‹ Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers étatChapitre 3 sur 156 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les plus distinctes et les points de vue les plus saillants de ce qui sera un jour l'histoire complète de la formation, des progrès et du rôle social du tiers état.

C'est de la dernière forme donnée aux institutions civiles et politiques de l'Empire, de celle qui eut Constantin pour auteur, que procède ce qu'il y a de romain dans nos idées, nos mœurs et nos pratiques légales ; là sont les origines premières de noire civilisation moderne. Cette ère de décadence et de ruine pour la société antique fut le berceau de la plupart des principes ou des éléments sociaux, qui, subsistant sous la domination des conquérants germains, et se combinant avec leurs traditions et leurs coutumes nationales, créèrent la société du moyen âge, et, de là, se transmirent jusqu'à nous. On y voit la sanction chrétienne s'ajoutanià la sanction légale pour donner une nouvelle force à l'idée du pouvoir impérial , type de la royauté des temps postérieurs (I); l'esclavage attaqué dans son principe, et mine sourdement ou transformé par le christianisme; enfin le régime municipal, tout oppressif qu'il était devenu, s'impregnant d'une sorte de démocratie par l'élection populaire du Défenseur et de l'évéque. Quand vint sur la Gaule le règne des Barbares, quand l'ordre politique de l'empire d'Occident s'écroula, trois choses restèrent debout, les institutions chrétiennes, le droit romain à l'élai d'uîage, et l'administration urbaine. Le christianisme s'imposa aux nouveaux dominateurs, le droit usuel maintint parmi les indigènes les mœurs et les pratiques de la vie civile, et la municipalité, gardienne de ces pratiques, les entoura en leur prêtant, comme une garantie de durée, la force de son organisation.

Après la fin des grandes luttes du vr et du v" siècle, soit entre les conquérants germains et les dernières forces de l'em-

(1) Scion tedroil romain, lasoaveralnelédeg empereurs dérivait du peuple pur délégation perpétuelle ; selon le christianisme, elle Tenait rie Dieu. C'est ce dernier principe qui, depuis le régne de Constantin, lit prévaloir l'hérédité dans les sucnsMim- impériales. Voyez le Mémoire do mon frère Amcdde Thierry sur l'Administration centrale ilnns l'empire romm'n. ttivae de législation et de jitriiprudente, septembre (.4(3.

pire, sait entre les peuples qui avaient occupé différentes portions de la Gaule, lorsque les Franks sont restés seuls maîtres de ce pays, deux races d'hommes, deux sociétés qui n'ont rien de commun que la religion, s'y montrent violemment réunies, cl comme en présence, dans une même agrégation politique. La société gallo-romaine présente, sous la même loi, des conditions très-diverses cl très-inégales; la société barbare comprend, avec les classifications de rangs et d'étals qui lui sont propres, des fois et des nationalités distinctes. On trouve dans la première des citoyens pleinement libres, des colons, ou cultivateurs attachés aux domaines d'aulrui, et des esclaves domestiques prives de tous les droits civils; dans la seconde, le peuple des Franks est partagé en deux tribus ayant chacune sa loi particulière (1); d'autres lois, entièrement différentes, régissent les Burgoudes, les Golbs et les autres populations leuloniques soumises de gré ou de force à l'empire frank, et, chez toutes aussi bien que chez les Franks, il y a au moins trois conditions sociales : deux degrés de liberté et la servitude. Entre ces existences disparates, la loi criminelle du peuple dominant établissait, par le tarif des amendes pour crime on délit contre les personnes, une sorte de hiérarchie, point de départ du mouvement d'assimilation et de transformation graduelle qui, après quatre siècles écoulés du V au x'.fil naître la société des temps féodaux. Le premier rang dans l'ordre civil appartenait à l'homme d'origine frankc et au Barbare vivant sous la loi des Franks; au second rang était le Barbare vivant sous sa loi originelle ; puis venait l'indigène libre et propriétaire, le Romain possesseur, et, au même degré, le Lite ou colon germanique; puis le Romain tributaire, c'est-à-dire le colon indigène ; puis enfin l'esclave sans distinction d'origine (2).

(I ) La loi îles Franks saliens ou loi salïquc, cl la loi des Franks ripunircs, ou loi des Ripuaires.

(2) Si i[uis m failli us lioiumrm Fraiictim mit Dnrbnrum occident, qui lege salica vivil, vin* den., qui faeiunl sol. ce, euljiabilîs judiceliir. (£<y. mlic, IlL uni, S'i "puil Seript. rer. gallic. tlfffuieic., t. IV, p. 220.)— Si quis ingeimus liomincni iiiiçcuuura Ripusirium iiilerfccuril, ce sol. eulp. jud. [Lcg. Ripuar., lit vu, ibid., p. 337.)- Si quis Ripuarius advenant Fnwcum

CHAPITRE PREMIER. iii Ces classes diverses que séparaient, d'un côté, la distance des rangs, de l'autre, la différence des lois, des mœurs et des langues, étaient loin de se trouver également réparties entre les villes et les campagnes. Tout ce qu'il y avait d'élevé, à quelque litre que ce fût, dans la population gallo-romaine, ses familles nobles, riches, industrieuses, habitaient les villes, entourées d'esclaves domestiques ; et, parhii les hommes de celle race, le séjour habituel des champs n'était que pour les oolons demiserfs et pour les esclaves agricoles. Au contraire, la classe supérieure des hommes de race germanique était fixée à la campagne, où chaque famille libre et propriétaire vivait sur son domaine du travail des lites qu'elle y avait amenés, ou des anciens colons qui en dépendaient. Il n'y avait de Germains dans les villes qu'un petit nombre d'ofiieiers royaux et des gens sans famille et sans patrimoine, qui, en dépit de leurs habitudes originelles, cherchaient à vivre en exerçant quelque métier.

La prééminence sociale de la race conquérante s'attacha aux lieux qu'elle habitait, et, comme on l'a déjà remarqué, passa des villes aux campagnes (1). Il arriva même que, par degrés, celles-ci enlevèrent aux. autres la tête de leur population, qui, pour s'élever plus haut et se mêler aux conquérants, imita autant qu'elle put leur manière de vivre. Cette haute classe indi-

ij'iloifei'cril, Cf. sol. t u 1 |j . jiul. Si (|uis Ki|>uanus advenain Alamtiiinmu son Frealoncm vd Bajuvarimn nul Saxonem interface rit, cli sot. culp. jud. (Ibid., lit. xxxvi, £5 i, ii et iv, p. 211.) — Si Romoniis homo possessor, id est qui res in pago ulii commaitct proprias pnssidel, occisus fuerit, is qui eum occiiiissc convinciltir iv m den., qui 1'aciuut sol. c, culp". jud. (Leg. salie, lil. xliii, S vil, ibid., p. 220.)— Si '\u.U Ripiiariusadvenam Roman u m Interfcceril, c sol. multeiur. [Leg. Ripitar., lit. xxxvi, $ m, ibid-, p. 21t .) — Si vero Romwius vel Lidus... occisus fuerit... {Leg. ealic., lit. xliii, S iv, ibid., p. 220.) — Qui Lidum oceideril c sol. comportai... [Caroli Mugni euptitA., annt occemn, ibid.. t. V, p. 088.) — Si qnis Romanam tribu (iri uni oceideril, a nece den., qui facionl sol. xiv, culp. jud. {Leg.taiie., til, xliii, S vin, ibid., I. IV, p. 220.) — Si quis servum alieiuna oceiderit, aul vendiderit vcl ingénu uni dimiseril, h cccc den., qui faciunt sol. xxxv, culp. jud. (Ibid., til. xi, S m. p- 309 )

(t] Hiitoire de la civiiitation en France, par M. Gufxot, 3« édit., I. IV, p. 224.

gène, à l'exception de ceux qui parmi elle exerçaient les fonctions ecclésiastiques, fut en quelque sorte perdue pour Ut civilisation; elle inclina de plus en plus vers les mœurs de la barbarie, l'oisiveté, la turbulence, l'abus de la force, l'aversion de toute règle et de tout frein. Il n'y eut plus de progrès possible dans les cités de la Gaule pour les ans et la richesse ; il n'y resta que des débris à recueillir et à conserver. Le travail de cette conservation, gage d'une civilisation à venir, fut, de ce moment, la tache commune du clergé et des classes moyenne et inférieure de la population urbaine.

Pendant que la barbarie occupait ou envahissait toutes les sommités de l'ordre social, etque, dans les rangs intermédiaires, la vie civile s'arrêtait ou déclinait graduellement, au degré le plus bas, à celui de la servitude personnelle, un mouvement d'amélioration, déjà commencé avant la chute de l'empire, continua et se prononça de plus en plus. Le dogme de la fraternité devant Dieu et d'une même rédemption pour tous les hommes, prêché par l'Église aux -fidèles de toute race, émut les cœurs et frappa les esprits en faveur de l'esclave, et de là vinrent soit des affranchissements plus nombreux, soit une conduite plus humaine de la part des maîtres. Gaulois ou Germains d'origine. En outre, ces derniers avaient apporté de leur pays, où la vie était rude et sans luxe, des habitudes favorables à un esclarage tempéré. Le riche barbare était servi par des personnes libres, par les fils de ses proches, de ses clients ci de ses amis; le penchant de ses mœurs nationales, contraire à celui des mœurs romaines, le portail à reléguer l'esclave hors de sa maison, el à l'établir, comme laboureur ou comme artisan, sur une portion de terre à laquelle il se trouvait fixé, el dont il suivait le sort dans l'héritage et dans la vente (1). L'imitation des mœurs germaines par les nobles gallo-romains fit passer beaucoup

(1) Voyci le rapport île M. Slichelei sur le concours du prix d'bisloire nynnt pour sujel celte question : Causes qui oui amtni l'abolition dt l'esclavage [Mémoires de l'Académie dei sciences morales el politiques, 1. III, p. 655). — Voyuz aussi les Dissertations joinles pur M. Pardessus a sou lie cneil des telles de la loi saliane, dissertations iy et TU»,

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