CHAPITRE II
Seine, celte forée brutale s'organisa sous un chef qui offrit son alliance aux villes que l'esprit de réforme agitait. Beauvais, Sentis, Amiens, Paris et Meaux l'acceptèrent, soit comme secours, soil comme diversion. Malgré les actes de barbarie des paysans révoltés, presque partout la population urbaine, et principalement la classe pauvre, sympathisait avec eui fi). On vit de riches bourgeois, <ies hommes politiques se mêler à eux, les dirigeant, et modérant leur soif de massacres, jusqu'au jour où ils disparurent tués par milliers dans leurs rencontres avec la noblesse en armes, décimés par les supplices ou dispersés par la terreur (2).
de leur MDibtanM les suivoil. {ChrçnïdeFroûtart, liv. i", 3= pari., ch. G3.)
oulreri faire, si le faisaient aussi. (Ibid., ch. GG.)
(1) El firent un capitaine que un appelait Guillaume Cale , el afèrenl il Compïigne ; mais ceux de la ville ne les y lai salèrent entrer. El depuis ils olireut ù Senlis, el firent tant que ceux de ladite ville nièrent en leur coinpaiguie. El abattirent Imite; les l'orlcrcsccs du pays, Aruicnonville, Tiers, et une partie du chuslcl île BeauniOut-aar-Oyie. (Coron, de SninS-Dcnit, t. VI, p. 1 10.) — Puis «'asscmliliTTiil nulrrs pn'issn.- un plu-icurs licui eu Beauvaisis, et ailleurs en Krancci et mesmes epux de Beau vais csloieut
occis par le consentement du commun de la ville, et aussi le maire d'Amiens envoya cent hommes du commua ù l'aide des vilains. ( La Chronique de Flandret, publié par D. Sauvage [Lyon, 1362], ch. 94, p. 196.) — Plusieurs qui estaient partis de la ville de l'uris, j'iMpii-s au numlirc de trois cens ou environ, desquels gens eslnit capilain un appelé Pierre Cille, espicier de Paris, el environ cinq cens qui s'esloieni asscinhlùs b Cilly eu Stucien, desquels estait cajiituin un uppelé Jehan Vaillant, prévosl des munnoies du roy, atèrenl a Mcaux... Et toutes voies, avait lors pou de villes, cités ou autres en la langue d'Oyl qui ne fussent menés contre les gentilshommes, tant en faveur de ceux de Paris qui Irop les baoicnl, comme pour le mouvement du peuple. (CAron. de Saint-Denit, t. VI, p. lia.) (2j El eu ces assemblées avuil gens de labour le plus, et si y «voit de riches
Paris ù Ermenonville et assaillirent le cliaslel et le prirent par force. La estoit Hubert de Lorcis, qui, pour peur de la morl renia gentillesse, et dit qu'il aimoît mieux la bourgeoisie de Paris (dont il estait né) que ehcvalerie, et par ce fut il sauvé el sa femme et ses enfants. [£o Cnron. Je Flandres,
ESSAI SUIl L'HISTOIRE DU TIERS ÉTAT.
La destruction des Jacques (1) fut suivie presque aussitôt de la chute, dans Paris même, de la révolution bourgeoise. Ces deux mouvements si divers des deux grandes classes de la roture finirent ensemble, l'un pour renaître et entraîner tout quand le temps serait venu, l'autre, pour ne laisser qu'un nom odieux et de tristes souvenirs. L'essai de monarchie démocratique, fondé par Étienne Marcel et ses amis sur la confédération des villes du nord et du centre de la France, échoua, parce que Paris, mal secondé, resta seul pour soutenir une double lutte contre toutes les forces de la royauté jointes à celles de la noblesse et contre le découragement populaire (2). I,e chef de cette audacieuse entreprise fut tué au moment de la pousser à l'extrême et d'élever un roi de la bourgeoisie en face du roi légitime. Avec lui périrent ceux qui avaient représenté la ville dans le conseil des états, et ceux qui l'avaient gouvernée comme chefs ou meneurs du conseil municipal (3). Descendu de la position dominante
ch. 01, p. 407.) — El aussi tuoient les gentilshommes tous ceux que il povoient trouver qui avoîenl esté de lu compagnie des Jacques, e'esl-a-dire, des commîmes qui avoîenl tué les gentilshommes, leur femmes et leur enfants et abattues maisons ; et tant que on tenoîl certainement que l'en en avoit bien tué dedans le jour de la Saint-Jean Baptiste vint mil et plus. (Citron, de Saint-Denis, I. VI, p. 117.) — Depuis celle déconfiture qui fut faite ù Meaux, ne se rassemblèrent ils nulle pari ; car le jeune sire deCoucy, qui s'appeloil messire Enguerrand, avoil lîrand foison de gentilshommes avec lui, qui les melloicni a lin partout où ils les Irouvoicnl, sans pitié et sans merci. (C/iron. de Froissan, liv. if, 2' partie, ch. 68.)
(I) Les villageois soulèves s'appliquaient a cux-momes les sobriquets de mépris que In noblesse donnait au peuple : • Tune 1 emporta nubiles, derï- » siones de ruslin.- cl sini[ilii:iliLiH nuienles. nicakiiil ros J argue Honhome. » {Citron, de Guillaume de Nangis, î' continuât., t. II. p. 238.) — Le duc de Normandie... s'en alla a Provins et ... d'iUec vcl-.-s OrniieiuiiieiTy ei vois Gamlelus, oïl l'en disoit qu'il y avait grande assemblée de ces communes que l'en appeloil Jacques Bonhommes. (Chron. de Saint-Denis, l. VI, p. 117.)
|î) La convocation des éluts généraux a Paris pour le 7 novembre 1537 fut faite conjointement par le duc de .Normandie, qui expédia ses lettres sons te sceau de la régence, et par le prévit des marchands, qui expédia les
:iuk riublcs i:l aux bruines villes, et 1rs nuniia. Kl aussi envois ledit prévus! des marchans ses It liiv; au* rli'-siisitis, avec les lettres dudil monseigneur le duc. . (Cftrai. de Saint-Denis, t. VI, p. 62.) (3) Le meurtre d'Etienne Marcel, par Jean Maillarl. eut lieu le 31 juil-
CHAPITRE II. «3 qu'il avait conquise prématurément, le tiers état reprit son rôle séculaire de labeur patient, d'ambition modeste et de progrès lents mais continus.
Tout ne fut pas perdu pourtant dans celle première et malheureuse épreuve. Le prince qui lutta deux ans contre la bourgeoisie parisienne prit quelque chose de ses tendances politiques, et s'instruisit à l'école de ceux qu'il avait vaincus. Il mit à néant ce que les états généraux avaient arrêté et l'avaient contraint de Taire pour la réforme des abus, mais celte réaction n'eut que peu de jours de violence , et Charles Y, devenu roi, s'imposa de lui-même une partie de la lâche que, régent du royaume, il avait exécutée malgré lui. Son gouvernement fut arbitraire mais régulier, économe, imbu de l'esprit d'ordre et surtout de l'esprit national. Formé jeune à la patience et à la ruse dans une situation difficile et périlleuse, il n'eut rien de la fougue violente ou chevaleresque de ses devanciers, mais un sens froid et pratique. Avec lui la royauté présente un caractère nouveau qui la sépare du moyen âge et la rattache aux temps modernes. 11 fut le premier de ces rois venus comme réparateurs après une époque de crise, appliqués aux affaires, mettant la pensée avant l'action, habiles et persévérants, princes éminemment politiques, dont le type reparut plus frappani sous des aspects divers, dans Louis XI et Henri IV (1).
lel 1358; son frère Gilles Marcel, greffier de l'hôtel île ville, et Charles Tou ssac, échevin comme lui, député de Paris el membre du conseil des élats, furent, l'un assassiué le 51 juillet, el l'attire décapité le 2 août. Simon le Paonnicr, Philippe Giffart et Jean de l'Islo, membres du conseil municipal, furent tués, les deux premiers avec le prcv4i, et le troisième avec son frère. Cinq noires bourseois, conseillers ou officiers de la ville, furent condamnés il mort et exécutés la semaine suivante. Nicolas ic Cbauceteur et Colart de Courliègis, députés d'ALbeville et de Lbod aux étals généraux el membres du conseil dus étals, eurent le même sort. — Pluros capli snol et qniesiionibus npposili, et infra cerlum diem ad forum Iracli f lieront el jndieialilcr decollali. £1 isli fuernnt ïlli qui cum priedietfi prœposilo villnm aiilca pu berna bu ni et de quorum consilio in omnibus agebiilur; inter quos Tueront oliijiii hurleuses mullum soleiiiucs cl éloquentes qnunplurimum et edocii. (CAron, de Guillaume de A'onfft*, 2< continuât., 1. Il, p. 273.) (I) Voy. ci-après chapitres ni el vr.
Si ESSAI SDR 1/RÏSTOIRE DU TIERS ÉTAT.
Nous sommes parvenus au point où noire histoire sociale, dégagée de ses origines ei complète dans ses éléments, se déroule simple et régulière comme un fleuve qui, né de plusieurs sources, forme en avançant une seule masse d'eau contenue entre les mêmes rives. A ce point, les forces dont l'action, simultanée ou divergente, a constitué jusqu'à nos jours le drame des changements politiques, se montrent avec leur caractère définitif. On y trouve la royauté engagée sans retour dans la voie des traditions de Rome impériale, secondant l'esprit de civilisation et contraire à l'esprit de liberté, novatrice avec lenteur et avec la jalousie de pourvoir à tout par elle-même; la noblesse gardant et cultivant l'héritage des mœurs germaines adoucies par le christianisme, opposant au dogme de la monarchie absolue celui de la souveraineté seigneuriale, nourrie d'orgueil et d'honneur, s'imposanl le devoir du courage et croyant qu'à clic seule appartiennent les droits politiques, égoïste dans son indépendance et hautaine dans ses dévouements ; à la fois turbulente et inoccupée, méprisant le travail, peu curieuse de la science, mais contribuant au progrès commun par son goût de plus en plus vif pour les recherches du luxe, l'élégance et les plaisirs des arts(l); enfin, la bourgeoisie, classe moyenne de la nation, haute classe du tiers étal, sans cesse augmentée par l'accession des classes inférieures et sans cesse rapprochée de la noblesse par l'exercice des fonctions publiques et la richesse immobilière, attachée à la royauté comme à la source
(S) Les principes du droit germanique eji inulière civile persistèrent longicmjis avec les mœurs germaniques dans les familles nulles; le boronnage filait iml-u des traditions de la conquête. Voy. les Rtchtrchts de M. Édounrd Laboiilayeeurln condition civile et politique des femmes depuis les Humains jusqu'à uous. — Anno igltur m ecc iïi fustus et dissolutio in mullis persunis uobilibus et mililiribns quamplm imum inolevil. Nam cum babitus anlea deeurlatos, ul sopra dixi, et brèves ntmis acccpissenl, bon anno tameu odliuc inagis se lniœperunt sumptuose deformare, perlas et raargarilas in capueiis et lonls dciiumlis el ai genieis dcpciriare, gemmls diversis et lapidibus preciusU se per totuin curiotius adornnre; el in laniuoi se curiose omnes, a magno osque ad parvum, de talibus lasciviis cooperiebanl, quod perlœ et lapides magno prelïo Yeiidebnnlur et vïx Parislus poternnt reporiri... Incœperunt elium lune geïtare plumas nvlum in pileis adaptatif. (C/mm. de Guillaume de A'aiijû, 2* continuât., I. Il, p. 337.)
CHAPITRE II. Ht des réformes et des mutations sociales, prompte à saisir tous les moyens de s'élever, toutes les positions, les avantages de toute sorte collectifs ou individuels, appliquée à la culture de l'intelligence dans les directions fortes et sérieuses, habituellement résignée à une longue attente du mieux, mais capable, par intervalles, d'un désir d'action immédiate et d'un élan révolutionnaire.
Voilà pour la société; quant aux institutions, la royauté, dans , sa prérogative sans limites, les recouvre cl les embrasse toutes, hors une seule, les étals généraux, dont ie pouvoir mal défini, ombre de la souveraineté nationale, apparaît dans les temps de crise pour condamner le ma! présent et frayer la route du bien à venir. De 1355 à 1789, les étals, quoique rarement assemblés, quoique sans action régulière sur le gouvernement, ont joué un rôle considérable comme organe de l'opinion publique. Les cahiers des trois ordres furent la source d'où, à différentes reprises, découlèrent les grandes ordonnances et les grandes mesures d'administration, et, dans ce rôle général des états, il y eut une part spéciale pour le troisième. La roture eut ses principes qu'elle ne cessa de proclamer avec une constance infatigable, principes nés du bon sens populaire, conformes à l'esprit de l'Évangile et à l'esprit du droit romain. Le renouvellement des lois et des mœurs par l'infusion de la liberté cl de l'égalité civiles, l'abaissement de toutes les barrières élevées par le privilège, l'extension du droil commun à toutes les classes de personnes, tel fut le plaidoyer perpétuel et, pour ainsi dire, la voix du tiers état. On peut suivre cette voix grandissant d'âge en âge, à mesure que le temps marche et que le progrès s'accomplil. C'est elle qui, durant cinq siècles, a remué les grands courants de l'opinion. L'initiative du tiers étal en idées et en projets de réforme est le faille plus intime du mouvement social dont nous avons vu, sinon le dernier terme, du moins une phase glorieuse et décisive, mouvement conlinu sous d'apparentes vicissitudes, et dont la marche ressemble à celle de la marée montante que l'œil voit avancer et reculer sans cesse, niais qui gagne et s'élève toujours.