‹ Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers étatChapitre 43 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

la connaissance des causes civiles, ne leur laissant que l'exercice de la juridiction criminelle et de la poiice(l). Cette attaque isolée contre une partie des privilèges municipaux ne réussit point complètement; ce n'était pas assez pour une révolution dans l'étal politique des villes, et c'était trop pour une réforme. Les vieux municipes antérieurs à toute charte de commune réclamèrent avec succès devant le parlement au nom d'un droit immémorial, et l'ordonnance de Moulins demeura sans force à leur égard (2).

Pendant que cet homme, grand par l'esprit et grand par le patriotisme, cherchait dans de nobles travaux à soulager sa pensée des misères et des crimes de son temps, la lutte religieuse qu'il tenta vainement de prévenir continuait, suspendue par des trêves qui duraient peu, et où s'usaient l'un après l'autre les moyens de pacification. L'intolérance du siècle était toujours là pour réagir contre la raison et la justice, et, dans ce choc d'opinions inconciliables, entre lesquelles le pouvoir essayait de tenir la balance, l'opinion des masses populaires, celle qui avait le grand nombre pour elle, pressait de plus en plus et entraînait tout. La royauté, un moment impartiale, se rassit dans ses traditions d'ancienne foi et de foi exclusive ; elle redevint systématiquement hostile à la liberté de conscience, mais en dessous, non d'une manière ouverte, et elle prépara par de sourdes menées la ruine des concessions qu'elle avait

(1 ) Pour donner quelque ordre à la police des villes de nostre royaume et pourvoir aux plaintes qui, do ce, nous ont cslë faites, avons ordonné que les maires, eschevins, consuls, capitoiil* et administrateurs des corps Jcsdites villes qui ont eu ci-devant et ont de présent l'cxcrci"' ii<"? r;iu>c« civiles, criminelles et de ta police, continueront ci-après seulement l'exercice du criminel et de la police, à quoi leur enjoignons vaquer incessamment et diligemment, sans pouvoir d'ores en avant s'entremettre de la counoissance des instances civiles entre les parties, laquelle leur avons interdite et défendue, et icelle renvoyons et altriuaons a nos juges ordinaires ou des hauts justiciers des villes où il y a corps et communauté! tels que dessus : nonobstant tous privilèges, cuutnmcs, usanceset prescription que l'on pourrait alléguer au contraire. (Ordonnance de Moulins, art. 71, ibid., p. 208.)

(2) Voy. Loiscnu, Traité des seigneurie», édition de 1678, p. 101, et Dubos, Histoire critiquedel'ëtablisiement de lamonarehie française, t. IV, p. 298 et

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faites. An Heu des rngles d'équité et d'humanité que recommandait le chancelier de l'Hôpital, ce qui prévalut dans les conseils de la couronne, ce fut la sagesse du Prince de Machiavel, importée des cours italiennes. L'Hôpital cessa d'être l'homme de ces conseils où sa loyauté austère était une gène et un blâme ; il quitta les affaires publiques, frappé d'une tristesse profonde qui l'accompagna dans sa retraite. Il vil, avec une affliction toujours croissante, les choses suivre le cours fatal qu'il avait voulu changer, et la plaie des discordes civiles s'envenimer par l'influence d'une politique d'astuce et d'expédients, de trahisons et de coups d'Étal. 11 mourut de douleur, après avoir vu l'effroyable couronnement de cette politique, le grand crime du siècle et un crime de la royauté, le massacre de la Saint-Bar- , lliélemy (1).

Il faut l'avouer, la bourgeoisie parisienne fut complice du pouvoirroyal dans cette journée d'horrible mémoire (2). Trompé par la fable d'un complot et égaré par ses haines fanatiques, le corps municipal reçut et accepta des ordres qui devaient assurer le guet-apens où des milliers de Français périrent, en pleine paix, par des mains françaises. Là se trouve l'un des moments les plus douloureux de notre histoire, et le roi sur le nom duquel pèsece souvenir, Charles IX, reste marqué, pour un seul acte, du sceau d'une infamie éternelle. Et pourtant ce prince, que le vertige du siècle et d'atroces suggestions conduisirent au rôle de traître et d'assassin, était doué d'une noble intelligence. Il avait au plus haut degré le goût des arts et de tous les travaux de l'esprit. Ses encouragements, son exemple même, contribuèrent à soutenir et à porter plus avant la rénovation intellectuelle dont les commencements avaient jeté tant d'éclat sur le règne de François I er . Au milieu des commotions civiles, etpeut-êtresous leur influence, la littérature devint plus grave; elle fut une arme dans la lutte des partis; elle s'appliqua aux

(I) L'Hôpital sortit du ministère au mois de mai 1S68; sa mort Arriva le 13 mars 1S73. Voy. le tableau complet de sa vie dans la belle notice de M. Villemain, Mélanges hûloriqwt et littéraires, 1. 11.

(2j Le 2i ûoùl 1572.

CHAPITRE V. J09 grandes questions de l'histoire, de la morale et du gouvernement des sociétés. De larges théories se formèrent pour élever cl féconder la pratique de l'administration. L'économie politique, cette science bourgeoise des villes d'Italie, fut introduite par un ministre italien, créature de la reine mère (1), et donna une direction plus rationneiic aux règlements faits sur la police des métiers et sur le trafic des marchandises. C'est de là que datent chez nous le fameux principe de la balance du commerce et le système de protection de l'industrie nationale par la double défense de faire sortir du pays les matières propres à la fabrication, et d'y faire entrer les produits des manufactures étrangères (â).

Il y a de grandes leçons dans les crimes politiques; celui du 24 août 1572 démentit bientôt les espérances de ceux qui l'avaient commis. La réformalion ne périt point par la mort de ses plus nobles chefs, et le pouvoir qui avait voulu noyer dans le sang les soucis qu'elle lui causait retrouva sur sa roule

(I) René de Biragucs, garde des sceaux en 1371, el chancelier de France, depuis la mari de l'Hôpital, jusqu'en 1578.

(3) Afin que nosdits sujels se puissent mieux adonner a la manufacture et ouvrages des laines, lins, chanvres et lîllaccs, qui croissent et abondent en nosdits royaume cl pays, cl en faire cl lircr le profil que fait l'estranger, lequel les y vient acheter communément a petit prix,^ les transporte et fait

excessif; avons ordonné et ordonnons qu'il ne sera doresnavaui loisible à aucun de nosilils subicls cl est rangers, suui ijuelquc cause ou prétexte que ce soil, transporter bors nosdils royaume ci mutiirc.-; [aines, iins. rliiinviv; cl flllaees.. . Défendons aussi Irèa expressément loulc entrée en cesluy no!t:edil royaume de tous draps, loi Nu.;. passciucflls <;L cjnf tille- d'or 011 ii'ur^nil , ensemble Ions veloux, salins, damas, l affolas, camelots, loilles et loulcs

Davantage défendons l'entrée en noslredil royaume et pays de toutes sortes

ger et sur la police du royaume. Rec. des miciennc» lois fnmçaists, l. XIV, p. 211.) — Voyez en outre le» édila du 2 mars 1571 sur la fabrication des draps, de juin 1372 sur lu création des courtiers de commerce, et de la même date sur le règlement du (aux de l'intérêt. (ToiU, p. 232 et 2!i2.)

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