CHAPITRE V
la magistrature, un homme que son siècle a honoré d'une admiration respectueuse et qui reste grand pour le nôtre, Michel de l'Hôpital, dont on peut dire qu'il eut le génie d'un législateur, l'ame d'un philosophe et le cœur d'un citoyen. Fils d'un bourgeois, et devenu chancelier de France, c'est-à-dire premier ministre, il jiorta dans le gouvernement les principes traditionnels du tiers état, rattachement au maintien de l'unité française et ans libertés de l'Église gallicane. Il sut faire accepter à la reine mère, Catherine de Médicis, sa politique, dont l'esprit était qu'au milieu des changements de l'Europe la France demeurât elle-même, et que sa personnalité ne fût absorbée ni par la révolution religieuse du Nord, ni par la réaction du Midi (1). 11 aimait la vieille maxime : Une foi, une loi, un roi (2), mais, selon lui, la foi devait être tolérante, la loi protectrice, et le roi impartial pour tous. C'est le langage qu'il fit entendre à l'ouverture des états réunis à Orléans; son discours fut un appel à tout ce qu'il y avait de calme, de sage et de patriotique dans les sentiments de l'assemblée; il adjura d'une manière touchante les croyants des deux partis de reconnaître leur devoir mutuel comme concitoyens, et des'arrôterà temps sur la pente fatale où un double fanatisme allait tout précipiter {3).
Le tiers état, que le vole par tête avait confondu avec les deux autres ordres aux états généraux de 1484, joua dans ceux
13 décembre; on y comptai! 393 députes, savoir : 98 pour le clergé, 76 pour lu noblesse, el 219 pour le tier6 élut. Voyez la liste de ces derniers, ei-npres, appendice H.
(1) 11 me souvient que, quand monsieur le cardinal de Lorraine vint du concile de Trente à Fontainebleau, il voulut fort exhorter le roy el !a reyne de le faire publier; el cela fut fort débattu au conseil devant leurs majeslez. Monsieur le chancelier en prît fort el ferme la parole el s'y opposa du tout, alléguant qu'il estait du tout contre les droils et privilèges de l'Église gallicane, el qu'il n'es toi! raison de tes laisser perdre aucunement , ains les maintenir jusques a la dernière goule de sang de tous les François. (Vie du connétable Anne de Montmorency, QEuvresdc Brantôme, t. VII, p. 98.)
(2) Harangue du chancelier nus étals lenus a Orléans, le 13 décembre 1860; Des Etats généraux et autres assemblées nationale* (1789), t. X, p. 339.
(3) Olons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et séditions, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom dechrétiens. (Baranguedu chancelier; Des Était généraux, etc., p. 313.)
102 ESSAI SUB L'HISTOIBE BU TIEBS ÉTAT, de 1560 un rôle personnel et éclatant. Son cahier de remontrances surpasse en valeur politique, en idées comme en étendue, ceux de la noblesse et du clergé: on y trouve un sentiment profond de la justice sociale et de l'intérêt public, le zèle pour l'ordre, l'instinct des réformes et la science pratique de toutes les matières de droit et d'administration. C'est une sorte de nouveau code, n'ayant pas moins de 354 articles, cl rédigé avec une telle précision qu'il pouvait immédiatement passer en loi. Voici, parmi les demandes qu'il contient, celles dont l'importance est- frappante : l'élection aux dignités ecclésiastiques par )e concours du clergé et d'un certain nombre de notables ; l'attribution d'une pari des revenus ecclésiastiques à l'établissement de nouvelles chaires dans les universités et à l'érection, dans chaque ville, d'un collège municipal; l'interdiction aux prêtres de recevoir des testaments; la réduction des jours fériés aux dimanches et à un petit nombre de fêtes; l'élection des officiers de magistrature par le concours de l'ordre judiciaire, des magistrats municipaux cl de la couronne; la révision des anciennes lois et ordonnances, et la réunion en un seul corj>s de celles qui seraient maintenues; la poursuite d'office contre les crimes notoires sans qu'il fût besoin do partie civile; la suppression des douanes intérieures et l'adoption d'un seul poids et d'une seule mesure dans tout le royaume; l'établissement de tribunaux électifs de commerce et de police; des règlements prohibitifs sur la coupe des bois de haute futaie; la restriction des justices seigneuriales au profil de la justice royale; la peine de déchéance des droils seigneuriaux pour tout noble convaincu d'exactions envers les habitants de ses domaines ; enfin, la tenue des étals généraux une fois au moins tous les cinq ans, et le choix immédiat d'un jour et d'uu lieu pour leur prochaine convocation (11.
En désaccord sur beaucoup de points, les trois ordres furent d'un même avis quant à la question des charges publiques. Ils
(t) Cahier du tiers étal de 1360, art. 10, 69, 72, 56, 48, 144, 243, 205, 343, 244, 245, 346, 2G5, 16,1, 82 et 353. Des Etait généraux tt autra aisttnUies nationale!, I. XI, p. 373 et suiv. — Ce cahier est divisé en cinq sections.