PLOTIN
tant cette première méthode d'observation et d'analyse, ne tire des hautes idées où elle l'a conduit que des conséquences morales et religieuses. Il nous rappelle en cela le mysticisme de Philon tel que nous l'avons apprécié plus haut. Puisque le beau est éminemment spirituel et divin, puisqu'il est Dieu même, puisque le contempler est notresuprèmebonheur et que nous ne le pouvons contempler si notre âme reste trop confondue avec son enveloppe charnelle,il faut nous arracher, autant qu'il est possible, à cette alliance, et nous purifier, pour atteindre sûrement le souverain bien. C'est-à-dire, en d'autres termes, que la théorie du beau aboutit chez Plotin, non pas à l'enthousiasme créateur que décrivent Platon et Aristote, mais à une sorte de quiétude extatique. Le traité Du Beau commence par une imitation de VHippias et finit par une imitation du Phèdre^ en négligeant tout ce qui, dans ce dernier dialogue, se rapporte à la puissance de réaliser le beau par les procédés de l'art.*
Un disciple de Plotin a joui longtemps, aux yeux des critiques, d'une faveur et presque d'une gloire dont le principal titre est aujourd'hui fort contesté. On a vu plus haut que le petit traité Du
* Voir encore le commentaire de Proclus sur le Premier Alcibiade de Platon, commentaire dont un fragment, relatif à la théorie du Beau, se trouve à la suite de l'opuscule de Plotin dans l'édition spéciale qu en a donnée Creuzer (Heidelberg, 1814).
Sublime, longtemps publié, traduit et commenté sous le nom du rhéteur qui fut le courageux ministre de Zénobie, reste, après les dernières recherches des philologues, un livre anonyme dont il semble juste de fixer la date sous le règne des premiers Césars. Nous n avons plus aujourd'hui pour apprécier le véritable Longin, que des fragments de ses écrits et surtout de sa Rhétorique, qui ne montrent ni un théoricien bien original, ni le grand caractère que suppose sa fidélité au service d'une reine héroïque et malheureuse, ni même, il faut Tavouer, l'érudition d'un commentateur des chefs-d'œuvre de l'éloquence attique. Mais réunissons d'abord les principaux souvenirs qui nous restent de sa personne et de ses écrits.
Longin, ou plus exactement Cassius Longinus descendait probablement, soit de quelque affranchi de ces Cassii Longini dont le plus connu fut l'un des meurtriers de César, soit de quelqu'une de ces familles d'Orient où le sang grec s'était de bonne heure allié avec le sang romain. On sait qu'il était le neveu et l'héritier d'un rhéteur syrien d'Emèse nommé Fronton, et sur ce seul indice on conjecture volontiers qu'il naquit dans cette ville ; mais ni le lieu ni la date de sa naissance ne peuvent être fixés avec certitude. Gomme il eut pour disciple le fameux Porphyre, né en 233, en lui prêtant vingt années de plus qu'à ce dernier, on
placerait sa naissance en 213. De nombreux voyages, qu'il fit en compagnie de ses parents, et dont témoigne la préface, conservée par Porphyre, d'un de ses traités philosophiques, ses relations avec les plus éminenls philosophes de l'Orient et de l'Occident, l'élendue et la variété de ses études, qui lui ont valu maint éloge de son vivant et après sa mort, tout semble indiquer qu'il appartenait à une famille d'assez haut rang, et que son ardeur pour la science trouva largement à se satisfaire dans les bibliothèques et dans la société journalière des plus éminents esprits de ce siècle. Le disciple et l'ami des Ammonius, des Origène (il s'agit ici d'un païen, qu'il ne faut pas confondre avec Tillustre docteur du christianisme), des Plotin et des Amélius, le neveu de Fronton professa lui-même la philosophie et ce qu'on appelait alors la critique c'est-à-dire la grammaire mêlée à l'histoire et aux théories littéraires, dans une de ces chaires d'Athènes qui jetaient alors un si vif éclat. On peut croire que son enseignement brilla plus par l'érudition et par le goût que par l'éloquence et par l'originalité des doctrines philosophiques ; car il s'est conservé un mot dédaigneux de Plotin sur son disciple : « Longin est un philologue^ non pas un philosophe » ; en revanche, ce philologue était, selon l'expression un peu pédantesque d'Eunape, « une bibliothèque vivante et un musée ambulant »
(on dirait aujourd'hui une académie ambulante). Certaine anecdote, que nous devons encore à Porphyre, s'accorde assez bien avec les jugements de Plotin et d'Eunape. Porphyre nous montre en effet Longin célébrant, selon l'usage, l'anniversaire de la naissance de Platon dans un banquet où un grammairien et un sophiste sont mêlés à des philosophes et où s'engage une longue discussion sur les plagiats des auteurs grecs les plus renommés ; si Platon a sa part dans le débat engagé par les convives de Longin, c'est aussi comme plagiaire qu'il y figure, comme plagiaire de Prota- «'oras. Ces doctes querelles ne manquent assurément ni d'intérêt ni d'importance, mais on y sent plus encore le pédantisme des écoles de grammairiens que la puissante inspiration d'où sortit le néo-platonisme. Aussi n'est-il pas étonnant que, de tout les mérites de Longin, son talent comme critique soit demeuré le plus populaire chez les anciens et, par suite, chez les modernes.
Cette vie honorable et presque glorieuse du professeur d'Athènes se termine par une tragédie que rien, dans les débuts de Longin, ne laissait pressentir. Attiré, on ne sait comment ni au juste ea quel temps, à la cour alors brillante des princes de Palmyre, Longin, déjà vieux, à ce qu'il semble, y devint le secrétaire de la fameuse Zénobie. Cette reine, à en juger par le peu que nous savons d'elle,
était une sorte d'héroïne, bien digne d'apprendre avec un tel homme la langue de Démosthène et de rédiger, en commun avec lui, des lettres comme celle qu'elle écrivit à l'Empereur Aurélien. Malheureusement, un dernier trait gâte pour nous le souvenir de l'alliance de Zénobie avec Longin ; après la prise de Palmyre, la reine captive eut la faiblesse de livrer au vainqueur irrité les secrets de sa chancellerie, et Longin paya ainsi de sa tête rhonneur tardif de s'être généreusement mêlé aux affaires de ce monde. Il eût mieux fait, pour son repos, de jouir paisiblement, dans Athènes ou dans quelque opulente ville de l'Asie, des immunités alors prodiguées parle pouvoir aux rhéteurs et aux grammairiens moins ambitieux. Du moins, cette mort tragique a jeté sur son nom un éclat sans égal peut-être dans l'histoire des lettres.
Un commentateur d'Hermogène, Jean de Sicile, dit que Longin, absorbé par ses devoirs de professeur, eut peu le temps d'écrire des ouvrages en forme ; néanmoins, bien des titres d'ouvrages perdus et bien des fragments attestent que la collection de ses œuvres offrait jadis un ensemble instructif et varié. On cite de lui plus de vingt écrits différents sur des sujets de critique, de grammai' re, de philosophie et d'histoire : ce sont une Rhétorique et des commentaires sur la Rhétorique d'Hermogène et sur la Midienne de Démosthène ;
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divers écrits sur Homère, et particulièrement un traité sur la prétendue philosophie de ce poète (Et oikoGooo; "Oj^.Tjpo:) ; un recueil d'anecdotes et de discussions littéraires intitulé : Conversations des savants {^ikoloyoi ou o'AoXoywv ôaiXiat); divers lexiques ; des scholies sur le métricien Héphestion ; un traité sur les erreurs des grammairiens dans rinterprétation historique des auteurs ; divers traités de philosophie néo-platonicienne ; des commentaires sur le préambule du Timée et sur le Phédon de Platon ; enfin Y Éloge du roi de Palmyre OdénatK
Mais de tout cela il nous reste seulement quelques pages plus intéressantes pour l'histoire des philosophes de ce temps que pour celles de leurs doctrines, et des extraits nombreux, mais informes, pour la plupart, d'un traité de rhétorique.- Dans les débris qui nous en restent, on reconnaît facilement le continuateur d'Hermogène, un disciple peut-être
* Sur certains écrits qui doivent être, comme le traité du Sublime, écartés de rhéritage de Cassius Longin, voir plus haut, p. 426 et 427. ■
* Voir l'édition de Vaucher dans ses Études critiques sur Longin (Genève, 1854). Quelques fragments jusque-là inédits de cet ouvrage ont été publiés pour la première fois dans mon édition de Longin (1837). Quant au fragment du même ouvrage découvert par Ruhnkenius au milieu de la Rhétorique d'Apsine, on a longtemps discuté sur les limites précises qu'il lui faut assigner; mais la question a été résolue définitivement dans une dissertation de Séguier de Saint-Brisson (Paris, 1838.)
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plus attentif que son maître aux considérations morales inséparables de toute doctrine sur l'art oratoire, mais encore plus préoccupé de la partie technique de cet art et des détails de l'élocution. Même à ce dernier point de vue, Longin nous semble bien peu original. Quand il proclame l'importance du style dans les divers genres de discours, et celle de Faction, et qu'il multiplie les conseils à l'adresse des jeunes orateurs, on relève rarement chez lui quelque trait qui lui appartienne en propre. Ainsi que chez ses devanciers immédiats et chez son contemporain, le rhéteur Apsines, Téloquence est toujours présentée comme une sorte de vertu abstraite et idéale, sans rapport avec la diversité des temps et des pays. De même que, chez Hermogène, Nicostrate, un rhéteur de ce siècle, est simplement placé en parallèle avec Xénophon, de même, chez Longin, le sophiste Aristide de Smyrne est mis en parallèle avec Démosthène, sans le moindre souci de toutes les distances qui les séparent.
Dans un passage de la Rhétorique, on voit que l'auteur avait dressé une sorte de canon des prosateurs classiques. Il y rangeait Eschine le socratique, Platon, Hérodote, Thucydide, Isocrate, Lysias et Démosthène ; et encore, sur ce nombre, il refusait à Platon et à Thucydide l'honneur d'être exempts de défauts dans toutes les parties de leur
Style : étrange purisme de la part d'un homme que ses contemporains tenaient pour le prince des critiques. On croit lire dans ces lignes, quelque résumé des doctrines que nous avons rencontrées trois siècles auparavant chez Denys d'Halicarnasse, et Ton a peine à comprendre que Texpérience des siècles ait si peu profité aux professeurs d'éloquence qui trônaient dans les écoles grecques, et que le changement des mœurs et des institutions n'ait pas laissé la moindre trace dans les préceptes qu'ils adressent aux futurs orateurs.
En un seul passage, Longin laisse voir le rôle qu il prétend garder devant ses auditeurs et devant le public*:
« Celte exposition, dit-il après un long détail sur les procédés de l'élocution, s'étendrait outre mesure ; car, si on le voulait, on pourrait dire sur ce sujet une foule de choses, et en remplir bien des pages. Mais mon intention, mon but et ma règle ont été de rédiger un manuel de l'art, composé de la manière la plus concise, à l'usage de mes élèves, de ceux qui m'ont souvent et habituellement entendu parler de ces préceptes et qui veulent se conformer assidûment et sans négligence à la méthode que. j'ai consignée en abrégé dans ces livres. Néanmoins, si quelqu'un, sans avoir fréquenté mes leçons, ni entendu plusieurs fois ex-
^ Manuel de Rhétorique, § 27, p. 332-333 de l'éd. Vaucher dont j'emprunte ici la traduction, ne fût-ce qu'à titre d'hommage au plus consciencieux éditeur des fragments de LoDgin.
phquer ces règles, mais doué de talent, d'intelligence et de sagacité, entreprend d'étudier cet art d'après les règles que j'en ai données, il pourra par lui-même poursuivre cette étude, comme si, en marchant sur les traces d'un autre, il eût trouvé le bon chemin. »
Voilà certes une bien pâle figure de professeur. Ce n'est pas le pédant ridicule dont Lucien s'est moqué si cruellement, un siècle avant Longin ; mais il est difficile d'y reconnaître un esprit tant soit peu éclairé par les leçons du platonisme renaissant, tant soit peu échauffé par les souvenirs de la littérature classique vers laquelle il reporte si souvent et avec tant de complaisance la studieuse jeunesse des écoles. Plotin avait donc raison, quand il ne reconnaissait dans Longin qu'un philologue et non un philosophe.
Toutefois, devant les débris souvent informes qui nous sont parvenus de la science de Longin, trop de sévérité serait peut-être une injustice! Dans la dernière et la plus complète collection de ces fragments, il y a des pages authentiques sans doute, dont le texte est continu et assez correct, mais il y a aussi des extraits faits à la hâte, copiés avec négligence, quelquefois rapprochés à tort Tun de l'autre, et qui exposent l'auteur original au reproche d'inconséquence et d'obscurité. Tel est, par exemple, le chapitre intitulé De la Mémoire, où l'écrivain semble tour à tour parler en philosophe
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de ceUe faculté et même de la réminiscence telle que Platon l'enseignait, tantôt parler en rhéteur de la mnémonique, c'est-à-dire de ces procédés tout pratiques dont on trouve une si curieuse description dans un chapitre de la Rhétorique latine dite à Heremiius *. Tout ce désordre ne peut être imputé à un auteur fort suspect de pédanterie sans doute, mais qui devait avoir au moins quelques titres sérieux: à la grande réputation que lui ont faite ses contemporains.
A Cassius Longin se rattache naturellement le nom de son disciple Porphyre ; mais peut-on ranger parmi les critiques Tauteur d'un opuscule Sur Vautre des nymphes % qui ne fait que continuer la tradition des allégories depuis si longtemps à la mode parmi les interprètes d'Homère, et qui devait rester un exercice de prédilection chez les sophistes byzantins ? ^ Le misérable traité Sur la Vie et les poèmes d'Homère^ qui figure parmi les œuvres mêlées de Plutarquc, mérite-t-il même
* Ad Herennium, III, 16-24, dont il existe une traduction grecque, peut-être de Planude.
' Les meilleures éditions de cet opuscule se trouvent dans les Scriptores mythologici de Westermann (Brunschw., 1843) et dans le volume intitulé: Porphyrius, De abstinentia et de antro nympharum, éd. Hercher (1858).
2 Voir l'édition des allégories homériques du faux Heraclite ou Héraclide, par Mehler (Leyde, 1851) ; Proœmium in allegorias homericas de J. Tzetzès, éd. de Matranga (Anecdota graeca, 1850); Tzetzae allegoriaB Iliadis, accedunt Pselli allegoriae, éd. J. F. Boissonade, 1851.