‹ Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers étatChapitre 82 sur 156 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

être à la fois agricole, manufacturière et navi^Urice, ci une lu France, avec son peuple né pour l'action en tout genre, avec son vaste sol el ses deux mers, était destinée au succès dans ces trois brandies du travail humain. Ce succès, général ou partiel, fut à ses yeux le but suprême et le seul fondement légitime des combinaisons financières. Il s'imposa la lâche d'asseoir l'impôt, non sur les privations du peuple, mais sur un accroissement de la richesse commune, et il réussit, malgré d'énormes obstacles, à augmenter le revenu de l'État eu réduisant les charges des contribuables (1).

Dans ses plans formés surtout en vue de la prospérité matérielle, Colbert fit entrer pour une large part le soin des choses de l'intelligence. 11 sentit qu'au point de vue de l'économie nationale, des liens existent entre tous les travaux, entre toutes les facultés d'un peuple; il comprit le pouvoir de la science dans la production des richesses, l'influence du goût sur l'industrie, des arts de l'esprit sur ceux de la main. Parmi ses créations célèbres on voit l'Académie des sciences, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, les académies de peinture, de sculpture et d'architecture, l'école de France a Rome, l'école des langues orientales, l'Observatoire, l'enseignement du droit à Paris. Il institua, comme partie du service public et de la dépense ordinaire, des pensions pour les littérateurs, les savants et les artistes, et ses bienfaits envers eux ne s'arrêtèrent pas aux limites du royaume. Quant aux mesures spéciales de ce grand ministre pour la régénération industrielle de la France, leur détail dépasserait les bornes où je suis tenu de me renfermer. Les changements qu'il opéra dans toutes les branches de l'administration financière, ses travaux pour accroître ou pour créer le capital national sous toutes ses formes (2), ses encouragements de tout yenre distribués à toutes les classes d'hommes concourant à l'œuvre de la production, depuis le chef d'entreprise jusqu'au

(1) Voy. les Beihercttts de Forbonnais sur les finances de la France et l'ouvrage de ,11. Pierre Clément sur l'administration de Colbert.

(2) Les route*, les ramiix, les iibiimcnts civils et militaires, les arsenaux, la marine marchande cl la marine de l'Étal.

simple ouvrier, ce vasle et harmonieux ensemble de lois, de règlcmenfs, de statuts, de préceptes, de fondations, de projets, se trouve habilement expose dans des publications récentes (1). Il me suffira d'y renvoyer le lecteur et de dire que c'est à l'impulsion donnée par Colbert;ï ce principe de vie nouvelle répandu en nous il y a près de deux siècles, que uous devons de compter dans le inonde comme puissance maritime et commerciale.

Colbert eut cela de commun avec d'autres hommes doués du génie organisateur qu'il fit des choses nouvelles par des moyens qui ne l'étaient pas, et se servit comme instrument de tout ce qu'il avait sous la main. Loin de lutter contre les habitudes et les pratiques anciennes, il eut Part d'en tirer des forces, vivifiant par une volonté inspirée et par des méthodes d'application originales ce qui semblait inerte et usé. ("est ainsi que, pour les finances et le commerce, il transforma une accumulation de procédés empiriques en un système profondément rationnel. De là sa puissance et ses merveilleux succès dans son temps, dont il ne choqua point les doctrines; de là aussi la faiblesse de quelques parties de son ouvrage aux yeux de l'expérience acquise et de la science formée après lui. A-t-il eu tort de ne tenir aucun compte du vœu des états généraux de 1614 pour l'adoucissement du régime des jurandes, et de marcher, dans ses règlements, au rebours de celle première aspiration de la France vers la liberté du travail (2}? La réponse à cette question et à d'autres du même genre que soulève l'administration de Colbert (3) ne peut se faire isolément. Tout est lié dans

(1) Voy. le. tome XIV de YHiiloirc de France, de M. Henri Martin; l'ouvrage de M. Pierre Clément, cité plus haut ; el Yllialoire de l'administration en France, depuis le règne de Philippe-Auguste jusqu'à la mort de Louis XI V, par M. Daresle de la Cliavanne.

(2) Voy. plus haut, chap. vu. — Éilit de mars 1G73, portant que ceux qui font profession du commerce, denrées ou arts, qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts. Bec. des anciennes lois françaises, t. XIX, p. 91.

(5) Notamment celle des tarifs des douanes. Voy. l'édït de septembre IGW, portant réduction et diminution des droits de sortie el d'entrée, avec la sup-

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CHAPITRE IX. 2H les actes du grand ministre de Louis XIV, et, sur cet ensemble systématique, deux faits dominent: le premier, c'est qu'il fit découler tout du principe de l'autoriié, qu'il ne vit dans la France industrielle qu'une vaste école à former sous la discipline del'Élal (1); le second, c'est que les résultats immédiats lui donnèrent pleinement raison, el qu'il parvint à pousser la nation en avant d'un demi-siècle (2).

il avait fallu de longues années de guerre pour que l'œuvre de Richelieu s'accomplit; pour que celle de Colbert, complément de l'autre, se développât librement et donnai tous ses fruits; il fallait de longues années de paix. Après le traité de Weslphalie el le traité des Pyrénées (5), un repos durable semblait assuré à l'Europe et à la France, mais ce que promettaient ces deux grands pactes, Louis XIV ne l'accorda pas. Au moment où le jeune roi paraissait livré tout entier aux soins de la prospérïlc intérieure (4), il rompit la paix du monde pour courir, sous un

pression île plusieurs droits {Beckcrches de Forfconnais sous relie dale), el l'analyse faite par M. Pierre Clément, de l'ordonnance de septembre 1GG7, Histoire delà vie et de l'administration de Colbert, p. 231 el 313.

(1) Les arls étaient nouveaux ou presque totalement oubliés pur l'interroplion du commerce. Nous ignorions 1rs godtsdu consommateur étranger; nos manufacturiers, pauvres, écrasés mm le- laxcs et lu honte de leur État, n'avaient ni les moyens ni le courage d'aller puiser aa loin les lumières; il s'ugissail d'imiter et non d'inventer. Le ministre donna aux ouvriers des instructions, et la plupart furent bonnes, parce qu'elles riaient rédigées par des négociants ou des personnes l'Npénmcuiccs soit dans l'art, soit dans le commerce étranger. Unique règle était appuyée de son motif. (Furboinials, Recherches et considération! sur les finances de Frante, t. Il, p. 306.)

(2) Voyez, dans l'ouvrage île M, Darestede la Cbavanne, Histoire de l'administration en France, etc., t. II, p. 221, un tableau des manufactures créées par Colbert.

(3) 1618 el 1653.

(4) L'affection que nous portons à nos sujets nous ayant fait préférer a notre gloire el à l'Hgrandiss entent de nos États la saiisfaction de leur donner la pain, nous avons en même temps employé nos principaux soins pour leur faire recueillir les fruits d'une parfaite tranquillité ; et comme le commerce, les manufactures el l'agricullure sont les moyens les plus prompts, les ptos sûrs et les plus légitimes pour mettre l'abondance dans notre royaume, aussi nous n'avons rien oublié de toutes les cLoses qui pourrotent obliger nos sujets de s'y appliquer. (Ëdil de deeetubru 1663, portant

prétexta bizarre, les chances d'un agrandissement extérieur. II entreprit, au nom des prétendus droits de sa femme, l'infante Marie-Thérèse, et contre l'avis de ses meilleurs conseillers, la guerre d'invasion que termina le trailé d'Aix-la-Chapelle (1), guerre injuste, mais dont l'issue fut heureuse pour le roi et pour la France. Le roi y gagna un renom d'habileté politique et militaire ; la France, en acquérant plusieurs villes de la Belgique (2), fit un pas considérable dans les voies de son agrandis, sèment naturel. Mais dans ce premier coup de fortune, il y eut quelque chose de funeste. Une fois éveillée pour la gloire des armes, la passion chez Louis XIV ne se reposa plus; elle attiédit eu lui le zèle pour les travaux pacifiques, elle le lit passer, île l'influence de Colbert, sous celle du conseiller le plus désastreux (3). Et non-seulement elle le rendit moins occupé de progrès au dedans que de conquêies au dehors, mais encore, dans les affaires extérieures, elle le détourna de la vraie politique française, de celte politique à fois nationale el libérale dont le plan avait été conçu par Henri IV el l'édifice élevé par Richelieu (i).

Quelque embarras qu'on éprouve, comme patriote, à juger rigoureusement la politique d'un règne d'où la France sortit

française, l. XVIII, p. 69.) B '

(i] Ce truite fut ;<pné le 2 um 1CG8. - Voy« Mir le droit ,1c dévolution invoqué pur Louis XIV à In mort de Philippe IV, mi dT'spngne, el sur les évcncntriXa de lu guerre de fliU7, l'ouvrage de H. Hignel, Négociation! relatives à la auircsïioii d'Eipmjnc, I. I«, 2>' partir, seel. ) c:l 2 ; t. Il, 3^ parlic, secl. 2. — t.t-s !i)ipn..:iii[s ii fi'll.; ginTiT. il ii ni le fuu-cil il ii rui, furent Colbert cl te minière ih-s ailaire* l-U ;i , île Lionne, Pua des plus grands diplomates qu'ail tus lu Fronce, népocialeur du traité de Wcslpbalie, de lu ligne du Min et du tr.nlc des Pyrénées. Si, avant la guerre de Flandre, on eût « donné nu rut Cambrai, ou mime Bergucs, il se scroit peut-être contente. « Liuune, surtout, ctoit au désespoir de la guerre. - [OEuvres de llacine, t. VI, p. 338.}

(2) Charlcroi, Biuche, Alli, Douai, Tournai, Audemirde, Lille, Armentières, Courirai, Bergucs el Furnes.

(3) Le marquis de Loti vois, fila du ministre L ciel lier, d'abord associé il son pève dans le département de In guerre, puis charge seul de ce portefeuille en 1GÛ6.

[i) Voy. plus haut, chap. vt el tiu.

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