CHAPITRE VI
IStt
prévention et sans passion, au commandement le plus absolu, il joignait la séduction des manières et une grâce de propos inimitable. Ses hautes vertus mêlées d'étranges faiblesses ont Tait de lui un type unique de roi à la fois aimable et imposant, profond de sens et léger de goûts, plein de grandeur d'âme et de calcul, de sympathies populaires et d'orgueil de race, et toujours, et avant tout, patriote admirable.
Il y a trois choses dans l'œuvre du vainqueur de la Ligue : l'établissement définitif de la liberté de conscience et de l'état civil des dissidents, la restauration et le progrès de tout ce qui constitue la richesse publique, enfin la conception d'une politique française, fondée sur le maintien des nationalités et l'équilibre des puissances européennes. Aucun des anciens ddils de tolérance n'avait eu le caractère de loi perpétuelle; c'étaient des actes provisoires, des traités de paix conclus dans l'attente d'une réunion des deux cultes par un concile générai ou national. Or, les deux cultes n'avaient pu ni se fondre ensemble, ni se détruire l'un l'autre; il fallait que leur séparation et avec elle leurs droits respectifs fussent proclamés et sanctionnés par un décret irrévocable. Tel fut l'objet du célèbre édit signé à Nantes le 13 avril 1598, et auquel cette ville a donné son nom. Résumant les édits antérieurs dans leurs dispositions essentielles et vraiment praticables, il garantit, d'une part, aux personnes l'entière liberté de conscience, de l'autre, aux religions, des privilèges limités pour chacune d'elles selon la mesure de ses forces et sa situation dans le pays (1).
(i) Maintenant qn'il plaît k Dieu commencer a nous faire jouir de quelque meilleur repos, noua avons eslime ne le pouvoir mieux employer qu'il vaquer à ce qui peut concerner la gloire de son saîiict num et service, et pourvoir qu'il puisse être adoré et prit par tous nos subjects ; et s'il ne lui a pieu permettre que ce soi: pour encore en une m es me forme et religion, que ce soit au moins d'une mesme intention et avec telle reïgle qu'il n'y ait point pour cela de trouble et de lumullc entre eux, et que nous cl ce royaume puissions toujours mériter et conserverie lillre glorieux dctrès-curcslien... Nous avons jugé nécessaire de donner maintenant sur le tout il tous nosilils subjccls une loy générale, claire, nette et absolue, par laquelle ils soient
Par cette transaction dernière entre la justice naturelle et la nécessité sociale, les réformés obiinrcnt définitivement le droit d'habiter dans tout le royaume sans être astreints à faire aucune chose contre leur conscience; l'admissibilité à tous les emplois publics avec dispense à l'entrée en charge de toute cérémonie et forme de serment ton traire à leur culte; le droit de n'être jugés que par des tribunaux mi-partis de protestants et de catholiques ; celui de publier des livres de leur religion, de fonder des collèges, écoles et hôpitaux, et avec cela, d'être admis comme étudiants dans les universités et les autres écoles du royaume, ou, comme pauvres ou malades, dans les anciens hospices. L'exercice privé du nouveau culte fut déclaré libre pour chaque famille, mais l'exercice public n'en fut permis que dans les lieux où l'avait autorisé I'édit de 1577, avec une ville de plus ou un moindre lieu par bailliage (1). Cette charte de droits qui transporlait à l'État l'unité dont le privilège avait, depuis tant de siècles, appartenu à l'Église, devint, sous le fils et le petit-fils de Henri IV, la loi civile des deux cultes rivaux. Elle les régit dans une paix, sinon sincère du moins apparente, jusqu'au jour où elle fut brisée par un vertige du pouvoir royal, qui, ramenant, après quatre-vingt-onze ans de tolérance, le fanatisme et les proscriptions du xvi" siècle, imprima une tache ineffaçable sur l'un des plus grands règnes de notre histoire (2).
A part I'édit de Nantes et une loi remarquable contre le duel (5), toute la législation de Henri IV roule sur des matières d'économie publique, et là sa passion du bien-être général, son
réglés sur tous lis différends qui sont cy devant sur ce survenus enlrc eux. et y pourront encore survenir cy-après, cl dont les uns cl les autres ayeul sujet de se conlenler, selon que la quolilé dn temps le peut porter. (Préambule do I'édit de Mantes, Recueil des ancunnu lois françaises, t. XV, p. 17t.)
(1) Ëdit de Nantes, art. 6, 7, 8, 9, 10, H, 21, 32, M, 27, 50,31, 52, 53, 54, 3», 56, i3, Ci, 6C et 67.
(2) Révocation de I'édit de Nantes pur l'ordonnance de Louis XIV dn 17 octobre 1685. Voy. ci-apres, chop. ra.
(5) Édil de juin 1609, Recueil des annenue* lait françaises, t. XV, p. 351.
CHAPITRE VI. 137 intelligence des conditions de prospérité pour le pays, son génie créateur et l'activité de son esprit se montrent d'une façon merveilleuse. On sait quel nom l'histoire assonie au sien dans une gloire commune, celte d'avoir fait renaître et développé avec une énergie alors sans exemple les forces productives de la France. Maximilicn de Béthune, marquis de fîosny, duc de Sully, créé surintendant des finances eu 1596 (1), fut l'homme d'action qui, dans celle entreprise où les obstacles étaient sans nombre, mit une volonté intrépide et une persévérance à toute épreuve au service de la pensée du roi. Premier ministre en fait sinon en litre, il porta la réforme el la vie dans toutes les branches de l'administration. Non-seulemenl il releva les finances de l'abîme où les avait fait descendre l'énorme déficit du dernier règne (2), augmenté par cinq ans d'anarchie et par les capitulations d'argent au prix desquelles avait eu lieu la soumission des grands de la Ligue, non-seulement il remplit de nouveau le trésor vide, mais, remontant jusqu'aux sources de la richesse publique, il les agrandit et les multiplia. L'agriculture, encouragée avec un zèle qui gagna la noblesse ellemême, prit un essor inconnu jusque-là; toutes les parties de l'aménagement du sol, les eaux et les bois, le défrichement des terrains vagues, le dessèchement des marais, furent l'objet de mesures qui provoquaient, par imitation, de grandes entreprises parliculières. La protection du gouvernement s'étendit à tous les genres de manufactures, et l'industrie de la soie fut propagée dans tout le royaume. En même temps des sommes considérables étaient employées aux routes, aux ponts, aux levées, au creusement de canaux navigables, et le dessein de faire communiquer l'une avec l'autre les deux mers qui baignent la France s'élaborait dans les entretiens du grand roi et du grand ministre (3).
(1) Il remplaça les huit intendants conlrùleurs généraux des finances et fut nommé successivement grand voyer de France, grand maître de l'artillerie et surintendant des bâtiments et forlifiea lions.
(2) Voyez, sur Tétai des finances en tS76et en (583, VHisloirt de France de il. Henri Martin, t. X, p. 511, et t. XI, p. 137.
(3) Le projet d'unir la Seine u la Loire el celle-ci à la Sadnc fut en partie
S'il faut admirer à l'intérieur l'esprit d'ordre, de suite et de progrès qui caractérise le gouvernement de Henri IV, ses plans de politique extérieure sont peut-être encore plus dignes d'admiration. Il entreprit à la fois de préserver la France du danger continuel dont la menaçait la prépondérance de la maison d'Autriche, et de lui faire à elle-même une situation prépondérante , en reconstituant l'Europe d'après un nouveau principe, celui de l'indépendance et de l'équilibre des États. Le système de balance politique réalisé un demi-siècle plus lard par le traité de Weslphalie Tut une création de sa pensée ; il le conçut dès l'abord sous des formes idéales qui le passionnaient, mais que son sens pratique lui faisait regarder comme secondaires , et dépendantes de ce qui , dans l'exécution , serait possible ou, opportun (1). La mort le surprit au moment où il allait partir pour commencer la guerre colossale dont le succès devait aplanir le terrain sur lequel il voulait édifier. Le crime d'un fanatique fit descendre dans la tombe, avec le roi martyr de la liberté de conscience, de vastes desseins qui, encore secrets et seulement mesurés par la grandeur des préparatifs, tenaient, d'un bout de l'Europe à l'autre, les esprits en suspens, et remplissaient les imaginations d'une attente mystérieuse. Quand on arrive à cette triste page de notre histoire, quand on relit la
exécuté par l'ouverture du canal deBriare; un second projet, celui de joindre l'Aude a la Garonne, demeura sans exécution. — Voy. l'ordonnance de mai 1397 sur les eonx el forêts, l'entretien dea chemins publics cl des rivières, ele : les édils d'avril 1599 et de jauvier 1G07, pour ]« dessèchement des marais; l'édit de mai lS99,qui crée un office de grund voyer de France; les lettres d'août 1597, établissant une fabrique de crislal à Meluni l'édit d'août 1603, pour l'établissement à Paris d'une manufacture de draps et toiles d'or, d'argent et de soie ; la déclaration du 16 novembre 160H, pour l'établissement dans tous les diocèses d'une pépinière de mûriers blancs, et l'édit de janvier 1607, qui établit dans plusieurs villes du royaume des manufactures de tapisseries. Bec. du anc. loi) française!, t. XV, p. 141, 212, 513, 222, 164, 283, 591 el 322. - Une assemblée de commerce, sorte d'étals généraux de l'industrie, fut convoquée a Paris en 1604. Voy. Archives curieuses dt l'histoire de France, t. XIV, p. 219 el Suiv.
(li Voyez, dans les Économies royales de Sully, le projet de formation d'une république chrétienne, t. I, p. 243, 553, 437; t. Il, p. 130, 212, 220, 323, 339 et 418. ColUct. Slichaud, 1» série, t. XIV el XV.