CHAPITRE IX
de s'asseoir pour le travail ((}; il se sentait à charge dans ce qu'il voulait de bien, dans ce qu'il empêchait de mal, dans sa franchise de langage, dans tout ce que le roi avait jadis aimé de lui (2). Plusieurs fols, après des signes trop certains de disgrâce, la forte trempe de son âme et le sentiment du devoir patriotiqne le relevèrent encore et le soutinrent contre ses dégoûts; mais enfin il y eut un jour où l'amertume de cette situation débor'la et où le cœur du grand homme fui brisé.
Telle est l'histoire douloureuse des dernières années de Colliert, années remplies, d'un coté, par des accès d'activité fébrile, et de l'autre, par ces alternatives d'eloignement et de retour, de rudesses blessantes et de froides réparations qui marquent la fin d'une grande faveur. La tristesse, qui, sans nul doute, abrégea sa vie, se nourrissait de deux sentiments, du chagrin de l'homme d'Étal arrêté dans sou œuvre, et d'une souffrance plus intime. Colbert aimait Louis XIV d'une affection enthousiaste; il croyait à lui comme à l'idée même du bien public; il l'avait vu autrefois associé de cœur et d'esprit à ses travaux et à ses rêves, et, supérieur pour le rang, son égal en dévouement patriotique; et maintenant il lui fallait se dire que tout cela n'était
(1) Nous remarquons que jusqu'il ce temps, quand M. Col ber! entrait dans
facile cl nisé qu'il émit, devint diflicile et diffleuitueux , en sorte qu'on n'expédiait pas alors tant d'affaires, il Lcancoup près, que dans les premières années de sa surintendance. [««Boire* de Charte, Perrault, liv. [V, p. 8*, édit. de H. Paul Locroi» [I8tt].)
(2) M. Mansai d prétend qu'il y a trois ans que Colbert étui l à charge au roi pour les bâtiments ; jusque-là, que le roi lui dît une fois : « Mansard, on me « donne trop de dégoûts, je ne veux plus songera bâtir. • {OEuvres de Racine, i. VI, p. 53g.) — ■ Voici, Sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre; il y a prés de six mois que je balances dire les choses fortes à Votre Majesté que je lui dis hier cl celles (|Ue jr vais cniim: lui dire... Je me confie en la bonté de Votre Majesté, en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas qu'elle allât trop vite, et en la liberté qu'elle m'a souvent donnée de lui dire mes sentiments. {Mémoire» de Colftert au roi [1666], cité par Monthyou; Particularilé* inr les mmùtres dee finance», p. 73.)
q, l'illusion, que l'objet de son culle, ingrat envers lui, était moins patriote que lui. C'est dans ce désenchan! ement qu'il mourut (1); au lit de la mort, l'état de son âme se traliil par une sombre agitation et par des mots amers. Il dit en parlant du roi : t Si j'avois fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet * homme-là, je scrois sauvé deus fois, et je ne sais ce que je i vais devenir (2). » Une lettre de Louis XIV, alors malade, lui avant été apportée avec des paroles d'amitié, il resta silencieux comme s'il dormait. Invité par les siens à faire un mot de réponse, il dit : • Je ne veux plus entendre parler du roi, qu'au i moins à présent il me laisse tranquille; c'est au iloi des rois t que je songe à répondre (3). » El quand le vicaire de Saïnt- Euslache, sa paroisse, vint lui dire qu'il avertirait les fidèles de prier pour sa santé : i Non pas cela. i répondit brusquement Colbcrt, i qu'ils prient Dieu de me faire miséricorde (4). »
Ce qu'il y eut de fatalement triste dans celle noble destinée ne s'arrêta point à la mort. Chose étrange ! le ministre qui anticipait dans ses plans toute une révolution à venir, le règne de l'industrie et du commerce, celui qui voulait l'abolition des privilëgescn matière d'impôt, une juste proportion dans les charges publiques, la diffusion des capitaux parl'abaissement de l'intérêt, plus de richesse et d'honneur pour le travail et une large assistance pour la pauvreté (5), celui-là fut impopulaire jusqu'à la
(I) Le 6 septembre 1683.
(ï) Monlhyon, Particularité! tur la ministre! dei finance!, p. 79, noie.
(3) Ibid. — OEuvrcs de Racine, t. VI, p. 531. — lettru de madame de Maintenu*, 10 sept. 1685, t. Il, p. 105.
(4) OEuvrn de Racine, l. VI, p. 331. — L'hotel Colbert était situé dans la m e Jit u ve-d es - P et i 1 s-C 1 1 nui j i a .
(ïij Voyei, dans les histoires de l'administration de Colberl, ses efforts constants pour rédoire l'impôt de lu taille, et ses tentatives pour substituer la Inilie Miellé à I" tuilte personnelle, établir le cadastre el fonder le régime hypothécaire. Voyi'z :iussi le rf[:lemeist gfiui'rnl sur les Milles, donné le 12 février 1663, l'ordonnance d'avril I6(i7 sur les biens communaux, l'édit de décembre 1665 porlanl réduction de l'intérêt légal au denier vingt, l'édit de mars t673 pour la publicité des hypothèques, et l'édit de juin 1663 porlanl qu'il sera établi dans chaque ville et bourg du royaume un hôpital pour les pauvres, les malades et les orphelins. Rce. dei ancienne! loin françaises, l. XVIH, p. 18, 23, 69 et 187, et t. XIX, p. 73.