SECTION II
DOUZIÈME SIÈCLE, ÉTABLISSEMENT DE LA COMMUNE D'AMIENS (à).
La grande révolution municipale qui éclata dans les premières années du xir siècle était depuis longtemps préparée; on a pu
(1) Atlendenles quam miscrabililei' plchs Oei , in cornitnln Ambin-
neusi, a vice-cou lilibuï nuvU et iimmlilis cnlamilnliliua affligeliuuir, quasi populus Israël oppressus in Egypte- al) exacloribus PliaraonU , zelo caritatîs pcrmoli condoiuimUâ... ( Ree. de» monmn. inêd. de l'hiu. du lien état , tl,p 32.)
(2) Recueil des monument t tnéditi de i'AMotn du lien état , t. 1, p. 33.
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voir, par ce qui précède, quelles furent les causes de cette révolution, car les griefs de la ville d'Amiens contre le régime seigneurial étaient communs à toutes les villes. Dans les cités comme dans les campagnes, l'organisation féodale avait envahi et transformé les anciens pouvoirs sociaux de toute nature et de toute origine. Elle avait ruiné plus ou moins complètement les vieilles institutions urbaines; et les villes, morcelées en seigneuries diverses, privées de l'unité politique et de la juridiction civile, se voyaient régies, à titre de domaines, par des feudataires grands ou petits. Rien , dans le cours du si" siècle, n'avait pu remédier aux désordres et aux souffrances de lout genre qui résultaient d'un pareil étal de cboses, ni les institutions de paix, ni les plaintes et les protestations des bourgeois unis au clergé, ni la royauté capétienne trop faible encore et trop indécise pour rendre efficaces et fécondes ses tentatives d'intervenlion.
Quand s'ouvrit le m' siècle, un besoin universel de réforme politique agitait, d'une manière diverse et a différents degrés , la population des villes dans toutes le6 parties de la France actuelle (I). Le but de ce mouvement, quels qu'en fussent les symptômes, élait partout le même, et sa tendance peut se définir ainsi : raviver les souvenirs de l'ancien ordre civil et rallier tous les débris épars de l'existence municipale ; les compléter el les fixer par une nouvelle constitution; ressaisir.de gré ou de force, le droit de juridiction urbaine, et substituer aux offices Téodaux des magistratures électives; reconquérir les droits utiles de l'ancienne municipalité, ses revenus, ses biens communs, sa banlieue; enfin, ériger l'universalité des citoyens en corporation libre investie des droits politiques et ayant le pouvoir de déléguer les fonctions administratives et judiciaires. Quant au caractère extérieur de celle révolution, aux causes occasionnelles qui la firent éclater simultanément ou la propa-
(I) Deux villes, Cambrai cl le Mans , devancèrent toutes tes autres ; leurs lenlalïves de révolution datent du xi= .siècle. Voyez les Ltltm tur t'hiil. de France, lettres xiv et sniv.
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gèrent de proche en proche, aux instrumente politiques dont elle s'aida, aux événements qui l'accompagnèrent et à ses conséquences sociales, il y eut de grandes différences , suivant la condition des villes, dans telle ou telle portion du pays; et, à cet égard, on peut distinguer deux grandes zones: celle du midi et celle du nord. Nous ne parlerons ici que de la dernière, dans laquelle se trouve Amiens.
Pour les villes du nord de la France, le moyen de renaissance civile, le ressort révolutionnaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, fut l'association jurée, la Ghilde provenant des mœurs germaniques, et employée dans le cours du xi° siècle comme instrument de paix publique, sous l'inspiration religieuse et l'autorité de l'Église. L'application de celle pratique puissante à l'organisation municipale eut cela de nouveau, qu'elle fut toute politique. En outre, son objet fut non-seulement d'établir la paix dans les villes, mais d'y reconstituer la sociélé par sa base, de fonder une assurance mutuelle pour lous les intérêts et tous les droils; de faire sortir de l'association des citoyens une puissance publique s'exerçant pour eux et par eux.
Tel est, dans les documents du xn« siècle, le sens des mou Conjuration et Commune (i); c'est la garantie réciproque organisée sous la foi du serment, pour un but de réforme sociale et de rénovation constitutionnelle. Les membres de la cité formée en commune prenaient tous collectivement, et l'un à l'égard de l'autre, le nom de Jurés, et parfois ce nom s'appliquait aussi d'une manière spéciale aux magistrats municipaux, à cause du serment particulier qu'ils prêtaient après leur élection. La conslîlution communale renfermait et garantissait trois espèces de droils : 1" le droit politique, droit tout nouveau pour le
(I) Communia, iiovum uc pessîmam namen. (Guiberl. ubbat. de Kovigento, de Vilatua, aputt Script. r»r. gallic. et franric, 1. XII, p. 250.) — Cnmmiinio quouue civium Trcvircnsium, qnœ et conjurulio dieitur. (Honlbeim. Mit. Trevtr. diplomat., 1. 1, p. 394.1— Communia m juraiani. (Charte d'Alicnur, reine d'Angleterre et duchesse d'Aquitaine; flot, des ordonn. dr' mis de France , I. XI , p. 319, noie g.) — \ayei [es Considération! sur l'Histoire de France , placées en tele des Récits des temps mérovingiens, chap. vt,
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fond el pour la forme, sauf d'anciens lilres d'offices conserves ou rétablis, tels que ceux d'Ëclievins et de Maire (1); 2° le droit civil, droit ancien fondé sur la coutume locale ; 5° le droit criminel, en partie ancien et résultant de la coutume, en partie renouvelé dans la prévision de délits provenant du nouvel ordre de choses, tel que le crime de lèse-commune.
Il parait que la révolution d'Amiens fut déterminée ou du moins accélérée par une impulsion venue du dehors, par l'exemple de plusieurs villes voisines. De l'année 1100 â l'année 1112, des communes jurées s'établirent successivement, avec des circonstances et des résultats divers, à Noyon, à Beauvais, à Saint-Quentin et à Laon. Dans celle dernière ville, l'éveque était seul seigneur, et l'abolition graduelle des anciens pouvoirs municipaux avait eu Heu à sou profit el sous son nom; ce fut contre ses droils que se fit la commune, ou, en d'autres termes, que les bourgeois de Laon s'associèrent pour la défense mutuelle de leurs personnes et de leurs biens, el puur rétablissement d'une nouvelle constitution et d'une magistrature élective. La révolution, commencée paisiblement, éprouva des résistances qui amenèrent bientôt le déchaînement (le toutes les passions populaires; il y eut guerre civile accompagnée de pillage el d'incendie; l'évéque fut tué dans une émeute, et les bourgeois révoltés se défendirent conire le roi en personne. Ces cvénemenls, quelque tristes et violents qu'ils fussent, et par leur violence même, étaient bien propres à semer, dans le pays voisin de Laon, l'effervescence révolutionnaire. Nous savons par
(1) On a vu plus haut l'origine du lilre d'échevins ; quant il celui de nuire, l'époque de son introduction dans la nomenclature des offices municipaux es! incertaine, el tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fui emprunté à l'organisation des grands domaines sous la première et ta seconde race. Sun usage dans plusieurs villes du nord cl du centre de lu Caule remonte probablement jusqu'au temps où disparurent le nom et l'office du défenseur, par l'absorption de cel office dans la seigneurie île l'évequc ; ce fut le premier point de décadence de l'ancien régime municipal. Adopté en dépit de celte origine par la révolution communale du xii» siècle , le titre de maire recul alors des prérogatives politiques bien plus hautes que celle des cliefs île la curie romaine ou de la municipalité gallo-franke.
l'expérience contemporaine quel rôle ce genre d'excitation joue dans les mouvements politiques, et comment l'incendie s'allume de proche en proche, là où il trouve des aliments préparés. Ce fut en l'année 1113, an plus fort de la révolution de Laon, que les bourgeois d'Amiens entreprirent d'ériger leur cité eu commune.
Amiens, comme on l'a vu plus haut, n'était point, quant à la seigneurie de la ville, dans la même condition que Laon; nonseulement l'évêque n'y possédaitpas toute l'autorité temporelle, mais sa puissance dans les affaires civiles était de beaucoup inférieure à celle du comte ; son droit de juridiction ne s'étendait que sur les domaines propres de l'Église, soit dans la ville, soit au dehors, et, dans ces limites même, il était sans cesse envahi. Au contraire, la juridiction du eomle d'Amiens embrassait, sauf de simples enclaves, toute l'étendue du la cité et de sa banlieue. C'était par le comte et au profit du comte qu'avait eu lieu la ruine graduelle de la juridiction municipale, l'abolition plus ou moins complète de l'ancienne administration urbaine, la transformation des emplois municipaux électifs et viagers en offices féodaux héréditaires, et la substitution des pairs de fief, appelés Vicomte*, aux juges élus ou Seabins de l'époque carolingienne. La seigneurie du comte ayant ainsi absorbé graduellement tous les pouvoirs politiques, civils et judiciaires, l'association, jurée sous le nom de commune, par les habitants d'Amiens, ne fut autre chose, dans le fait, qu'une conjuration contre celte seigneurie.
En 1115, le comlé d'Amiens était possédé, peu légitimement à ce qu'il semble, par Enguerrand de ltoves, seigneur de Coucy; et Geoffroy, que l'Église compte au nombre des saints, occupait le siège épiscopal. Cet homme, plein de zèle pour le bien général et aussi éclairé que le comportait l'esprit de son siècle, sentit ce qu'avait de légitime le désir d'indépendance et de garanties, pour les personnes et pour les biens, qui portait les bourgeois à s'unir en un corps politique se régissant lui-même, capable de résistance et d'action. Des motifs moins désintéressés contribuèrent à incliner l'évêque Geoffroy vers le parti