CHAPITRE PREMIER
vaient toujours au bul que marque leur tendance logique, tout reste de vie civile se serait éteint par l'invasion d'un régime qui avait pour type la servitude domaniale. Mais ce régime, né dans les campagnes sous l'influence des mœurs germaniques, rencontra dans les villes, où se continuait obscurément la tradition des mœurs romaines, une répugnance invincible et une force qui plus tard, réagissant sur elle-même, éclata en révolutions.
La longue crise sociale, qui eut pour dernier terme l'avcncment de la féodalité, changea, dans toutes les choses de l'ordre civil et politique, la jouissance précaire en usage permanent, l'usufruit en propriété, le pouvoir délégué en privilège personnel, le droit viager en droit héréditaire. 11 en fut des honneurs et des offices comme des possessions de tout genre ; et ce qui eut lieu pour la tenure noble se fît en même temps pour la tenure servile. Selon la remarque neuve et très judicieuse d'un habile critique des anciens documents de notre histoire, n le « serf soutint contre son maître la lutte soutenue par le vassal « contre son seigneur, et par les seigneurs contre le roi (i). > Quelque grande que fût ia différence des situations et des forces, il y eut, de ces divers cotés, une même tentative, suivie de succès analogues.
Au vu)° siècle, les serfs de la glèbe pouvaient être distribues arbitrairement sur le domaine, transférés d'une portion de terre à l'autre, réunis dans la même case ou séparés l'un de
Hî bcllalores, futures ecclesiarum,
Défend tint vulgi majores alque minores,
Ciinctos et sese parïlï sic more luentur.
Altéra servorum dïvisio eondilionum,
Hoc genus uitlielum ni! possidet nbsqiie laborc...
{Adultérants carme» ad Robcrtum regem, apud Scripl. rer. gall. et francic., l.X.p. 09.)
(1) M. Guérard, Prolégomènes du carlulaire de l'abbaye de Saipl-Pore de Chartres. Collection dei cartulaircs de France, t. I, p. ïl. — Voyez le grand travail du même auteur sur la condition des permîmes et des terres, rtepnisles invasions des liai Imm jusqu'à l'imtititlicii «es t uinmuncs, ouvrage pincé eu tète de l'édition du l'olyplyijuc irïrmiiiou, abbi: (je Saint-Ccrnwintlen-Près.
l'aitlro, selon les convenances du maître, sans égard aux liens de parenté, s'il en existait entre eux ; deux siècles plus tard, on les voit tous casés par familles; leur cabane et le terrain qui l'avoisine sont devenus pour eux un héritage. Cet héritage, grevé de cens et de services, ne peut être ni légué ni vendu, et la famille serve a pour loi de ne s'allier par des mariages qu'aux familles de même condition attachées au même domaine. Les droils de mainmorte et de formariage restèrent au seigneur comme sa garantie contre le droit de propriété laissé au serf. Tout odieux qu'ils nous paraissent, ils eurent, non-seulement leur raison légale, mais encore leur utilité pour le progrès à venir. C'est sous leur empire que l'isolement de la servitude cessa dans les campagnes, remplacé par l'esprit de famille et d'association, et qu'à l'ombre du manoir seigneuriul, se formèrent des tribus agricoles, destinées à devenir la base de grandes communautés civiles.
En lisant avec attention les chartes et les autres documents historiques, on peut suivre, du commencement du ix° siècle a la fin du x% les résultats successifs de la prescription du sol entre les mains de ceux qui le cultivaient; on voit le droit du serf sur sa portion de terre naflre, puis s'étendre et devenir plus Axe à chaque nouvelle génération. A ce changement qui améliore par degrés l'état des laboureurs et des artisans ruraux, se joint dans la même période l'accélération du mouvement qui, depuis trois siècles, changeait la face des campagnes, par la formation de villages nouveaux, l'agrandissement des anciens et l'érection d'églises paroissiales, centres de nouvelles circonscriptions à la fois religieuses et politiques.Des causes extérieures et purement fortuites contribuèrent à ce progrès; les dévastations des Normands et la crainte qu'elles inspiraient firent ceindre de murailles cl de défenses les parties habitées des grands domaines; d'un côté, elles multiplièrent les châteaux; de l'autre, elles accrurent beaucoup le nombre des bourgs fortifiés.
La population laborieuse et dépendante s'aggloméra dans ces lieux de refuge, dont les habitants passèrent alors de la vie rurale proprement dite à des commencements plus ou moins