AUTHENTICITÉ DE LA POÉTIQUE
Quant à la seconde question, elle n'a guère pu être posée que de nos jours. Au temps où Aristole régnait dans les écoles et où les érudits étaient familiarisés par de continuelles lectures avec ses idées et son style, qui eût songé à douter que la Poétique fût tout entière du même auteur que la Rhétorique et (i\ieY0t*ga?i07i? Aujourd'hui, puisque des doutes se produisent, sinon sur Tensembie de l'ouvrage, au moins sur des paragraphes isolés et même sur d'assez longs chapitres, avant de pousser plus loin notre étude il faut d'abord résumer les témoignages et les observations qui établissent selon nous avec évidence Taulhenticité de la Poétique.
Ne nous arrêtons pas aux témoignages qui montrent seulement qu' Aristole avait traité de la poésie dans un livre spécial, ou à ceux qui font vaguement allusion soit aux divisions de la poésie qu'on trouve aujourd'hui dans le premier chapilre, soit aux recherches sur le langage qu'on trouve dans les derniers. Mais un des plus savants interprètes d'Aristote, Alexandre d'Aphrodisias, renvoie pertinemment au chapitre xxv où est exposée la cor-
(1837), p. 3-31, et l'Examen critique du môme ouvrage d'Aristote par Ch. L. Michelet (1836), p. 5-16; comparez E. Essen, La cave de Scepsis, recherches sur la destinée des écrits aristotéliques (en ail., Stargard, 1866, 4«>).
^ David l'Arménien, Commentaire sur les Catégories, p. 25 ; Boèce, Sur le traité du Langage, p. 290; et les biographes anonymes d'Aristote.
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reclion d'Hippias de Thasos sur un passage de riliadeV Thémistius critique en propres termes les assertions du chapitre iv, relatives aux progrès de la tragédie ; seulement il paraît y avoir lu, au sujet de Thespis, quelque chose qui manque aujourd'hui dans le texte». Le compilateur auquel on doit le recueil de scholies sur Tlliade publié par Villoison, nous fournit un indice plus précieux encore et qui jusqu'ici a, je crois, échappé aux éditeurs de la Poétique, Dans sa note sur le 73" vers du deuxième chant de l'Iliade, au sujet de la résolution que prend Agamcmnon de tenter les Grecs par un faux conseil en les engageant à la fuite, ce scholiaste consigne la remarque suivante:
* Sur les Réfutations des Sopliistes, c. 4 (p. 299, 643, éd. Brandis) : 'ETTtfî top OovTat $ï zoyzo^j; h rw Hspl notYSTi/îj;, w; avrÔ5 'A|0t(TTorAv3; h rij 'Pïjroptx^ ^ï;«tîv iTrrrtaç 6 Sûtlo;. Passage évidemment altéré, mais facile à corriger, puisque le sophiste Hippias n'est pas nommé dans la Rhétorique, tandis que sa conjecture sur le texte d'Homère se retrouve précisément dans la Poétique. Voyez Ritter, Préface de son édition, de la Poétique, p. xv.
« Disc. XXVI, p. 382, éd. Dindorf : 'AV/à xal ii «uvÀ rpayw(îta asTà7rx<T>3; ô^ov zH ; (tx-suH; xat toj /opou xat twv vttoxoitwv 7râos/^iv6îv st; tô Ôsarpov, xat oj 7rpo<Ts;^ou2v 'Apto-roTSASt (Poét., c. iv) ôrt TO uev rrp'iiTOv ô x*^?^^ et^t'wv xi^îv tiq tov; ôsovç, eio-TTi; as rrpôXoyov rs xat p:^a'tv è^sûpsv, ki(TyjJloi aï rpirov OwoxptTïjv xat ôxpîêavra;, rà âï nliita toûtwv 2oyox>£Ou; uiztl<xù<TOi'jLtv xaî Evpt;ri(îou. Trois autres citations, d'Ammonius (sur lé traité du Langage, p. 99), de Philoponus (sur le traité de TAme, p.l28), d'Hermias (sur le Phèdre de Platon, p. Ul), recueillies par M. Ritter, sont faites en termes trop vagues pour qu'on en puisse rien conclure de certaio.
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« Comment Agamemnon peut-il tenter ainsi les Grecs et s'arranger de façon qu'il arrive presque lé contraire de ce qu'il voudrait ? D'ailleurs Tempêchement qui survient par le fait de Minerve est un effet de machine (à7:o|j!.Y)y3cv7i;). Or, il n'est pas régulier en poésie de dénouer [une intrigue] par d'autres moyens que ceux que fournit la fable même. »
Puis il ajoute : « Mais Aristote dit que c'est chose poétique d'imiter ce qui est dans l'usage, et [que?] c'est le propre du poète de mettre en scène des situations pleines de dangers. Or, Agamemnon, après la retraite d'Achille, ne pouvait conduire à la bataille les Grecs découragés, sans avoir d'abord éprouvé leur ardeur; d'ailleurs, il s'est assuré d'avance de l'opposition que feront les principaux chefs à son projet de départ, ne songeant pas que
les Grecs les prendraient au mot Ainsi le poète
a jeté son auditeur dans une douloureuse incertitude. Le revers qui menace et le succès qui arrive ensuite sont d'un effet tragique : c'est de la part du poète, un beau trait de génie. Le dénoûment d'ailleurs n'est pas un effet de machine, car il n'y a pas machine lorsque les choses se passent selon la vraisemblance, même si un Dieu intervient en surplus, etc. * »
Or, on lit dans le quinzième chapitre de la Poé-
* Comparez la note sur le vers 156.
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tique ■ « Il est évidenl que le dénoûment doit sortir de la fable même et non pas être un effet de machine, comme dans la Médée [d'Euripide], et, dans l'Iliade, ce qui concerne le départ des Grecs ; il ne faut se servir de machines que pour ce qui est hors du drame. » Les interprètes ont torture a plaisir ce passage. Ils ont supposé, l'un, qu il y était question de la Petite Iliade, qui comprenait en effet une description du départ des Grecs après la prise de Troie ; l'autre que l'allusion se rapportait à quelque tragédie d'Eschyle sur le même sujet. Mais la première partie du texte que nous venons de traduire lève tous les doutes a cet égard et ne permet plus que deux suppositions : ou bien Aristote avait dans les Problèmes homériques jugé cet épisode de l'Iliade exactement comme il est jugé dans sa Poétique ; ou c est a ce dernier ouvrage que le scholiaste empruntait le jugement qu'il a discuté. Dans les deux cas, 1 au- Ihenticité de ce petit livre s'appuie désormais sur une preuve de plus.
Au sujet des vers où Homère nous représente les lances des Grecs fichées en terre par la pointe pendant les heures de repos, le même scholiaste transcrit la note suivante de Porphyre : « Cette position des lances paraît une faute ; plus d une fois, pendant la nuit, la chute d'une lance ajete le trouble dans un camp. Aristote résout la difficulté.