‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 65 sur 194 · DATE DE LA POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DATE DE LA POÉTIQUE

d'interpolation '.Je n'ai pas voulu reprendre ici en détail une polémique qui, sur ce point, semble épuisée ^ Il me suffisait d'avoir posé nettement le problème et indiqué les principaux arguments qui se sont produits dans la discussion. D'ailleurs, les détours par lesquels j'ai amené le lecteur à l'examen de la Poétique n'ont pas été. je l'espère, inutiles pour lui : ils l'ont familiarisé avec la méthode aristotélique, et ils l'ont préparé à reconnaître cet opuscule pour un de ceux où les qualités et les défauts même de la pensée comme du style trahissent le plus clairement la main du Stagirite.

Maintenant, à quelle date faut-il rapporter la Poétique et à quelle classe parmi les écrits d'Aristote ? Sur ces deux questions aucun témoignage ne nous fournit de réponse précise; les inductions seules sont permises, mais des inductions qui atteignent un haut degré de vraisemblance.

Nous avons vu que le traité du Langage paraît antérieur à la Rhétorique et à la Poétique, La Politique se réfère à la Poétique comme à un livre qui n'existait pas encore (év toi; T^ept TTOtvjTiîcf^ç

» J'aime à constater que le critique qui s'est montré le plus sévère dans la distinction entre les écrits authentiques d'Aristote et les apocryphes mis sous son nom, M. Val. Rose, maintient la Poétique dans la première de ces deux classes (De Aristotelis librorum ordine et auctoritate, Berlin, 1854, in-8).

* On en retrouve quelques épisodes dans mon Commentaire sur le texte de la Poétique à la suite de mon édition.

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fipoOtJLsv) ; au contraire, dans les quatre passages de la Rhétorique auxquels nous avons renvoyé plus haut, ce livre est cité comme existant déjà (Stwpiatai, etoYiTat) ; sa composition paraît donc se placer entre celle du Traité du Langage et delà Politique. d'une part, et, de Tautre, celle de la Rhétorique. Tous ces ouvrages d'ailleurs appartiennent évidemment à la pleine maturité du génie d'Aristote, à cette dernière période de sa vie où, partagé entre son enseignement du Lycée et le souci de Tavenir, Aristote reprenait une à une toutes ses études, coordonnait ses recherches, transformait en la ramenant à un ensemble méthodique la doctrine jadis déposée dans ses dialogues et dans ses recueils d'érudition. Rien ne nous offre une plus belle idée de la science que ces derniers travaux du Stagirite. Il a écrit lui-même ailleurs que « la vie selon l'intelligence est divine*. » Il y a en effet quelque chose de divin dans la continuité d'austères méditations que supposent de tels ouvrages. € Pendant deux ans que Newton, dit un de ses biographes, employa pour préparer l'immortel ouvrage des Principes de la philosophie, où tant de découvertes admirables sont exposées, il n'exista que pour calculer et penser; et si la vie d'un être

» Morale àNicom., X, 7, chapitre aussi remarquable par la beauté du style que par l'élévatiou des idées, et dont oa retrouvera une page citée plus bas, à la fia du § 7.

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soumis aux besoins de l'humanité peut offrir quelque idée de l'existence pure d'une intelligence céleste, on peut dire que la sienne présenta cette image. Souvent perdu dans la méditation de ces grands objets, il agissait sans songer qu'il agît, et sans que sa pensée semblât conserver aucun lien avec son corps* ». La vieillesse d'Aristote ressemble à ces deux années du grand astronome. Le métaphysicien qui rédigeait la théorie des quatre principes, le logicien qui formulait les règles, alors neuves*, et déjà définitives du raisonnement, avec toutes leurs applications dans Tart de convaincre et de persuader, le politique qui traçait d'une main si ferme l'origine, les divisions, le progrès et la décadence naturelle des divers gouvernements, les principes de la prospérité matérielle et morale des peuples, enfin l'historien profond de la nature, a dû s'ensevelir dans la contemplation du vrai, pour achever si vile tant d'œuvres, dont chacune suffirait seule à la gloire d'un philosophe. Son style est encore une image de la solitude contemplative où il s'enferma, ce style si dégagé de toute ambition littéraire, si beau cepen-

* J.-B. Biot, Vie de Newton, dans la Biographie universelle.

' Voyez la déclaration d'Aristote sur ce point à la fin des Réfutations des Sophistes, et l'ouvrage de M. Barthélémy Saint-Hilaire sur la Logique d'Aristote (Paris, 1838), t. I, p. 445.

danl en plus d'un endroit par sa simplicité même et par la force des grandes idées qu'il exprime. On sent que le philosophe ne s'adresse plus au peuple, comme autrefois dans ses dialogues, mais à un petit nombre d'auditeurs initiés; quelquefois même, à l'extrême concision du langage on croit reconnaître un de ces monologues où la conscience n'a plus d'autre interlocuteur qu'elle-même, et où la pensée ne songe pas à prendre une forme qui la rende intelligible hors de son sanctuaire intime.

A ces deux manières de philosopher, l'une populaire et facile, l'autre laborieuse et savante, répond une division qu'Aristote déjà paraît avoir établie entre ses ouvrages, et sur laquelle ont beaucoup discuté ses disciples et ses interprètes, les anciens comme les modernes.

Les généralités superficielles, les digressions historiques, les démonstrations seulement probables, les discussions dialectiques, c'est-à-dire d'un caractère peu rigoureux, constituaient la philosophie et l'enseignement extérieur ou exoteriqiie, accessible par conséquent au vulgaire des auditeurs. Au contraire, toute théorie remontant jusqu'aux premiers principes, démontrée avec une méthode sévère, sans ménagement pour l'intelligence de l'auditoire, sans autre préoccupation que celle de la vérité, s'appelle philosophie ou enseignement intérieur, ésotérique, acroatique ou acroa-

LlVHES ÉSOTÉRIQLES ET EXOTÉRIQUES 22S

matique , trois synonymes exprimant au même degré l'intimité du professeur et de ses élèves. Tout livre ou même toute partie d'un livre où domine le premier caractère, les dialogues, par exemple, les Réfutations des sophistes, les Tapiqties, la Rhétorique, les Météorologiques et ÏNistoire des Aiiimaux , appartiennent à la première classe. Dans la seconde se rangent les Leço?îs de Physique (o'j'7t/.at à/.coylTsi;) dont le litre seul indique la forme, la Métaphysique, excepté les chapitres qui renferment Thisloire des opinions des philosophes, la plus grande partie des Morales, les Analytiques, etc. Là, en effet, la pensée procède avec une absolue rigueur d'analyse, elle sonde à fond tous les mystères, elle ne craint pas l'aridité même dans la démonstration; ce sont moins des ouvrages en forme que des mémoires (Otto'xvt:- [j,3CTa, commentarii), qui, commcldi Met aph?/si que, n'ont pas toujours reçu les dernières corrections de l'auteur et ont besoin d'être complétés, éclaircis par les souvenirs d'un enseignement oral'. Aussi, dans une prétendue lettre à Alexandre, qui lui reprochait d'avoir livré au vulgaire le secret de sa

* Voyez Fr. Meunier: Aristole a-t-il eu deux floctrines,rune ostensible, l'autre secrète (Fari s, 1864, in:8). — Je n'ose affirmer que l'auteur dans cette dissertation se rencontre précisément avec les idées que je viens d'exposer, mais son travail mérite en tous cas d'être lu avec attention par les historiens du péripatétisme.

doctrine en publiant ses livres acroatiques, Arisiote s'excuse par la raison que le texte de ces écrits n'est rien pour ceux qui n'ont pas entendu le maître dans son école. La lettre en question est sans doute apocryphe ; mais le fait qu'elle suppose est vrai en quelque mesure. On ne peut méconnaître l'extrême difficulté de comprendre aujourd'hui certaines parties des traités acroatiques en l'absence des commentaires que pouvaient seuls rédiger avec une autorité suffisante les disciples immédiats de l'auteur. Heureusement, cette difficulté ne porte presque jamais sur les idées fondarnentales de sa philosophie.

Aucun, je crois, des érudits qui ont examiné la question de l'enseiguement intérieur et de l'enseignement extérieur d'Aristote, pas même M. Ravaisson qui, après avoir élargi le débat par des recherches nouvelles, le ferme par des conclusions d'une lucidité décisive % n'a cherché dans quelle catégorie on devait ranger la Poétique, D'après les définitions qui précèdent, on voit que, parmi les ouvrages d'Aristote, il y en avait qui n'offraient pas exclusivement le caractère exotérique ou le caractère ésotérique, et qu'un même ouvrage peut appartenir aux deux catégories, grâce à la diversité des développements qu'il renferme. Par la nature du sujet, qui n'exigeait pas les

» Essai sur la Métaphysique d'Aristote, t. I, p. 205-244.

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