CHAPITRE IX
avec ses frontières fixées au nord et, en grande partie, a l'est (1), il faut séparer deux choses dans les guerres de Louis XIV : le résultat et rintcnLion; les conquêtes raisonnables, qui à ce titre subsistèrent, et les folles entreprises qui, tendant bien au delà du véritable but, purent s'y trouver ramenées plus tard, grâce à d'heureuses nécessités. La guerre de Hollande, par l'esprit de vengeance qui l'inspira et la manière dont elle fut conduite, eut ce caractère; si elle produisit les avantages territoriaux obtenus à la paix de Nimègue, ce fut parce que la cour de Madrid, en s'alliant aux ennemis du roi, lui fournit l'occasion d'attaquer de nouveau la Franche-Comte elles Pays-Bas espagnols (2). Un semblable accroissement de territoire ne résulta point de la guerre d'Allemagne; toutes les conquêtes faites durant celte guerre de neuf aus furent rendues par le traité de Ryswyk, celle, entre autres, qui donnait à la France sa frontière naturelle des Alpes (3). Enfin, dans la crise amenée par l'extinction de la maison royale d'Espagne (-4), Louis XIV, a;ant à choisir, aima mieux les chances d'une couronne pour son pelil-fils qu'un agrandissement de ses États consenti par l'Europe. Sa gloire personnelle et sa famille, voilà le double intérêt qu'il poursuivit de plus en plus aux dépens des intérêts nationaux, en brisant tout le système des anciennes alliances, en faisant quitter à la France le rôle de gardienne du droit public et de protec-
(1) Pour les compléter, il ne manquait plus que la Lorraine qui fut réunie bous Louis XV.
(S) Le traité de Nimègue fut siptné le 10 août 1078; la guerre avait commencé en IG72. Pat- ce traité, la France rendit plusieurs villes qui lui donnaient iluns les Pays-Bas une position offensive, notamment Charleroi, Atli, Bitiche, Audenarile et Courti'aî, qu'elle possédait depuis 1668; elle acquit, avec la Franche-Comté, des territoires et des villes importantes dans l'Artois, la Flandre et le llainuul, qui régularisèrent ses limites au nord et lui firent, a l'aide du génie de Vaulian, une puissante ligne de défense. — Voyez, sur l'invasion des Provinces-Unies et sur les traités qui la suivirent, le tome IV des IVigoeiatiaiis relatives à la succcision d'Eipagne.
(3) Le It ailé de Byswyk fut signé le 20 septembre IG97. La Savoie et Nice avaient été occupées pur suite de l'adhésion du duc Victor- Ain Odée a la ligue d'Augsboutg.
(4) A la mort de Charles 11, en 1700.
2fi ESSAI SUR L'HISTOIRE DU TIERS ÉTAT,
triée de petits États, pour la rendre aux yeux des peuples un objet de crainte et de haine, comme l'Espagne de Philippe II (I).
Celte fatale guerre de Hollande, qui commença le naufrage «le la politique de Richelieu, frappa du même coup le système financier de Colbert et faussa toutes ses mesures. II lui fut impossible de pourvoir pendant six ans aux dépenses d'une luit : armée contre l'Europe sans se départir de l'ordre admirable qu'il avait créé, saus retourner ans expédients de ses devanciers et sans compromettre les nouveaux éléments de prospérité intérieure. De IGÎ2 à 1678, tout fut arrêté ou recula eu fait d'améliorations économiques; et, quand la paix fut venue, quand il s'agit de réparer les pertes et de recommencer le progrès, la pensée et la faveur du roi avaient cessé d'être avec Colbert. Un homme doué d'un génie spécial pour l'administration militaire, mais esprit étroit, âme égoïste, flatteur sans mesure, conseiller dangereux et détestable politique, le marquis de Louvois s'était emparé de Louis XIY en servant et en excitant sa passion de gloire et de conquêtes. Celte confiance sans bornes qui avait fait du contrôleur général des finances presque un premier ministre, se relira de lui, et c'est au secrétaire d'État de la guerre que fui transportée, avec les bonnes grâces du roi, la prépondérance dans le conseil.
Réduit dès lors à la lâche ingrate d'opposer la voix de la raison à un parti pris d'orgueil, de violence et d'envahissement au dehors, de garder le trésor appauvri conlrc des demandes toujours croissantes pour les fêtes, les bâtiments de plaisance, l'étal militaire en pleine paix, Colbert fléchit par degrés sous ta fatigue de celte luile sans fruiL et sans espoir. On le vit triste et ou l'entendit soupirer à son ancienne heure de joie, à l'heure
(l) Lotis XIV eut l'ambition d'être Élu empereur ou de faire nommer son fiïs roi des Romains. Il négocia dans cette vue avec plusieurs des princes d'Allemagne; des traites secrets furent conclus par lui, eu IG70 avec l'électeur de Bavière, en 1679 avec l'électeur de Brandebourg, el dans ta même année avec l'électeur de Snuc. — Vuyez, sur ces négociations, une notice de Lcmonlcy, danti ses OEavm, t. V, p. 223 cl suiv.