montai sur mon char, et j'allai dans l'hippodrome faire quelques tours aussi doucement, et aussi tranquillement que possible. Après cela, je me promenai, et puis je me reposai quelques instants. Ensuite, après m'êlre lavé et parfumé, je mangeai un peu, et je me mis à lire quelques tragédies. Elles étaient des trois grands maîtres, Eschyle, Sophocle
* Entre autres chapitres que l'on pourrait citer, voyez le 23* du 1. il, où le Plocion de Ménandre est comparé avec l'imitation latine qu'en avait faite Q. Cœcilius, et le ch. IV du 1. XVII, où l'auteur nous atteste, que dans les concours Dionysiaques Euripide avait été souvent vaincu par d'indignes rivaux.
et Euripide, et toutes sur le même sujet: je ne sais si je dois dire le vol ou l'enlèvement des flèches de Philoctète ; mais enfin, c'est Philoctète dépouillé de ses armes par Ulysse, et emmené lui-même à Troie. Il cède d'abord à la force, et ensuite à la puissance de la raison, car on lui a ravi les armes qui lui procuraient sa subsistance dans l'île, qui soutenaient son courage contre la souffrance, et en même temps qui faisaient sa gloire.
« Je savourais cette lecture, et je songeais que, même si j'avais été à Athènes à cette époque, je n'aurais pu voir la lutte de ces grands hommes. A la rigueur, cependant, on a pu voir Sophocle aux prises avec Eschyle, et même avec Euripide, lutte du jeune homme contre le vieillard, et du vieillard contre le jeune homme. Mais Euripide vint longtemps après Eschyle, et bien rarement peut-être, ou jamais, il ne s'essaya sur le même sujet que ce dernier. Pour moi, je continuais ma lecture avec délices, et j'y trouvais un nouveau remède contre mon indisposilion. Je me donnais à moi-même une représentation brillante, et je tâchais de la suivre en juge qui doit nommer le vainqueur. Malgré toute l'impartialité que je jurais d'observer, il me fut impossible de trouver un morceau qui décidât de la défaite de l'un ou de l'autre d'entre eux.
« Eschyle, avec sa grandeur, sa simplicité antique, la hardiesse de sa pensée et de son expression, rend parfaitement, ce me semble, la tragédie et les mœurs des anciens héros : ni honteux artifice, ni bavardage, ni bassesse. Son personnage d'Ulysse a la finesse et la ruse des hommes de ce temps, sans avoir la malignité d'aujourd'hui: aussi n'esl-il pas étonnant qu'il paraisse antique, maintenant que la candeur et les grands sen-
DION CHRYSOSTOME
timents ne sont plus qu'affectation. Au moins, il ne demande pas à Minerve, comme dans Homère, et dans Euripide qui l'a imité, un déguisement qui l'empêche d'être reconnu par Philoctète. Aussi les ennemis d'Eschyle pourraient lui reprocher de n'avoir pas assez cherché à donner quelque vraisemblance à cette supposition d'Ulysse méconnu par Philoctète. Mais lui, il pourrait, je crois, se défendre de ce reproche : dix ans écoulés sont un espace assez long pour avoir apporté quelque changement aux traits d'Ulysse. De plus, la blessure et les malheurs de Philoctète, son long séjour dans la solitude, ajoutent à la vraisemblance de cette supposition. En effet, c'est là une chose qui arrive très souvent à la suite d'une maladie ou de quelque chagrin. Le chœur d'Eschyle n'a pas besoin, comme celui d'Euripide, d'être défendu. Tous deux sont composés de Lemniens; mais celui d'Euripide commence par se justifier lui-même de sa négligence passée; car dix années se sont écoulées, sans qu'il soit jamais allé trouver Philoctète, sans qu'il lui ait jamais apporté le moindre secours. Eschyle introduit simplement son chœur; il y a chez lui plus de tragique et, en même temps, plus de naturel, tandis que chez Euripide, il y a plus d'art et de précision.
« Du reste, s'il était permis de retrancher dans la tragédie tout ce qui est contre la raison, on ferait peut-être bien de supprimer le chœur. Ainsi, on fait souvent faire en un jour à des hérauts un chemin qui en exige plusieurs. Ici il était absolument impossible qu'aucun Lemnien n'eût abordé Philoctète et ne lui eût porté secours. Pour moi, je crois qu'il n'aurait pu subsister pendant dix ans dans ce complet abandon ; il est plus probable qu'il reçut des secours, mais ra-
444 HISTOIRE DE tA CRITIQUE. CHAP. IV, § II
ros et de peu d'importance : il refusait d'admettre personne dans sa demeure, aigri qu'il était par les souffrances de sa blessure.
« Euripide, du moins, fait paraître un Lemnien, nommé Hector, qu'il suppose déjà connu de Philoctète, pour avoir eu plusieurs fois des relations avec lui. Il n'est pas juste non plus, je crois, de lui reprocher le récit que fait Philoctète au chœur, comme si ce dernier ignorait le départ des Grecs, et, en général, toute son histoire. Les hommes malheureux aiment ordinairement à raconter leurs chagrins, même à ceux qui les connaissent déjà, et qui ne le leur demandent point, et ils importunent tout le monde de leurs récils. Cependant, la ruse d'Ulysse contre Philoctète, les discours qu'il emploie pour arriver à l'emmener avec lui, sont non seulement plus nobles et plus convenables dans la bouche d'un héros que dans celle d'un Eurybate ou d'un Patécion, mais encore ils me semblent plus propres à persuader. Qu'est-il donc besoin de tant d'artifice et de ruse pour tromper un homme blessé, qui n'a d'autres armes que ses flèches, et dont toute l'adresse devient inutile aussitôt qu'il se laisse approcher ? Et ce récit des malheurs des Grecs, de la mort d'Agamcmnon, de l'accusation honteuse qui pèse sur Ulysse, enGn de l'affaiblissement de l'armée, sert d'abord à bien disposer Philoctète, et à préparer l'accueil qu'il va faire à Ulysse. De plus, tout cela ne manque pas de vraisemblance, si Ton considère la longueur de la guerre, les derniers événements causés par la colère d'Achille, lorsque la flotte faillit être incendiée par Hector. Enfin, le soin intelligent qu'Euripide met dans tous ses détails pour n'y rien laisser d'invraisemblable, pour ne rien négliger, pour ne pas
moy CKRYSOSTOME
exposer les choses avec trop de sécheresse' mais en les ornant de toutes les ressources du style forme une sorte de contraste avec le talent d'Eschyle : il est plein d'art, d'éloquence et d'utiles leçons pour ses lecteurs. Il fait ouvrir la scène par Ulysse, qui récite le prologue, et qui, au milieu des profondes pensées qu'il médite, commence par se demander si on le regarde ou non comme un homme plus sage et plus prudent que les autres. En effet, il pourrait vivre à Tabri des soucis et des chagrins, et c'est lui-même qui vient toujours se mêler volontairement à toutes les entreprises, à tous les dangers. Mais la cause de son ardeur, dit-il, c'est l'amour de la gloire, naturel chez les hommes dont le cœur est noble et bien né. Ils veulent de la gloire ; ils, veulent que tout le monde célèbre leur nom; et, dans cette pensée, ils entreprennent volontiers les travaux les plus grands et les plus difficiles, car le courage est naturel à une âme bien née. Puis, il explique avec clarté et précision le sujet du drame et le motif de son voyage à Lemnos. 11 dit que Minerve l'a déguisé, pour que Philoctète ne puisse le reconnaître lorsqu'il se présentera à lui. C'est une imitation d'Homère; car, dans l'Odyssée, le héros se présente à Eumée et à Pénélope après avoir été transformé par Minerve. Il dit que les Troyens doivent envoyer une députation à Philoctète pour le prier de venir avec ses armes défendre le royaume de Troie. Il met ainsi plus de variété dans l'action, et il trouve des occasions de développement oratoire, en défendant tour à tour chaque partie. Il prouve aux veux de tous sa fécondité et son talent. Il ne se contente pas même de faire venir Ulysse. Diomède l'accompagne : encore une imitation d'Homère. Enfin,
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comme je l'ai dit, Fensemble de la pièce montre un grand génie dramatique, une étonnante habileté oratoire. Le dialogue est plein de clarté, de naturel et de sévère éloquence. Les chœurs réunissent le plus grand charme aux exhortations les plus salutaires. « Sophocle tient le milieu entre ces deux tragiques; il n'a ni la fierté, ni la simplicité d'Eschyle, ni la précision, ni la finesse, ni le ton oratoire d^Euripide ; sa composition noble et élevée, à la fois tragique et harmonieuse, trouve moyen d'unir le charme au sublime et à la noblesse ; son action se déroule avec habileté et avec vérité : Ulysse arrive avec Néoptolème, car l'oracle a prédit que Troie ne sera prise qu'avec l'aide de Néoptolème et de Philoctète armé des flèches d'Hercule. Ulysse se cache et envoie Néoptolème auprès de Philoctète, en lui prescrivant ce qu'il doit faire. Le chœur n'est pas, comme ceux d'Eschyle et d'Euripide, composé des habitants de Lemnos, mais des Grecs qui ont accompagné Ulysse et Néoptolème. Les caractères sont empreints de grandeur et de noblesse : celui d'Ulysse a plus d'humanité et moins de dissimulation que dans Euripide; celui de Néoptolème a plus de franchise et de générosité : il refuse d'abord d'employer la ruse et l'artifice envers Philoctète ; il veut agir à force ouverte. Cédant ensuite aux insinuations d'Ulysse, il trompe Philoctète, il se rend maître de ses armes ; mais quand celui-ci s'en aperçoit, quand il se plaint amèrement de cette tromperie, et qu'il redemande ses flèches, alors Néoptolème ne se contient plus, il est sur le point de les lui rendre ; et malgré l'arrivée d'Ulysse, qui cherche à l'en empêcher, il les lui rend en efi"et. Puis il tâche de persuader à Philoctète de
DION CHRYSOSTOME
les accompagner au siège de Troie. Philoctète refuse d'y consentir en aucune manière ; il résiste, et il rappelle à Néoptolème la promesse qu il lui a faite de le conduire en Grèce. Néoptolème la renouvelle, et il est sur le point de la remplir, quand Hercule apparaît tout-à-coup, qui persuade à Philoctète de se rendre à Troie. Les chœurs ne renferment point autant de sentences et d'exhortations à la verlu, que ceux d'Euripide. Ils sont pleins de charme et de grandeur. Aussi c'est avec raison qu'Aristophane a dit : « Il savourait les paroles de Sophocle, comme on lèche les bords d'un vase enduit de rjiel. »
On pourrait assurément désirer dans ce morceau des vues plus pénétrantes sur le ^énie des trois grands tragiques, des dates précises de leurs biographies et de leurs diverses rivalités dans les concours dramatiques d'Athènes, surtout quelques rapprochements avec d'autres tragédies sur la légende de Philoctète, celles d'Antiphon, de Philoclès, de Théodecte et d'Achasus ; mais une observation bien précfieuse à noter est celle que fait Dion sur l'inutilité trop fréquente du chœur dans les tragédies, sur la difficulté de l'accommoder sans invraisemblance à la marche du drame. C'est la première fois qu'un tel scrupule paraît s'être produit sur les œuvres de la scène tragique dans l'antiquité. Nulle trace n'en apparaît encore dans TArt poétique d'Horace, qui avait, dit-on, suivi la doctrine du Grec Néoptolème de Parium ;
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et pourtant, il paraît certain que, de bonne heure, les imitateurs romains du théâtre grec renoncèrent à insérer des chœurs dans leurs tragédies. Combien on aurait aimé qu'un Grec, qui devait connaître la littérature romaine, nous eût, à propos des trois Philoctète dTschyle, de Sophocle et d'Euripide, dit quelques mots du Philoctète latin d'Attius ! *
Le discours Isthmique dirigé contre les Athlètes, le discours Aux Alexandrhis contre la passion désordonnée du théâtre, touchent aux idées morales que Plutarque développait dans son parallèle d'Aristophane et de Ménandre, et que traitèrent plus tard Aristide dans son discours aux Smyrnéens Contre les représentatio7is comiques, Lucien dans son Anacharsis, et Galien dans son Exhortation à létude des beaux-arts, ainsi que
dansunlivre, aujourd'hui perdu, sur cette question: Si r ancienne Comédie est une lecture utile pour la jeunesse. Mais le meilleur morceau de critique que nous offre Dion Chrysostome, est le discours Olympique, ainsi intitulé, sans doute, parce que Phidias y paraît expliquant devant la Grèce assemblée la composition de son Jupiter Olvmpien -,
* Voir 0. Ribbeck, Tragicorum latinorura fraarmenta, 1852, p. 308. ' '
- Geel, p. 46 de l'édition spéciale qu'il a donnée de ce discours (Lieyde, 1840), pense qu'il a été composé peu de
DION CUHVSOSTOMK 449
Valère Maxime nous raconte que, Phidias venant d'achever ce chef-d'œuvre, un de ses amis lui demanda d'après quel modèle il avait travaillé ; le sculpteur répondit en citant trois vers sublimes où Homère représente l'Olympe tout entier ébranlé par un signe de la tète du dieu ^ Cette anecdote semble avoir fourni au rhéteur grec l'occasion de son discours. Quoi qu'il en soit, le premier artiste de la Grèce, appelé devant ses concitovens pour y rendre compte des procédés de son art, comparant la poésie avec les arts plastiques, et montrant leur heureuse alliance dans l'expression des plus hautes vérités de la religion nationale, voilà certes une pensée belle et féconde. Dion a lui-même blâmé quelque part l'usage de traiter des sujets fictifs pour s'exercer à l'éloquence'; mais si le plaidoyer de Phidias devant l'auditoire d'Olympie est une fiction, du moins cette fiction se fait pardonner, parce que la philosophie à laquelle elle sert de cadre est pleine de grandeur, je dirais presque d'inspiration. Malgré toute sa beauté, Y Olympique est peu connu, et comme il n'a pas encore été traduit en français, je ne saurais mieux
temps après que Dion fut revenu de l'exil. Comparez de Bréquigny, Vies des anciens orateurs, t. Il, où, du reste l'éloquence de Dion est un peu plus louée qu'elle ne mérite.'
* Dicta iactaque memor., III, 7. ext. 4.
* Discours x\mii.
faire ici que d>n extraire quelques pages qui en caractérisent le mérite original et vrai.
Écoutons d'abord le sophiste parler en son propre nom * :
« La conception des choses divines et Topinion que l'on s'en fait a sa première source dans une idée innée chez tous les hommes, idée produite par la vérité et la réalité même, idée qui n'est pas une impression légère telle que l'aurait pu faire le hasard, mais qui est profondément enracinée et aussi vieille que le temps, idée qui prend naissance et subsiste chez toutes les nations, et qui est comme la propriété commune de l'espèce raisonnable. La seconde source est une idée acquise et venue du dehors.qui entre dans l'âme par les paroles, les récits et l'exemple des mœurs, soit que cette tradition soit écrite et s'autorise de'noms puissants, soit qu'elle n'ait ni corps ni auteur. Selon qu elle provient de l'une ou de l'autre source, la conception s'insinue librement ou s'impose comme une nécessité. Le mode libre et volontaire est en usage chez les poètes ; les législateurs agissent par lapuissance et par l'autorité. Mais, de ces deux moyens,
aucun ne peut être efûcace sans cette disposition première qui nous fait pressentir et nous prépare à accepter les conseils ou les ordres des poètes et des législateurs, soit qu'ils se trouvent en harmonie avec la vérité et les idées premières, soit qu'ils s'en écartent,
etc. »
1 Discours XII, § 39 et suiv., éd. d'Errperius (Brunswick. 1844).
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Voici maintenant Phidias discutant lui-même sur les rapports de Tart avec Tidée de Dieu * :
« Songez que je ne suis pas votre premier guide et votre premier maître dans la recherche de la vérité. Je ne suis pas né dans l'enfance de la Grèce, quand elle n'avait encore que des dogmes incohérents et confus ; elle était vieille déjà, et avait sur les dieux des idées et des convictions arrêtées. Je ne rappellerai pas les essais tentés avant moi par la sculpture et la peinture, qui tous marchaient au même but avec un succès inégal. Je me suis contenté de recueillir vos vieilles et invariables croyances qu'il n'était pas possible de combattre. Je n'ai fait que suivre d'autres artistes qui longtemps avant nous se sont attachés aux choses divines et se vantent d'être plus sages que les autres, je veux dire les poètes, qui peuvent à l'aide des vers nous jeter dans toutes les sortes de pensées, tandis que notre art se borne à l'unique procédé qui lui appartient. Les figures célestes, c'est-àdire les figures de la lune, du soleil, des astres et du ciel entier, lorsqu'elles nous apparaissent elles-mêmes, ravissent notre admiration; or on obtiendra facilement une simple copie, si l'on veut reproduire la forme extérieure de la lune ou le disque du soled ; mais ces astres sont pleins encore d'intelligence et de sentiment, et rien de cela ne passe dans leurs images. Aussi est-ce là un usage étabU de tout temps chez les Grecs : comme il n'y a pas de sculpteur ni de peintre qui puisse reproduire l'intelligence et le sentiment en eux-mêmes, parce que jamais ils n'ont été
1 Ibid., §56 et suiv.
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admis à rien voir de semblable, et qu'ils ne sauraient en témoigner, nous avons recours à ces corps dans lesquels nous reconnaissons avec toute certitude la présence d'un esprit. Nous plaçons Tinlelligence divine sous une forme humaine comme en un vase d'intelligence et de raison; faute de modèle, nous cherchons à exprimer par une matière visible et sensible l'être invisible et insaisissable. C'est là un svmbole, mais un symbole plus élevé que celui par lequel des peuplades barbares, se laissant aller à des préventions misérables et insensées, voient dans les animaux l'image des dieux. Au contraire, c'est à l'artiste qui remporte sur tous les autres en beauté, en dignité, en grandeur, que revient le droit de créer par sa puissance l'image de la divinité. »
Puis vient une comparaison delà poésie et de la statuaire, comparaison tout à fait neuve et empreinte d'une éloquente admiration pour les œuvres de Tart * :
« L'art des poètes est indépendant et au-dessus de toutes les censures. Gela est vrai surtout d'Homère, qui s'est donné toute liberté et ne s'en est pas tenu à un seul dialecte, mais a fondu ensemble tous les élé-
* Ibid., § 66 et suiv. — Un sophiste bien inférieur à Dion Chrysostome, Philostrate l'ancien, en tête de sa description de tableaux dont nous aurons occasion de reparler plus bas, compare aussi le travail de la plastique et de la peinture avec les procédés de la parole pour l'expression des passions et des caractères. Mais il nous suffit ici de noter par une simple mention cette page d'un écrivain fort médiocre qui eflleure un si beau sujet sans paraître même en comprendre la grandeur.
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mentsde la langue grecque séparés jusqu'à lui, allant des Doriens aux Ioniens, et même aux Attiques», et mélangeant toutes les variétés avec plus de soin qu'on ne fait les couleurs dans la teinture ; ne s'en tenant pas aux dialectes de son temps, mais remontant dans le passé, et s'il trouvait quelque mot hors d'usage, le recueillant avec amour - comme une médaille antique trouvée dans un trésor sans maître ; ne dédaignant pas même la langue ^ des barbares, et ne faisant grâce à aucun mot qui fût agréable ou énergique. Ses métaphores n'étaient pas seulement tirées des objets analogues et voisins : il allait chercher les objets les plus éloignés, afin que l'auditeur lût à la fois étonné et ravi, ne laissant pas même subsister les mots tels qu'ils étaient, mais allongeant les uns, diminuant les autres ou les détournant [de leur forme première]. Enfin, il
* Denvs d'Halicarnasse, dans son Mémoire critique sur l'é. loquence" de Démosthène, ch. 41, exprime au sujet d'Homère quelques idées semblables à celles-ci.
2 Atà 3>àoooy;aaTÎav, mot qui me semble très heureux, mais qui n'est', je le crains, qu'une conjecture de Geel. Les manuscrits paraissent donner tous ©àoxpvjaarîav, sans doute parce que les copistes, après la mention d'un trésor, d'une cachette, ont pensé naturellement à l'avare (^t/oxpïjuaro;), qui enfouit son argent. Mais on n'enfouit pas des mots par avarice comme on enfouit de l'or. L'idée de Dion doit être simplement ici celle d'une monnaie sans maître retrouvée sous la terre qui la cachait. Cette monnaie, il la compare à un mot depuis longtemps oublié, et dont un écrivain habile fait sa propriété, du droit de sa passion pour le beau langage. Je regrette bien que les lexiques ne fournissent pas un autre exemple, un exemple authentique, du mot ©t).opp/;jxaTta.
3 Voir, sur ce sujet des emprunts aux langues étrangères et même barbares, les chapitres XXI et XXII de la Poétique d'Aristote, qui offreut plus d'un rapprochement intéressant à faire avec la présente page de Dion,
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s'est montré poète créateur dans le choix des expressions qu'il inventait lui-même, autant que dans la mesure des vers, tantôt donnant simplement des noms aux choses, tantôt aux mots propres en joignant d'autres, et appliquant pour ainsi dire à la pensée une seconde et plus brillante empreinte après la première ; reproduisant tous les sons, imitant en un seul mot la voix des fleuves, des forêts, du vent, du feu, de la mer, et aussi celle de la pierre et de l'airain, de tous les animaux et de tous les instruments, des bêtes féroces et des oiseaux, des flûtes et des syringes; enfm, tous les bruits de la nature, bruits secs, sourds ou aigus, légers ou éclatants ; c'est à lui que l'on doit les fleuves qui murmurent, les traits qui vibrent, les flots qui retentissent, les vents qui grondent, et tant d'autres images efl*rayantes, et, il faut le dire aussi, bizarres et propres à jeter dans l'esprit le trouble et la confusion. Ainsi, il n'était jamais à court de mots terribles ou gracieux, harmonieux ou rudes, exprimant toutes les nuances de la pensée ; et, grâce à cette invention féconde, il pouvait jeter dans l'âme telle émotion qu'il voulait. Mais nous, pauvres artistes, nous sommes loin de cette liberté ; il nous faut une matière solide et durable, difficile à trouver, difficile à travailler: il nous faut aussi de nombreux auxiliaires. En outre nous ne pouvons donnera chaque image qu'une forme unique et constante, (jui doit embrasser toute la nature et la puissance de la divinité. Au contraire, il est facile aux poètes de comprendre dans leurs vers des beautés diverses et des formes variées, de donner à leur image le calme ou le mouvement selon qu'ils le croient à propos ; ils peuvent peindre les actions, reproduire les paroles et observer tous les changements
DION CHRYSOSTOME
que le temps amène. Une seule inspiration, un seul élan de son âme suffit au poète pour faire jaillir, comme d'une source qui déborde, un nombre infini de paroles, avant que l'image et la pensée qu'il a saisies ne lui échappent. Notre art au contraire est pénible et difficile ; s'exerçant sur la pierre brute et dure, il ne peut avancer que lentement. Mais le plus grand obstacle, c'est que l'artiste est forcé de conserver toujours la même image dans son cœur jusqu'à ce qu'il ait achevé son œuvre, et souvent pendant plusieurs années. On a dit que les yeux méritent plus de confiance que les oreilles, et cela peut être vrai ; mais surtout ils sont plus difficiles h persuader, et demandent une plus grande évidence. Les yeux restent fixés sur les objets qu'ils regardent, tandis que des paroles relevées par le charme du rythme et de l'harmonie peuvent, en tombant dans les oreilles, les séduire et les égarer. >>
N'a-t-on pas reconnu dans ces dernières pages le germe d'un livre justement célèbre, le Laocoon
de Lessing*?
Si les grandes idées manquent, en général, à la littérature de ce temps, du moins une foule de noms célèbres témoignent d une activité qui ne se ralentit pas dans les recherches d'érudition et dans la critique. Nous ne pouvons que citer rapidement les principaux de ces écrivains, dont les ouvrages sont presque tous perdus. A leur tête est le Démé-
» Voir, pour plus de détails, la thèse de L. Etienne intitulée : Dio philosophus (Paris, 1849),
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trius, auteur du traité Sur le Langage, qu'on a longtemps attribué à Démétrius de Phalère, parce qu'il offre, en effet, quelques-unes des qualités dont les anciens font honneur à ce fameux rhéteur*; c'est un manuel simple, instructif et clair de Tari d'écrire en prose, avec beaucoup d'exemples empruntés aux meilleurs modèles. Même après Aristote et Denys d'Halicamasse, il mérite d'être lu par ceux qui veulent bien connaître la période grecque dans tous les secrets de son harmonie si savante et si variée. On y remarque surtout quelques pages d'observations intéressantes sur le style épistolaire \ que nous traduirons ici, et pour faire mieux apprécier un livre qui mériterait de devenir classique \ et parce que ce morceau est le plus ancien qui nous reste sur un sujet tant de fois traité par les rhéteurs grecs * :
« Voyez la Préface de Walz dans le IX*^ volume de ses Rhetores graeci.
- §227-235. Cf. le chap. xxvii de la Rhétorique de Julius Victor, publiée par A. Mai en 1823, et réimprimée par Orelli avec les scholiastes de Cicéron.
^ II commence à le devenir depuis qu'il a trouvé un traducteur français, M. Durassier (Paris, 1875, S»).
* Voyez Fabricius, Bibl.gr., I, p. 681, éd. Maries. Cf. sur le style épistolaire : lo quatre lettres de Gréc-oire de Nazianze à Nicobule sur l'Art épistolaire (Delectus de Sinner, p. 439) ; 20 un court chapitre deJoseph Rhacendytas,2vvo-^i5'p>;Tootx>;c 2, t. ni, p. 558 des Rhéteurs grecs de Walz ; 3» l'opuscule attribué à ProcJus le Platonicien et publié à part en 1856 par Ant. Westermann, à Leipzig ; 4» la Lettre d'introduction au Recueil épistolaire de Philostrate ; 5» l'opuscule anonyme sur