CHAPITRE IX
I.e grand fait, le fait imprévu alors, qui domine tout le règne de Louis XIV, c'est que dans ce règne, dernier terme du mouvement de la France vers l'unité monarchique, on vît le pouvoir absolu, exercé personnellement par le roi, tomber, pour la satisfaction des vrais intérêts nationaux, au-dessous de ce qu'avait été précédemment le même pouvoir délégué à un premier ministre. Richelieu, et après lui Mazariu, gouvernant comme s'ils eussent été dictateurs d'une république, avaient, pour ainsi dire, éteint leur personnalité dans l'idée et le service de l'État. Ne possédant que l'autorité de fuit, ils s'étaient conduits tous les deux en mandataires responsables envers le souverain et devant la conscience du pays, tandis que Louis XIV, réunissant le fait et le droit, se crut exempt de toute règle extérieure à lui-même, et n'admit pour ses actes de responsabilité que devant sa propre conscience. Ce fut cette conviction de sa toute-puissance, conviction naïve et sincère, excluant les scrupules et les remords, qui lui fit renverser coup sur coup le double système fondé par Henri IV, au dedans pour la liberté de religion (1), au dehors pour la prépondérance nationale assise sur une tutelle généreuse de l'indépendance des Élats et de la civilisation européenne.
A l'avènement personnel de Louis XIV, il y avait plus de cinquante ans que la politique française suivait son œuvre en
timides de lu sagesse humaine; tes temples profanes sont détruits: les chaires de séduction sont abattues; le mur de séparation est olé; le temps, la grâce, l'instruction, achèvent peu a peu un changement dont la force n'obtient que les apparences. (Oraiion funèbre de Louii XIY. Massillon, OEuvrei, t. Vlll, p. 339.) — Il n'entendait que des éloges, tandis que les bons et vrais catholiques et les saints évêques gémissaient du loul leur cœur de voir
hérétiques et païens avoieul fait contre la vérité, contre les confesseurs cl contre les martyrs, fis ne se pcuvoicnl surtout consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l'odieux durable et
nous détruire nous-mêmes, profilaient de notre folie, et bûlissuient des desseins sur la huineque nousnous Hltirionsde toutes les puissance* protestantes. (Mimoirt» de Sainf-Simon, t. XIII, p. 117.)
Europe, impartiale devanlles diverses communions chrétiennes, les différentes formes île gouvernement et les révolutions intérieures des États. Quoique la France fût catholique et monarchique, ses alliances étaient, en premier lieu, les États protestants d'Allemagne et la Hollande républicaine; elle avait même fait amitié avec l'Angleterre régicide (I). Aucun intérêt autre que celui du développement bien compris de la puissance nationale ne pesait dans les conseils et ne dirigeait l'action extérieure du gouvernement. Mais avec Louis XIV tout changea, et des intérêts spéciaux, nés de la personnalité royale, du principe de ta monarchie héréditaire ou de celui de la religion de l'État, entrèrent en balance pour prendre bientôt le dessus.
De là vint le bouleversement du système d'équilibre européen, qu'on eût pu nommer le système français, et son abandon pour des rêves de monarchie universelle renouvelés de Charles- Quint et de Philippe H. De là une suite d'entreprises formées au rebours de la politique du pays, telles que la guerre de Hollande, les brigues faites en vue de la couronne impériale, l'appui donné à Jacques II et à la contre-révolution anglaise, l'acceptation du trône d'Espagne pour un fils de France gardant ses droiis à la couronne (2). Ces causes des malheurs sous lesquels faillit succomber le royaume sortirent toutes de l'événement, applaudi par la nation, conforme à l'esprit de ses tendances, qui, après que la royauté eut atteint, sous deux ministres, sou plus haut degré de puissance, la remit absolue aux mains d'un prince doué de qualités à la fois brillantes et solides, objet d'affection enthousiaste et de légitime admiration.
Lorsque le règne qui venait sous de tels auspices couronner la marche ascendante de la monarchie française eut démenti l'im-
(I) Voyez, dans le Corpë diplomatique de Dumoul, I. VI, 9' part., p. 121, Je traité de piiix cl de commerce t-iilre l'Angleterre cl la France, signé le 3 novembre I(i5!i. Un article secret tic ce truilé stipiihiit, d'une port, l'interdiction nui Stunriscl à leurs princi^au* adliércnls de séjourner en France i de l'autre, le renvoi des agents de Cumlc, alors ennemi de son pays, hors du territoire britannique.
(9) Par des lettres patentes données en décembre 1700, Louis XIV conserva au due d'Anjou, devenu roi d'Espopne -ous le nom de Philippe V, son