‹ Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers étatChapitre 64 sur 156 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

pour elle. I! eût fallu, pour tirer la lumière de ce chaos d'idées, un roi digne de ce nom, ou un grand ministre. Loin de chercher sincèrement une meilleure voie, la cour de Louis Xlll n'eut à cœur que de profiler de la mésintelligence des élais pour le mainlien des abus et la continuation Uu désordre. De crainte qu'il ne survint une circonstance qui fit sentir à l'assemblée la nécessité du bon accord, elle pressa de tout son pouvoir la remise des cahiers, promettant d'y répondre avant que le congé de départ fût donné aux députés. Ceux-ci demandèrent qu'on leur reconnût le droit de rester réunis en corps d'états jusqu'à ce qu'ils eussent reçu la réponse du roi à leurs cahiers. C'était poser la question, encore indécise après trois siècles, du pouvoir des états généraux; la cour répondit d'une façon évasive, et, le 23 février 161», quatre mois après l'ouverture des états, les cahiers des trois ordres furent présentés au roi, en séance solennelle, dans la grande salle de l'hôtel de Bourbon (1).

Le lendemain, les députés du tiers état se rendirent au couvent des Augustins, lien ordinaire de leurs séances; ils trouvèrent la salle démeublée de bancs et de tapisseries, cl leur président annonça que le roi et le chancelier lui avaient fait défense de tenir désormais aucune assemblée. Plus étonnés qu'ils n'auraient dû l'être, ils se répandirent en plaintes et eu invectives contre le ministre et la cour; ils s'accusaient euxmêmes d'indolence et de faiblesse dans l'exécution de leur mandat ; ils se reprochaient d'avoir été quatre mois comme assoupis, au lieu de tenir léle au pouvoir et d'agir résolûment contre ceux qui pillaient et ruinaient le royaume. Un témoin et acteur de cette scène l'a décrite avec des expressions pleines de tristesse et de Colère patriotique ; « L'un, dit-il, se frappe a la poitrine, avouant sa lâcheté, et voudrait chèrement racbeu 1er un voyage si infructueux, si pernicieux à l'Étal et doni- « mageable au royaume d'un jeune prince duquel il craint la

(1) Voy. lu Relation dt F ior; Rapine, III' pa».| DttêUU généraux, etc., I, XVII, p. 75 el surf.

16* ESSAI SUR L'HISTOIRE DU TIERS ÉTAT, n censure, quand l'âge lui aura donné une parfaite connais- « sance des désordres que les étals n'ont pas retranchés, « mais accrus, fomentés ei approuvés. L'autre minute son re- « tour, abhorre le séjour de Paris, désire sa maison, voir sa « femme et ses amis, pour noyer dans la douceur de si tendres « gages la mémoire de la douleur que sa liberté mourante lui « cause... Quoi! disions-nous, quelle honte, quelle confusion à k toute la France, de voir ceux qui la représentent eu si peu « d'estime et si ravilis, qu'on ignore s'ils sont Français, tant « s'en faut qu'on les reconnaisse pour députés!... Sommes-nous a autres que ceux qui entrèrent hier dans la salle de Bour- « bon (1)? » Celte question, qui était la question même de la souveraineté nationale, revint pour une autre assemblée cent soixante et quatorze ans plus lard, et alors une voix répondii : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier, délibé- « rons (2). •

Mais rien n'était mûr en 1G15 pour les choses que fît le tiers état de 1789; les députés, à qui loute délibéralion était interdite, restèrent sous le poids de leur découragement. Chaque jour, suivant le récit de l'un d'entre eux (3), ils allaient battre le pavé du cloître des Auguslins, pour se voir et apprendre ce qu'on voulait faire d'eux. Ils se demandaient l'un à l'autre des nouvelles de la cour. Ce qu'ils souhaitaient d'elle, c'était d'être congédiés; et tous en cherchaient le moyen, pressés qu'ils étaient de quitter une ville où ils se trouvaieut, dit le même récit, errants et oisifs, sans affaires, ni publiques, ni privées (4). Le sentiment de leur devoir les tira de celte langueur. Ils songèrent que le conseil du roi étant à l'oeuvre pour la préparation des réponses à faire aux cahiers, s'il arrivait que quelque décision y fût prise au détriment du peuple, on ne manquerait pas de rejeter le mal sur leur impatience de partir, et que d'ailleurs la noblesse et le clergé profileraient de leur

(t) Relation de Flor. Rapine, 111= partie, p. 119.

(2) C'est ce mot de Siejès qui amena le serment du Jeu de Paume.

(3; Flor. Rapine, députe: du tiers état du Hivernais.

(*) Relation de Flor. Rapine, III* partie, p. 119.

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