‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 64 sur 194 · XIX · texte numérisé non relu

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discours ; aussi saint Augustin dit-il avec beaucoup de justesse, dans le premier chapitre de ses Catégories, que des huit parties du discours, ordinairement distinguées par les grammairiens, Arislote n'en reconnaissait que deux comme essentielles, le nom et le verbe ; que les autres étaient plutôt des copules, des termes de liaison, « compagines ora- « tionispotius quam partes esse debere nominari. » Remarquez, d'ailleurs, que dans le passage de la Rhétorique où il signale l'utilité des conjonctions pour la correction du langage, Aristote comprend, sous ce mot ç^vâÊTixo;, non-seulement ÊTrst et yap, mais encore les locutions ô |jiv-6 Se, syà) |X£v-6 Se, qui renferment des pronoms ; il n'y avait donc plus qu'un pas à faire pour dégager de ces locutions conjonctives les pronoms qui y sont enfermés : c'est précisément ce que fait l'auteur de la Poétique. Il y a donc, du traité du Langage h la Rhétorique et de la Rhétorique à la Poétique, un progrès tout naturel de l'analyse grammaticale. Que si les stoïciens ont, aux yeux de Denys et de Quintilien, l'honneur de cette innovation, c'est probablement qu'au lieu de considérer, à l'exemple d' Aristote, la conjonction et Yarthron comme des parties secondaires du discours, ils leur ont donné rang à côté des deux parties signalées par les philosophes leurs prédécesseurs. La même chose précisément est arrivée pour l'adjectif et le substantif,

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d'abord confondus en une seule espèce de mots (les noms), puis élevés, pour ainsi dire, au titre de parties du discours, lorsque les différences importantes qui les séparent ont été mieux comprises*. S'appuiera-t-on maintenant sur les sens divers que l'auteur de la Poétique donne quelquefois au même mot en différents endroits de son livre ? Mais presque toujours ces variétés de sens s'expliquent par le changement du sujet ; ainsi, dans le chapitre sixième, on lit : « J'appelle lilic le corps même de la pièce en vers (par opposition au spectacle et à la musique) » ; et un peu plus bas : « J'appelle XeIk; (par opposition à la pensée, Stàvota, qu'il a définie deux lignes auparavant), l'expression [des idées] au moyen des mots; ce qui s'applique aux vers comme à la prose. » Il y a sans doute quelque inconvénient à employer ainsi le même terme pour deux idées notablement distinctes ; mais ce n'est pas une raison pour conclure de cette différence entre les deux phrases que l'une est de l'écrivain original et Tautre d'un faussaire. Quelque éloge que mérite Aristote pour avoir introduit dans les discussions scientifiques une méthode précise et rigoureuse, son style n'a pas encore l'uniforme précision du style d'un Descartes ou d'un Pascal. On ne saurait dire combien de passages de ses

* Voir pour plus de détails sur le progrès de ces distinctions mon mémoire sur Apollonius Dyscole, Paris, 1854, 8o.

écrits le montrent hésitant entre deux expressions inégalement exactes de sa pensée, prenant tantôt lune, tantôt l'autre, et dans le même chapitre donnant tour à tour à un seul et même mot le sens général et populaire ou le sens particulier à la théorie qu'il expose*. Ce qu'on pourrait appeler l'art de philosopher s'est perfectionné encore depuis le Stagirite.

Quant aux différences de style et de méthode entre la Poétique et les autres écrits d'Aristote, elles sont encore moins concluantes. Ritter ne s'est pas tenu assez en garde contre des préventions toutes systématiques qui faussent son jugement. Supposant d'abord que la Poétique avait dû être interpolée, il veut que l'interpolateur ait été quelque péripatéticien , maladroit imitateur du maître ; puis, se créant de la manière d'Aristote un idéal particulier, il en rapproche avec malice l'infidèle image que lui en offrent certaines pages de la Poétique, il s'étonne que de telles dissemblances ne choquent pas la raison d'un homme de goût'. Il n'y aurait qu'une bonne manière de justifier ses assertions: ce serait de lire avec soin tous les ouvrages d'Aristote, et de le comparer sans cesse à lui-même ; et si de cette comparaison ressortaient des différences flagrantes de doctrine et

* Comparez plus bas, § 10.

« Commentaire sur lech. xx, p. 230.

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de langage, alors on serait fondé à combattre l'autorité de la tradition qui range notre Poétique parmi ses écrits authentiques. Or Ritter sort bien rarement du cercle étroit des ouvrages d'Aristote vulgairement expliqués dans les écoles; et encore, lorsqu'il rencontre dans ces ouvrages quelque trait analogue k un passage de la Poétique, tout préoccupé de la thèse qu'il s'est donnée à soutenir, il tire de ce rapprochement les conséquences les moins vraisemblables. Ainsi, dans un chapitre examiné plus haut, l'auteur de la Poétique définit la proposition dans les mêmes termes, à un mot près, que l'auteur du traité du Langage ; ce mot seul suffit à Ritter pour déclarer que son stoïcien interpolatour n'a pas compris la définition authentique d'Aristote. En général, il condamne, comme interpolés : 1** tout passage qui rompt ou seulement embarrasse la marche du raisonnement, comme si cet abus des parenthèses n'était pas très fréquent dans Aristote; 2^* les citations d'une brièveté énigmalique, comme si Aristote ne| comptait pas souvent sur les souvenirs de ses compatriotes pour suppléer à l'insuffisance de ses citations, comme si la Rhétorique, la Politique et les Morales n'abondaient pas en traits de ce genre; 3° les citations d'auteurs obscurs, comme si Aristote n'avait pas une connaissance minutieuse de la littérature de son temps, lui qui, dans ses Pro-

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blèmes\ rappelle, à titre d'exemple célèbre, le poète Maracus, absolument inconnu aujourd'hui ; lui qui, seul de toute l'antiquité, nous a fait connaître Phaléas le Cbalcédonien, dont il analyse l'utopie sociale dans sa Politique. Enfin, Ritter croit deviner son faussaire à une foule de négligences de style, souvent réelles, mais dont les exemples abondent dans les ouvrages les plus authentiques d'Aristoto. Aussi, quand la critique a voulu combattre les conclusions du livre de Ritter (et, en Allemagne, le débat s'est bien vite ouvert de tous côtés), LerschS Duntzer% SpengeP,ïycho Mommsen' ont eu la même pensée d'opposer à l'éditeur de la Poétique, Vkrhloie de VOrganon.ie la Physique, de tous les livres enfin dont l'authenticité est garantie par une tradition non interrompue d'imposants témoignages ; et, dans ces livres, ils lui ont montré tantôt les doctrines, tantôt les inégalités de rédaction et les négligences de style, qu'il avait prises dans la Poétique pour des indices

» XXX, i : Mâpaxo; S s o Su/saxovato; xal à^sivwv ^v Trot^jr^Qç,

ôt' IxaratiQ.

« Philosophie du langage chez les anciens , partie ii (Bonn, 1840), p. 256-280, Défense du chapitre xx de la

Poétique.

» Défense de la Poétique d'Aristote (en allem., Brunswick,

* Journal philologique de Darmstadt, 1841, p. 1252.

5 J. T. Mommsen, De Aristotelis PoeticîE cap. i-ix contiw F. Ritterum (Kiel, 1842). d

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