POLYBE. — SA MÉTHODE
qui s'écrie h propos d'une de ces dissertations : « Digressio longa, prolixa, grsecanica. » Nous sommes en général disposés à plus d'indulgence, quand de tels morceaux nous apportent sur les institutions et sur les mœurs des peuples observés par Polybe maint renseignement utile, et que nous chercherions vainement ailleurs. Tel était tout son sixième livre, consacré à un résumé de l'histoire de Rome et de sa constitution, livre dont une parlie contient une précieuse description du camp romain. Expliquer les triomphes récents de la république romaine par les talents et le caractère de ses grands hommes, par l'analyse de ses lois séculaires, de sa constitution militaire, civile et religieuse, c'est faire à proprement dire la philosophie de l'histoire. Bossuet, Saint-Evremond et Montesquieu, ont là, chez Polybe, un devancier et un maître, dont ils ont justement apprécié les leçons. Mais, prise dans son ensemble, la méthode historique de Polybe ne justifie pas, il faut l'avouer, ses prétentions à l'originalité. D'ailleurs, l'application qu'il en fait n'est pas exempte d'inconséquences ; l'auteur, qui se montre si sévère contre l abus des harangues chez ses devanciers, est trop complaisant lui-même à on fabriquer quand il manque de documents oratoires qu'il puisse transcrire au cours de son récit ; et pourtant, i) atteste lui-même l'existence de tel de ces docu-
mcnts, par exemple, du discours prononcé et publié par Astymède de Rhodes dans sa première ambassade auprès du Sénat romain*. Mais on ose à peine reprocher à Polybe un tel abus, quand on songe qu'il faisait pour ainsi dire loi dans les écoles, et qu'on le retrouvera pratiqué jusque chez les annalistes byzantins.
En résumé, Polybe garde, malgré ses inconséquences une place considérable parmi les historiens qui ne se sont pas bornés au rôle de simples narrateurs, et qui ont voulu joindre la théorie à l'étude d'une science et à la pratique d'un art si difficiles. Mais, pour Pélévation des vues et pour leur justesse, pour l'énergique précision du langage, la préface de Thucydide reste bien supérieure à tout ce que l'antiquité grecque nous a légué sur ce sujet.*
( 10. Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Sixième et dernière partie : de la langue et du style.
Aristote ne fut jamais ni un poète ni un orateur de profession : la science était son véritable génie. Dans Texposition des vérités scientifiques, il est
< XXX, 4, § 10 et suiv.; cf. XXXI, 6, § 1".
* Consulter sur Polybe en général K.W. Nitzsch : Polybius, histoire de la politique et de l'historiographie ancienne (en ail.), Kiel, 1842, et, en particulier, Fustel de Coulanges : Polybe ou la Grèce conquise par les Romains, Paris, i858.
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écrivain habile, ingénieux, parfois éloquent* ; tout cela moins par le calcul de Fart que par la force même de la pensée. Outre les belles pages dont nous avons cité plus haut quelques exemples, il sème souvent dans ses plus arides analyses des traits vifs et pittoresques, qui colorent heureusement la sévérité habituelle de son style. Ainsi, « entre le mari et la femme, les enfants sont un lien (ou une chaîne)*. » — Pour accomplir le bonheur, il faut plusieurs conditions, « car une seule hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu'une seule journée*. » — « Le plaisir complète lacle et l'achève en venant s'y ajouter, comme la fleur à la jeunesse*. » — Les troupeaux sont
* L*auteur des courts jugements Sur les Philosophes, qu'on trouve parmi les œuvres de Denys d'Halicarnasse, ajoute à ces qualités du style d'Aristote la clarté; nous avons vu plus haut dans quel sens cet éloge est admissible : llKQakr.Ttrioy ^ï xaï *A|3toTOTî>>ï3 itç jxiolQviv T^Q ç Tf Tctpl T^Qv gp/iijvctav ^fcvoTijTOç xai T^i c«frt)tsioi<; xat tov ;c<y»'o; xat 7ro^u|ui«@ovç. Cf. Barthélémy Saint-Hilaire, Sur la Logique d'Aristote, I, p. 53, où les trois témoignages de Cassiodore, d'Isidore et d'Alcuin ne sont que des traductions d'un jugement conservé en grec par Suidas : G 'AiotoTOTs^îîç TîSç yvcpgwç ypoLuuazeùi nv, tôv xccXa^uov «Troê^i- ;^wv ïtç voûv,
* Kty^itT^Lo; rà Tixva (Morale àNicom.,VIII, 14),
* Mca yctp ;^s*Ai^ùv «ao ov Trotît, ou^'e |xta icftepoc (Morale à Nicom.,I, 7). C'était un proverbe qu'on retrouve dans Zenobius, V, 12; dans les Proverbes métriques, v. 701 ; dans Julien, lettre 59, où M. Heyler cite les deux textes précéderas, mais n'a pas connu celui d'Aristote, qui est évidemment le plu& ancien.
oiov Totç àxfiatocç « ûpa. (Morale à Nicom., X, 4).
.Ri.
« comme un champ vivant que cultive le nomade*.» — Les nations guerrières « perdent leur trempe dans la paix *. » — « Voilà pourquoi la justice peut paraître la première des vertus, et ni Tétoile du soir, ni celle du matin n'ont un aussi admirable éclat \ » — Mais on peut dire que ces traits lui échappent plutôt qu'il ne les recherche, et que son unique ambition est de se faire comprendre*. Pour cela, on vient de voir qu'il ne fuit pas certaines comparaisons poétiques. Ainsi que faisait Platon, il les emprunte quelquefois à la langue des arts plastiques. Un compatriote de Lysippe et d'Apelles vivait en familiarité journalière avec les œuvres des artistes ; il en connaissait au moins les procédés, et les termes en usage dans les ateliers. C'est ainsi qu'on rencontre fréquemment chez ces deux philosophes des indications précieuses sur la technique de la statuaire et de la peinture *.
D'ailleurs, sur des sujets tels que ceux qu'il
* Tôt; xriQvso'iv avToi «vay/cc^ovroci oruvaxe^oudsîy, Ctvnio ygwpyîflcv Çwffotv yîw/jyoOvTîç (Politique, I, 8).
* TiQv 7«o jSayiîv à^vtâfTiv, «ûo-ttio 6 (ri^r^ooq^ cio^vw âyovrsç (Politique, yill, U).
^ Atà TOVTO TTO/Àccxi; xparîcTTïj tùv «jogrûv avai âoxtï ii Sixuio' «rvvij, xaè ov0' iff;r»oo; o J6' g&io; ovtw ôauaa^TÔç (Morale à Nico-
maque, V, 3).
* M. E, Havet a finement signalé ce caractère du Stagirite dans sa thèse sur la Rhétorique d'Aristote (1843).
^ Voir les exemples réunis par M. E. Bertrand : De pictura et Bculptura apud veteres rhelores (Paris, 1881, 8*), p. 19, note.
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traite, et pour les idées nouvelles qu'il veut exprimer, comme la langue grecque ne lui fournit pas toujours les mots et les tournures dont il a besoin, Aristote alors se permet d'innover, mais c'est avec une singulière discrétion*. Pans sa Morale, par exemple, où il place chaque vertu comme un moyen terme entre deux extrêmes, les mots lui manquent souvent pour nommer le moyen terme ou l'un des deux extrêmes ; alors il signale cette indigence de la langue, mais il n'essaye pas d'y remédier*. Il excelle surtout à circonscrire par des définitions précises le sens des mots déjà en usage, et ses ouvrages abondent, à cet égard, en renseignements précieux que négligent trop les lexicographes modernes ; le cinquième livre de sa Métaphysique est ainsi consacré à définir les principaux termes de la science ; et, dans le deuxième livre de la Rhétorique, les seize premiers chapitres sont également
* Exemples : les adjectifs Ix-tvivoç, dans la Métaphysique, VI, 7; VU, 7; ytÀoroioJro;, dans la Morale, I, 8; le célèbre substantif hrùi/^uoLi qui résume toute la théorie d'Aristote sur Tâme ; parmi les tournures particulières, le ro iA uvat et le ro Tî ^v gtvat, sur lesquels on peut lire un excellent mémoire de Trendelenbourg dans le Rheinisches Muséum de 1828, t. 11, p. 457484. La langue d'Aristote n'a encore été que bien rarement et sur peu de points étudiée avec cette érudition et cette
rigueur de méthode,
* llsot a'îv ovv fà^o'j; xat BûppTi àv^psia juiîaôri;;* twv â^
X. T. À. — 'Avwvvjxoi ^'t xai «t Sid^inzi^^ -nl/iv i) to'J fàoriaox» 3» t>ormîa (Morale à iNicom., Il, 7 et passim).
pleins de définitions précises mêlées à la description des passions et des caractères.
Quand il passe de la métaphysique et de la logique à Téloquence, Aristote sent bien que Tart d'écrire n*est pas tout entier dans ces règles d'exactitude auxquelles il Ta borné jusqu'ici. « Le langage qui ne montre pas l'idée, ne fait pas son office *. » La première qualité du langage est donc d'être clair ; mais ce n'est pas la seule. Les hommes sont faibles, ignorants, grossiers ; il faut leur plaire, il faut les séduire pour les éclairer et pour les corriger. L'auditeur d'un discours a besoin qu'une action intelligente et animée ajoute à Teftet des paroles. Ces paroles mêmes ont une double valeur et par le son qu'elles produisent et par le sens qu'elles expriment ; le choix des figures et des tours harmonieux n'est donc pas chose indifférente. Aristote gémit de ces nécessités *; mais il s'y résigne
* 'G ^070 ç, «àv iii} (fij).0(, ov TTOi^crct tô sauroù spyov (Rhétorique, III, 2).
* Rhét., III, 1 : «Il faut lutter avec les faits; tout le reste est accessoire, et cependant a beaucoup d'importance à cause de la perversité des auditeurs. Le style a bien quelque chose de nécessaire dans tout enseignement ; car il n'est pas indifférent, pour démontrer, de parler d'une façon ou d'une autre. Mais tout cela n'est pas non plus de grande conséquence ; c'est pur plaisir d'imagination, pour flatter l'auditeur; mais personne ne s'aviserait d'enseigner ainsi la géométrie. » Le père André, dans son charmant et solide Essai sur le Beau, où il sacrifie un peu trop Platon aux Latins et à saint Augustin, et où il néglige complètement notre philosophe, le traduit pour ainsi dire, sans s'en apercevoir, quand il écrit (Troisième discours.