LA TÉTRALOGIE
si détaché qu'il fût des superstitions païennes*, il n'en pouvait suivre l'histoire avec une critique aussi sûre que l'est aujourd'hui celle de nos philosophes, éclairée par vingt siècles d'observations et d'expérience. Ajoutez que l'impérieuse rigueur de son génie le portait naturellement à chercher en toute chose un idéal absolu du vrai et du bon, et qu'en fait de poésie dramatique la forme d'intrigue savante et passionnée vers laquelle tendaient les poètes ^es contemporains devait lui sembler la perfection même.
Cela nous explique encore pourquoi nous ne trouvons rien dans la Poétique sur une ancienne règle du théâtre athénien, qui imposait aux auteurs tragiques de présenter à la fois au concours trois tragédies et un drame satyri-
logisB Aristotelis (Halle, 1795) ; les Études sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, par M. J. Simon (Paris, 1840) ; et surtout, pour ce qui concerne les jugements d'Aristote sur le paganisme, le discours très substantiel de C. Zell, De Aristotele patriarum religionum œstimatore (Heidelber^. 1847). V 6,
\ Métaphysique, XII, 8 : * Une tradition, venue de l'antiquité la plus reculée et transmise à la postérité sous le voile de la lablc, nous apprend que tous les astres sont des dieux, et que la divinité embrasse toute la nature ; tout le reste n'est qu'un récit fabuleux imaginé pour persuader le vulgaire et pour servir les lois et les intérêts communs. Ainsi on donne aux dieux la forme humaine, on les représente sous la figure de certains animaux, et mille inventions qui se rattachent à ces fables, » etc. (T. II, p. 232 de la traduction française de MM. Pierron et Zévort, Paris, 1840.)
que. Le génie d'Eschyle avait trouvé dans cette servitude même Toccasion de bien grandes beautés, soit que cette communauté de sujet s^étendît aux quatre pièces de la tétralogie, comme dans YAgamemnon, les Choéphores, les Euménides et le Protée ; ou aux trois tragédies, comme dans les trois Prométhées, ou enfin à deux des trois tragédies seulement, comme on le conjecture pour les Suppliantes et les Daiiaïdes *. A quelque point de vue que Ton considère la tragédie, ce n'était pas chose indifférente que d'en pouvoir étendre ou resserrer ainsi Faction. Aussi les critiques modernes se sont fort préoccupés du silence d'Anstote sur un tel sujet ; les uns Vont expliqué par Fétat actuel du texte de la Poétique ; les autres ont cru pouvoir remédier à cette altération ; enfin on a imaginé que ce mot tétralogie, qui paraît assez tard dans les auteurs grecs, n est peut-être, comme la prétendue institution à laquelle il se rapporte, que l'invention de quelque grammairien ; que jamais, surtout depuis Eschyle, les poètes tragiques ne concoururent avec quatre pièces, la chose, en tout cas, étant attestée pour Sopho-
1 Voyez G. Hermann, De Compositione tetralogiarum ira-
gicarum (Opuscules, t. II, p. 306-318) ; De ^^^^^y^^^.^^^^^!^' De ^schyli Myrroidonibus, Nerei(libus,Phrygibus(ibid t. V,
p 3-31 et 136^164); De .Eschyli trilogus Thebams (ibid., t*VII,p. 190-211); Droysen, dans le Journal philologique dirigé par Bergk et Cœsar, 1844, n. 13 et suiv.
LA TETRALOGIE
cle *, qui, selon un ancien auteur, concourut le premier « drame contre drame '. » Mais quand ces dernières conjectures auraient plus d'autorité, quand il serait démontré que la condition de présenter quatre drames à la fois ne fut jamais obligatoire pour les poètes tragiques d'Athènes, et que, dès le temps du grand Sophocle, l'usage même de la tétralogie avait disparu ; pour expliquer comment Aristote ne rappelle pas même un tel usage, aussi récemment aboli, ou n'y fait allusion qu'une seule fois et comme en passant ', il faudrait encore tenir compte des préoccupations systématiques de son esprit. Un logicien moins sûr de lui-même, moins préoccupé de sa logique, aurait eu plus d'égards aux premières formes du drame ; il ne se fût pas contenté de dire rapidement que « la tragédie ne doit pas être étendue
* Mais qui sait s'il s'agit là du grand Sophocle, car il a eu deux homonymes? Ce pourrait être le second, car le fait coïnci*» derait ainsi dans l'histoire du théâtre athénien, avec Tamoin* drissement de la chorégie.
* Suidas, au mot Sophocle : Kal avrô; ^pfs ^ûdiaot. irpbi ^pàua. àywvtÇecrÔat, cùlà tiii TSTpa/oytav. Voir Welcker, dans son célèbre ouvrage sur la Trilogie d'Eschyle (Darmstadt, 1824-1826), p. 523 ; S.Karsten,De Tetralogiatragicaetdidas* calia Sophoclea (Amsterdam, 1846), § iv ; et mon Commentaire sur le chap. iv de la Poét'.:jue, où je discute une correction proposée par M. Mommsen sur le passage qui concerne les développements de la fable tragique.
* Au chap. IV, si on admet la conjecture de M. Mommsen dont je parle dans mon Commentaire.
jusqu'aux proportions de l'épopée * ; » c'eût été là une occasion trop naturelle pour lui de rappeler ces vastes compositions d'Eschyle qui, reliant l'une à l'autre trois ou quatre tragédies par la communauté du sujet et par la progression de l'intérêt dramatique, semblaient une sorte d'intermédiaire entre l'épopée d'Homère et le drame de Sophocle
ou d'Euripide.
En négligeant la tétralogie de l'ancien théâtre athénien, le philosophe devait négliger aussi les Satyres, ces petits drames qui formaient le complément régulier de la trilogie, et dont nous avons un modèle, aujourd'hui unique, dans le Cyclope d'Euripide. Il y fait bien allusion une ou deux fois ' ; mais ce genre de drame moitié plaisant moitié sérieux, où domine la grâce comique et enfantine des compagnons de Bacchus % trouvait difficilement place dans les cadres d'une théorie qui divise toute la poésie en deux fonctions pour ainsi dire, celle de louer et celle de blâmer*. Platon, du reste, avait en cela donné l'exemple à son
» Chap. XVIU : Xpis fX£ùiv;e«TOai txi^ Trotstv ÎTrorrouxàv tfû<rTï3tA««
' Poétique, chap. iv.
3 Winckelmaan, Histoire de TArt, IV, 2, 4 et 6.
* Euslathe, surTOdyssée, VI, 355 (cité par Friebel, Satyre* graphorum reliquiœ, p. J8), remarque cependant qu Hornère offre, dans l'Odyssée, le premier modèle de ces compositions mixtes qu'on a appelées des Satyres. — Voir aussi mon mémoire sur ce sujet,inséré dans l'Annuaire de l'Association des études grecques pour 1873.