CHAPITRE PREMIER
continuèrent de grandir, et devinrent des villages où tous les métiers nécessaires à la vie commune s'exerçaient sous ta mémo dépendance. Bientôt la construction d'une église érigeait le village en paroisse, et par suite la nouvelle paroisse prenait rang parmi les circonscriptions rurales (1). Ceux qui l'habitaient, serfs ou demi-serfs attachés au même domaine, se voyaient liés l'un à l'aulre par le voisinage et la communauté d'intérêts ; de là naquirent, sous l'autorité de l'intendant unie à celle du prêtre, des ébauches toutes spontanées d'organisation municipale, où l'Église reçut le dépôt des actes qui, selon le droit romain, s'inscrivaient sur les registres de la cité. C'est ainsi qu'en dehors des municipes, des villes cl des bourgs, où subsistaient, de plus en plus dégradés, les restes de l'ancien élat social, des éléments de rénovation se formaient pour l'avenir, par la mise en valeur de grands espaces de terre inculte, parla multiplication des colonies de laboureurs et d'artisans, et par la réduction progressive de l'esclavage antique au servage de la glèbe.
Cette réduction, déjà très-avancée au îx» siècle, s'acheva dans le cours du x*. Alors disparut la dernière classe de la société t-allo-franke, celle des hommes possédés à titre de meubles, vendus, échangés, transportés d'un lieu à l'nutre comme toutes les choses mobilières. L'esclave appartint à la terre plutôt qu'à rhonime; son service arbitraire se changea en redevances et en travaux réglés ; il eut une demeure fixe, et, par suite, un droit de jouissance sur le sol dont il dépendait (2). Ce fut le premier irait par où se marqua dans l'ordre civil l'empreinte originale du monde moderne ; le mol Jtrfpril de là son acception définitive; il devinl le nom générique d'une condition mêlée de servitude et de liberté , dans laquelle se confondirent l'état de colon et Télal de lile, deux noms qui, au x e siècle, se montrent
(0 Voyez trois disserta lions de H. le comte Beognolsur les Municipalités rurales en France. Revue française, aoiil, sqitcnibri' cl octobre 1858.
(2) Voyez le Mémoire de MM. Wallon et Yanoski 4ur les causes qui ont amené l'abolition de l'esclavage, travail couronné eu 1839 par l'Académie des firirun^ morales cl |:olilii|UUS.
de plus en plus rares el disparaissent totalement. Ce siècle où vint aboutir tout le travail social des quatre siècles écoulés depuis la conquête franke, vil se terminer par une grande révolution la lutte intestine des mœurs romaines ci des mœurs germaniques. Celles-ci l'emportèrent définitivement, cl de leur victoire sortit le régime féodal, c'est-à-dire une nouvelle forme de l'Étal, une nouvelle constitution de la propriété el de la famille, le morcellement de la souveraineté et de la juridiction, tous les pouvoirs publics transformés en privilèges domaniaux, l'idée de noblesse attachée à l'exercice des armes, cl celle d'ignobilité à l'industrie et au travail.
Par une singulière coïncidence, l'établissement complet de ce régime est l'époque où finit dans la Gaule franke la distinction des races, où disparaissent, entre Barbares et Romains, entre dominateurs et sujets, toutes les conséquences légales de la diversité d'origine. Le droit cesse d'être personnel et devient local; les codes germaniques ci le code romain lui-même sont remplacés par des coutumes; c'est le territoire, non la descendance, qui dislingue les habitants du soi gaulois; enfin, au lieu de nationalités diverses, on ne trouve plus qu'une population mixte à laquelle l'historien peut donner dès lors le nom de française. Celte nouvelle société, fille de la précédente, s'en détacha fortement par sa physionomie et ses instincts; son caractère fut de tendre au fractionnement indéfini sous le rapport politique, et à la simplification sous le rapport social. D'un côté, les seigneuries. États formés au sein de l'État, se multiplièrent ; de l'autre, il y eut effort continu et en quelque sorte systématique pour réduire toutes les conditions à deux classes de personnes : la première, libre, oisive, touie militaire, ayant, sur ses fiefs grands ou petits, le droit de commandement, d'administration et de justice; la seconde, vouée à l'obéissance et an travail, soumise plus ou moins étroitement, sauf l'esclavage, à des liens de sujétion privée (1). Si les choses humaines arri-
(1 ) Lex humana duas indien condîtioncs :
Nobilis et servus simili non lege tenentur.