CHAPITRE III
celui de l'État, qu'une liberté, celle du prince, qu'un intérêt, celui de l'ordre sous une tutelle absolue, et leur logique ne faisait pas aux privilèges de la roture plus de grâce qu'à ceux de la noblesse. De là vinretit, dans le tiers état français, deux tendances divergentes, toujours en lutte, mais répondant toujours à un même objet final, et qui se tempérant l'une par l'autre, se combinant sous l'influence d'idées nouvelles plus hautes et plus généreuses, ont donné à nos révolutions, depuis le xui° siècle, leur caractère de marche lente, mais toujours sûre, vers l'égalité civique, l'unité nationale et l'unité d'administration. Un autre fait non moins caractéristique et aussi ancien dans notre histoire, c'est le rôle parlicalier de la bourgeoisie parisienne. Paris était la ville du grand commerce et des grandes institutions scientifiques ; l'activité intellectuelle s'y déployait plus largement que dans aucune autre ville du royaume; l'esprit public s'y montrait à la fois municipal et général. On a vu le peuple de Paris figurer comme chef de l'opinion militante dans les tentatives démocratiques de 15S7 ; on le retrouvera de même à toutes les époques de crise sociale, sous Charles VI, au temps de la Ligue et dans nos révolutions modernes, donnant l'impulsion au progrès et au désordre fatalement mêlés ensemble.
Je reprends le fil du récit au régne de Charles V. Ce prince recouvra une à une les portions démembrées du royaume; il rendit la France plus forte au dehors, et au dedans plus civilisée; il fit de grandes choses en dépensant beaucoup, et trouva le moyen de lever plus d'argent que ses prédécesseurs, sans recourir aux états généraux et sans soulever de résistances; tout resta calme tant que sa main fut là pour tout concilier et tout régler. Il établit, sous le nom d'aides ordinaires, la permanence de l'impôt, violant du même coup les franchises féodales et les franchises municipales ; il le fit avec décision, mais, à ce qu'il semble, avec scrupule, et il en eut du regret à son lit de mort (1). C'était, en effet, quelque chose de grave et de triste :
(t) De ces aides du royaume de France dgal les povres geas sont tant Ira-
lit royauté se trouvait pour la première fois en opposition avec la bourgeoisie; le nouvel ordre monarchique était divisé contre lui-même par la question de l'impôt régulier, question vitale qu'il fallait résoudre, et qui, à ■Tavénement de Charles VI mineur, ne pouvait l'être ni dans un sens ni dans l'autre.
L'émotion qu'avait produite \n nouvelle des paroles de repentir attribuées au roi défunt ne permettait pas de continuer d'autorité la levée des subsides généraux, ni d'en espérer la concession par les trois états réunis. Les tuteurs du jeune roi essayèrent, comme moyen terme, des convocations de notables et des pourparlers avec l'échevinagc de Paris; mais il n'en résulta rien qu'un surcroît d'effervescence populaire et des menaces d'émeute, en présence desquelles l'éclicvinage prit de grandes mesures d'armement pour le maintien de l'ordre public et la défense des libertés de la ville (1). Cette attitude de la bourgeoisie parisienne parut quelque chose de si redoutable aux princes gouvernants, que ceux-ci rendirent une ordonnance abolissant à perpétuité les impôts établis, sous quelque nom que ce fût, depuis le temps de Philippe le Bel (2).
vaîllés 01 grevés, !iso7-rn pu vdsUb cunsciencc cl les ôlc* nu plus I6t que VOUS pourrez; car ce sont etioscs, quoique je les aie soutenues, qui moult me grèvent et poisent eu couraige. (Parole* île Charles V mourant, Chnm. de Fruinsitri, lis- II. dn]>. i.w.)
(1) Cependant les princes et ducs connaissons ta pauvreté du domaine et qu'il ne pouvoit suffire au* choses urgentes et nécessaires, assemblèrent une partie des plus notables de Paris ; et furent bssbj contents qu'on mist douze deniers pour livre. El lui à Pnris elà Rouen crié et a Amiens; mais le peuple loul d'une volonté le contredirent, et ne fut rien levé ne exige. (Hitt. de Charlci VI, par Juvénal îles Ursins, nouvelle collection de Mémoires pour icroir à l'Histoire de France, 1. II, p. 3(3.) — Lesquelles démonslninces ils pre noient en grande impatience, et réputoient tous ceux qui en parlaient ennemis de la chose publique, en concluant qu'ils garderoient les libériez du poupin j ii si; nés il l'exposition de leurs biens, et prindrent armures el habillemens de guerre, firent dïxeniers , cinqunnleniers, quarleniers, mirent cliaisues par la ville, firent Taire guet el garde aux portes. El ces choses se faisaient presque par toutes les villes de ce royaume, elà ce faire commencèrent ccui de Paris. (Ibid., p. 3*8.)
(5) Avons quiclié, remis cl annuité, el par ces présentes quictons, remet-
CHAPITRE III. 61 Il leur fallu! dès lors administrer avec les seuls produits du domaine royal, cl bientôt, à bout de ressources, ils se décidèrent timidement à frapper d'une taxe les marchandises de toute sorte. Ce fut le signal d'une rébellion armée. Le bas peuple et les jeunes gens de Paris, forçant l'arsenal de la ville, s'emparèrent des maillets de combat qui s'y trouvaient en grand nombre; et coururent sus aux fermiers de la taxe, aux collecteurs cl aux officiers royaux, massacrant les uns et forçant les autres a s'enfuir. L'exemple de Paris fut imité, avec plus ou moins de violence, dans les principales villes des provinces du centre et du nord (1).
Cet esprit de résistance de la bourgeoisie française était encouragé par des événements extérieurs, par l'exemple de la ville de Cand, qui, à la tète d'un parti formé dans les communes de Flandre, soutenait la guerre contre le souverain du pays, au nom des libertés municipales. Entre les bourgeois de France et les Flamands insurgés, il y avait, non-seulement sympathie, mais correspondance par lettres, avec promesse d'efforts mutuels pour le succès d'une même cause, cl, dans cette cause, étaient comprises la défense des privilèges locaux contre le pouvoir central, el l'hostilité des classes roturières contre la noblesse (2). La question ainsi posée réunit dans un
tons et annulions el niellons «lu lout nu niant loui aides cl subsides quels conques uni, pour le fait Lie.Mlielis ^iien-es, oui eMé imposez, cuilliz et levei depuis rioslic prédécesseur le ruy t'Iiilijme, que Dieu abeille, jusques aujourd'hui. (Onlonn. du te uov. 1380, Hec. des ordonn. dei rois de France, t. VI, p. S27.)
(tj ... El lantost par toute la ville le menu peuple s'csmuul... Ils s eu tirent que en l'bostel de Ville avo il des ha m ois, ils y allèrent el rompirent les huis où csloicnl les choses pour la défense rie la ville, piïndrent les linrnois el grande foison de uiiiillels de plomb et s'en allèrent par la ville, et tous ceu* qu'ils trouvaient fermiers des nydts on nui en estaient suupeonnei tuoieul el mettoienl a mort bien cruellement. (Mil. de Charles VI, par Juvéîtai des Ursins, Mémoires, etc., t. Il, p. 518.) -- Fumosiorem civilatem regnï sequutnrcelere... {t'hron. du religieux de Saint- Denis, édit. de M. Belluguel, t. I, p. 130.)
(2) Sic Icmerarium ausum nialignnniti... fere lolus jiopulus Fraticie assumpseral, née minori agilabalur furia, et, ut fama publica refercbol, per Flamingos, qui peste similis rebcllionis luboraMut, tiunciis el apicïbus exci-
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intérêt commun la royauté et le baronnage, mal disposés à s'entendre sur le fait tics impôts levés sans demande préalable et sans octroi. Un grand coup fui frappé en Flaudie par l'intervention d'une armée française et de Charles VI eu personne; cette campagne victorieuse, qui eut l'aspect et le sens d'un triomphe de la noblesse sur la roture, amena au retour, contre les villes coupables de mutinerie, une suite de mesures violentes, où la vengeance du pouvoir fut mêlée de réaction aristocratique.
L'armée royale fit son entrée à Paris comme dans une ville conquise, brisant les barrières, et passant sur les portes abattues de leurs gonds. Le jour même trois cents personnes, l'élite de la bourgeoisie, furent arrêtées et jetois en prison, et, le lendemain, les libertés immémoriales de la ville, son échevinage, sa juridiction, sa milice, l'existence indépendante de ses corps d'arts et métiers furent abolis par une ordonnance du roi (1). Il y eut de nombreuses exécutions à mort, cl entre autres celle d'un riche marchand, qui, jeune, avait figuré dans les émeutes de 1558; puis un acte de clémence, commuant, pour le reste des détenus, la peine criminelle en peine civile, frappa la haute bourgeoisie parisienne d'amendes équivalant presque à la conliscalion des biens. Rouen, Amiens, Troycs, Orléans, Reims, Cbàlons et Sens furent punies de même par la suppression de leurs droits municipaux, par des supplices, des proscriptions ei des exactions ruineuses. L'argent levé ainsi montait à des sommes immenses, mais les princes et les gens de cour pillèrent
talus... (CAnm. du religieux de Snini-Dcnia, l. I, p. 132.) — Et en ladite ville (Courlruy) furent trouvées lelires nue ceux de la ville de Paris uvoienl e&cril aux Flurocns 1res mauvaises et séditieuses. (MM. de Chariei VI, par Ju vénal des Ursins, Mémoire», cit., t. Il, p. 336.) — Pareillement a lleinis, à Clialons en Champagne ei sur la rivière de Slarne, les vilains se réhelloieut et inenaçoient ja les cenlilshommcs et dames el enfants..., aussi bien à Orléans, a Mois, a Rouen, en Normandie et en tleiiuvoisis leur étoit le diable entré en la lite pour tout occire. (CAro». de Frowart, liv. Il, ch. ttxixviu.)
(1) Chron.da religieux de Sainl-Denit, t. I«, p. 230 cl suiv. — Ordonn. du 27 janvier 1383 [ISBIi, vieux style] ; Rec. des Qrdotm. da rot» de France, t. VI, p. 683.