CHAPITRE III
villages affranchis en fouie dans le xiu- et le xiv 8 siècle, beaucoup prirent de nouveaux noms exprimant leur état de liberté civile, et tous ou presque tous obtinrent une forme plus ou moins complète de régime municipal. Ce régime, en s'appliquant aux campagnes, y propagea le nom de Commune, qui servait à le désigner dans les villes du centre et du nord, et de là vint le mouvement de déviation qui a fait perdre à ce mot son premier sens si restreint et si énergique (f ). Quelque grande qu'ait été, dans le cours des xiu* et xiv e siècle, la multiplication des communes rurales, elle n'amena point pour les classes agricoles cette unité d'état civit qui existait pour la bourgeoisie d'un bout à l'autre du royaume; la condition des paysans > résultat de transactions de tout genre sur les droits réels ou personnels, resta inégale suivant les lieux et diversifiée à l'infini.
Et pourtant, cette masse d'affranchis encore attachés au domaine par quelque lien et tout au moins soumis à la juridiction seigneuriale , cette population qui ne relevait point immédiatement de la puissance publique pouvait déjà compter parmi tes forces vives de la nation ; elle était comme un corps de réserve imbu de l'esprit patriotique, et capable d'un élan spontané de vigueur et de dévouement. C'est ce qu'on vit , lorsque la défaite d'Azincourl, plus funeste que celle de Poitiers, eut amené pour la France une série de revers, où la noblesse, la bourgeoisie, la royauté elle-même, ne surent que reculer pas à pas jusqu'à la honte d'un traité qui léguait la couronne et livrait le pays à un prince étranger (2). Paris, dans un accès de faiblesse et d'égarement, avait ouvert ses portes et
ou temps passé, à nous et a nos prédécesseurs, pour l'amendement dudit territoire, el en recompensaeion des choses dessus diètes, pour la remède des âmes de nous el de. nos ancesseurs, el pour lu somme de... que uous avons eue cl reçue des habitons de noslre dicte justice de Joigny... (Charte donnée aux habitants de Joigny par Jehans, comte de Joigny, ISil, ibid., p. 379).
(1) Voyez plus haut, p. 27 et suiv.
(2) Le traité de Troyes, conclu en 1*20 avec Henri V, roi d'Angleterre.
72 ESSAI SUIt L'HISTOIRE DU TIERS ÉTAT.
féLé le triomphe des Anglais; le royaume était conquis jusqu'à la Loire, où Orléans, dernier boulevard des provinces encore libres, soutenait contre l'armée d'invasion une lutte désespérée, qui semblait être le dernier souille de l'énergie nationale. On sait quel secours presque miraculeux vint alors à cette ville et au royaume, ce que fut Jeanne d'Arc, ce qu'elle fil, et comment, par elle et à son exemple, une émotion de pitié et de colère, l'amour de la commune patrie, la volonté de s'unir tous et de tout souffrir pour la sauver, remonta des derniers rangs populaires dans les hautes classes de la nation.
Dulong et pénible travail de la délivrance nationale sortit un règne dont les principaux conseillers furent des bourgeois, et le petit-fils de Charles V reprit et développa les traditions d'ordre, de régularité, d'unité, qu'avait créées le sage gouvernement de son aïeul. Charles VU, roi faible et indolent par nature, occupe une grande place dans notre histoire, moins par ce qu'il fit de lui-même que par ce qui se fit sous son nom; son mérite fut d'accepter l'influence et de suivre la direction des esprits les mieux inspirés en courage et en raison. Des aines et des intelligences d'élite vinrent à lui et travaillèrent pour lui, dans la guerre avec toutes les forces de l'instiuct patriotique, dans la paix avec toutes les lumières de l'opinion nationale. Un fait déjà remarqué et très-digne de l'être, c'est que cette opinion eut pour représentants et le roi pour ministres des hommes sortis des classes moyennes de la société d'alors, la petite noblesse et la haute bourgeoisie. Au-dessus de tous leurs noms dominent les noms roturiers de Jacques Cœur et de Jean Bureau, l'un formé à la science de l'homme d'État par la pratique du commerce, l'autre qui cessa d'être homme de robe pour devenir, sans préparation, grand maître de l'artillerie, et faire le premier, de celte arme encore nouvelle, un emploi habile et méthodique (1). *
(<) Les deux grandes ordonnances de litâetile Uliiqui fondèrent sur des principes rationnels et des règles lises In comptabilité du trésor sont attribuées a Jacques Cœur. — Deux frères Bureau siégeaient dans le conseil de Charles Vil; ses autres conseillers bourgeois furent Jean Jouvenel ou Juté-