‹ Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers étatChapitre 60 sur 156 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

bres en particulier, n'avait eu envers l'ordre de la noblesse aucune intention offensante. Il prit un langage à la fois digne et pacifique; mais le terrain était si brûlant, qu'au lieu d'apaiser la querelle, son discours l'envenima. Il dit que les trois ordres étaient trois frères, enfants de leur mère commune la France; que lu clergé était l'aîné, la noblesse le putné, et le tiers état le cadet; que le tiers état avait toujours reconnu la noblesse comme élevée de quelque degré au-dessus de lui, mais qu'aussi la noblesse devait reconnaître le tiers état comme son frère, et ne pas le mépriser au point de ne le compter pour rien; qu'il se trouvait souvent dans les familles que les afnés ruinaient les maisons, et que les cadets Us relevaient (1). Nonseulement ces dernières paroles, mais la comparaison des trois ordres avec trois frères, et l'idée d'une telle parenté entre la tiers état et la noblesse, excitèrent chez celle-ci un orage de mécontentement. L'assemblée, en tumulte, Ht des reproches aux députés ecclésiastiques présents à la séance, se plaignant que l'envoyé du tiers état, venu sous leur garantie, eut apporté, au lieu de réparations, de nouvelles injures plus graves que les premières. Après de longs débats sur ce qu'il convenait de faire, il fut résolu qu'on irait sur-le-champ porter plainte au roi (2).

L'audience demandée ne fut obtenue qu'après deux jours; la noblesse en corps s'y présenta. Son orateur, le baron de Senecey, termina un exorde verbeux par celte définition du tiers état : « Ordre composé du peuple des villes et des champs : « ces derniers quasi tous hommagers et justiciables des deux « premiers ordres; ceux des villes, bourgeois, marchands, arti- « sans, et quelques officiers ; ► et il continua : a Ce sont ceux-ci « qui, méconnaissant leur condition, sans l'aveu de ceux qu'ils ■ représentent, veulent se comparer à nous. J'ai honte, Sire, « de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés ; ils

(1) Rtlat. de Flor. Bapint, p. 233.

(2) Procès- vcrhal et cahier de la nobles» i* était de l'an 1615, Ms. de la Bibliothèque impériale, fonds de Briemic, n° 283, fol. 61 v°. — Relaticnde Fier. Sapine, p. 226.

« comparent voire Étal à une famille composée de trois frères; h ils disent l'ordre ecclésiastique être l'aîné, te nôtre le puîné « et eux les cadets, et qu'il advient souvent que les maisons « ruinées par les aînés sont relevées par les cadets. lin quelle « misérable condition sommes-nous tombés, si celle parole est « véritable!... El, non contents de se dire nos frères, ils s'a tir i- « buent la restauration de l'État ; à quoi comme la France sait a assez qu'ils n'ont aucunemenl participé, aussi chacun conte noit qu'ils ne peuvent en aucune façon se comparer a nous, « et seroit insupportable une entreprise si mal fondée. Ren- « dez-en, Sire, le jugement, et, par une déclaration pleine de « justice, faiies-les mettre en leur devoir (1). • A cet étrange discours, la foule des députés nobles qui accompagnaient l'orateur fil succéder, en se retirant, des marques d'adhésion unanime et des mots tels que ceux-ci : a Nous ne voulons pas que « des (ils de cordonniers et de savetiers nous appellent frères; « il y a, de nous à eux, autant de différence qu'entre le maître « et le valet (2). »

Le liers état reçut avec un grand calme la nouvelle de cette audience ei de ces propos; il décida que son orateur serait non-seulement avoué, mais remercié; qu'on n'irait poiut chez le roi pour récriminer contre la noblesse, et qu'on passerait au travail des cahiers sans s'arrêter à de pareilles disputes (3). Alors le clergé vint de nouveau s'entremettre pour la réconciliation, demandant que des avances fussent faites par le liers état ; le tiers répondit que, celle fois comme la première, il n'y avait eu de sa part aucune intention blessante; que messieurs du clergé pouvaient eux-mêmes le faire entendre à la noblesse, à laquelle il ne voulait donner aueune autre satisfaction, désirant qu'on le laissât en paix travailler à son cahier, et s'occuper d'affaires plus importantes (*}. Mais la broulllerie des deux

(1) Procès-verbal el cahier de la noblesse, Us. de la Bibliothèque impériale, fonds de Brienoc, n° 283, fol. 6Z v°.

(î) Relation de Ftor. Sapine, p. 228.

(S) Ibid.

CHAPITRE VII. 183 ordres tenait tout en suspens; le gouvernement , sans se porter juge, redoubla d'instances pour la paix ; il vint de la part du roi un commandement au tiers ëlat de faire quelque démarche qui pût contenter la noblesse; et plusieurs jours se passèrent sans que cet ordre fût obéi.

Pendant ce temps, le mémoire contenant les demandes du tiers passa à l'examen du conseil. La noblesse et le clergé en appuyèrent tous les articles, hors celui qui était l'objet de la dissidence, et, quant à celui-là, il fut promis par le premier minisire que le chiffre des pensions serait annuellement réduit d'un quart, et que les plus inutiles seraient supprimées (1). Ce concours et celte victoire ouvrirent les voies au raccommodement. Le tiers état lit remercier les deux premiers ordres de leur coopération bienveillante; ses envoyés auprès de la noblesse ne désavouèrent que l'intention d'offense, et on leur répondit convenablement (2). Ainsi fut terminé ce différend, d'où ne pouvait sortir aucun résultat politique, mais qui est remarquable, parce que le tiers état y eut le beau rôle, celui du désintéressement et de la dignité, et que là se montra au grand jour, en face de l'orgueil nobiliaire, un orgueil plébéien nourri au sein de l'élude et des professions qui s'exercent par le travail intellectuel.

Une querelle bien plus grave, et sans aucun mélange d'ïnléréls privés, survint presque aussitôt, et divisa de même les trois ordres, mettant d'un côté le tiers état, et de l'autre le clergé et la noblesse. Elle eut pour sujet le principe de l'indépendance de la couronne vis-à-vis de l'Église, principe qu'avaient proclamé trois cenl douze ans auparavant les représentants de la bourgeoisie (3). En compilant son cahier général sur les cahiers provinciaux, le tiers étal prit dans le cahier de l'Ile-de-France, et plaça en tête de tous les chapitres, un article contenant ce qui suit : i Le roi sera supplié de faire arrêter en l'assemblée

(1) Relation de Fier. Rapine, p. 3iî,

(3) lbid., p. 24C-21S.

(3) Voy. plus haut, chip, h, p. 33.

ISi ESSAI SUR L'HISTOIRE DU TIERS ÉTAT.

« des Étals, |>our loi fondamentale du royaume qui soit in- « violable et notoire à tous, que, comme il e-t reconnu souve- « rain eu son État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il

■ n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou a temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume pour eu a priver les personnes sacrées de nos rois, ni dispenser ou a absoudre leurs sujets de la lidélité et obéissance qu'ils lui « doivent, pour quelque cause ou prétexte que ce soit. Tous « les sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient,

■ tiendront cette loi pour sainte et véritable, comme conforme « à la parole de Dieu, sans distinction, équivoque ou limita- « lion quelconque, laquelle sera jurée et signée par tous les « députés des élals, et dorénavant par tous les bénéficiers et « officiers du royaume... Tous précepteurs, régenis, docteurs « et prédicateurs, seront tenus de l'enseigner et publier (1). »

Ces fermes paroles, dont le sens était profondément national sous une couleur toute monarchique, consacraient le droit de l'Étal dans celui de la royauté, et déclarait raffrancuissemenl de la société civile. Au seul bruit d'une pareille résolution, le clergé fut en alarme; il fit demander au tiers état et n'obtint de lui qu'avec peine communication de l'article qui, en même temps, fut communiqué à la noblesse. Celle-ci, en délaissant la cause commune des laïques el de l'État, rendit complaisance pour complaisance à la chambre ecclésiastique; mais les démarches collectives des deux premiers ordres furent inutiles auprès du tiers; il ne voulut ni retirer ni modifier son article, el repoussa, comme elle le méritait, la proposition de s'eu tenir à une demande de publication du décret du concile de Constance contre la doctrine du tyrannicide (2). 11 s'agissait là de la grande question posée dans la guerre de la Ligue entre les deux principes de la royauté légilime par son propre droit, et de la royauté légilime par l'ortbodoxie. Le débat de cette

(1) Relùtionde Ftor. Rapine, p. 283.

(2) Voyez, dans la Relation de Ftor. Rapine (Des était généraux, etc., I. XVI, If partie, p. \ 13-16*), le discours du cardinal da Perron, orateur du clergé, et la réplique de Robert Sliron, président du tiers élat.

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