CHAPITRE IX
Rien Je plus étrange que le coutraste des figures et des caractères dans celle association an même travail qui Mail l'un à l'autre Louis XIV et Colbert. Le roi, jeune et brillant, fastueux, prodigue, emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré l'air et les goilts d'un gentilhomme; le ministre joignant aux Fortes qualités de la classe moyeu ne, à l'esprit d'ordre, de prévoyance et d'économie, le ton et les manières d'un bourgeois. Vieilli avant l'âge dans des devoirs subalternes et des travaux assidus, Colbert eu avait gardé l'empreinte; sou abord était difficile, sa personne sans grâce, ses traits austères jusqu'à la dureté. Cette rude enveloppe couvrait en lui une âme ardente pour le bien public, avide d'action et de pouvoir, mais encore plus dévouée qu'ambitieuse il). Glacial pour les solliciteurs et peu sympathique aux plaintes de l'intérêt privé, il s'animait de tendresse et d'enthousiasme à l'idée du bonheur du peuple et de la gloire de la France (2). Aussi tout ce qui constitue le bien-ëlrc. tout ce qui fait la splendeur d'un pays, fut-il embrassé
(t) Il est homme sons faslidic , sans luxe, d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous se* plaisirs et ses divrrlisscinenls aux intéréls île l'Étal et aux soins .les affaires. Il est aeliret vigilant, ferme et inviolable du
sans en donner connaissance nu royet san, un exprès commandement rie Sa Majesté : qui témoigne n'avoir pus grande nvidilé pour les richesses, tnuis
de la coitr. Archives curieuses de l'histoire de France, 5>' série, t. VIII, p. 37f .) — Vuy. l'Histoire de la vie et de l'administration de Colbert , par M, Pierre Clément, lu Notice sur Colbert, par l.cmoiilcy, et le rapport lu par m. Villemuin à lu séance annuelle de l'Académie française, le 17 août 18*8.
(•2) Je voudrois que mes projets eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume, que lotit lo monde y fdt content, el que, snns emplois, sans dignités, éloigné de In cour el des affaires, l'herbe crut dans ma cour, (Paroles de Colbert citées par d'Auvigny, Vies dci hommes illustres de la France, l. V, p. 376.) — Je déclare en mon pari taulier il Voire ïlajeslc qu'un repas inutile de 5,000 livres méfait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour In Pologne, je vendrois tout mon bien , j'engagerais ma femme cl mes enfanls , el j'irois a pied lonle ma vie pour y fournir, s'il éloil nécessaire. (Lettre de Colberi à Louis XIV, Particularités sur tes ministres des finances , par M. de Monlliyoïi, p. 41.)
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par lui dans ses méditations patrioliques. Heureuse la France, de tout le bonheur où alors elle pouvait aspirer, si le roi qui avait cru à Colbert sur la parole de Mazarin mourant (1) eut toujours suivi l'admirable guide que la Providence lui donnait. Du moins, dans les vingt-deux ans de ce ministère mêlés de confiance et de défaveur, il lui permit de mettre la main à presque toutes les parties du gouvernement, et tout ce que loucha Colbert fut transformé par son génie. On est saisi d'étonnement et de respect à la vue de cette administration colossale qui semble avoir concentré dans quelques années le travail ei le progrès de tout un siècle.
S'il y a une science de la gestion des intérêts publics, Colbert en est chez nous le fondateur. Ses actes et ses tentatives, les mesures qu'il prit et les conseils qu'il donna prouvent de sa part le dessein de faire entrer dans un même ordre toutes les institutions administratives jusque-là incohérentes, et de les rattacher à une pensée supérieure comme à leur principe commun. Celte pensée, dont Louis XIV eut le mérite de sentir et d'aimer la grandeur, peut se formuler ainsi : donner l'essor au génie national dans toutes les voies de la civilisation, développer à la fois toutes les activités, l'énergie intellectuelle et les forces productives de la France, Colbert a posé lui-même, dans des termes qu'on croirait tout modernes, la règle de gouvernement qu'il voulait suivre pour aller à son but : c'était de distinguer en deux classes les conditions des hommes, celles qui tendent à se soustraire au travail, source de la prospérité de l'iilat, et celles qui, par ta vie laborieuse, tendent au bien public; de rendre difficiles les premières et de faciliter les autres en les
(I) Ou dit que le cardinal mourant lui a voit conseillé de se défaire dcFonquel comme d'un ho in me sujet à ses passions, dissijiiiteiu-, hautain, qui voudrai! prendre ascendant sur lui ; au lieu que Culherl, jiius modeste et moins accrédité , serait prêt ù tout et réglerait l'État comme une maison particulière. On dil même qu'il ajouta ces mots (et M. Colhert s'en vantoit avec ses amis) : » Je vous dois tout, sire, mais je crois m'ocquitler eu quelque manière en vous donnant Colbert. - (Mëmointdt l'abbé de CAowy.coH.Hicbaud. et Poujoulut, 3« série, t. VI, p. 879.)