CHAPITRE X
voit, sans se laisser abattre, son Gis el ses petits-fils mourir autour de lui {{); ou enfin, lorsque arrivé au dernier terme, il exprime par des mois louchants une admirable fermeté d'âme, un courage sans ostentation qu'il porte jusqu'à l'aveu de ses fautes [2).
Outre l'éclat que répandit sur ce règne la réunion de tant d'hommes de génie qu'il n'est pas besoin de nommer ; outre sa gloire chèrement payée et ses prospérités passagères, dans toutes les phases de sa longue durée (3), en dépit d'énormes fautes, il eut un incontestable mérite, celui d'offrir le premier une forme d'administration complète, embrassant à la fois, sans effort, d'une manière continue, tous les intérêts matériels et intellectuels du pays. Sous ce rapport, le gouvernement de Louis XIV lit un pas immense en avant de ceux qui l'avaient précédé; il fixa les bases de ce que j'appellerais la constitution administrative du pouvoir; il fut, sauf la liberté politique, l'un des plus grands gouvernements que la France ait eus jusqu'à nos jours (4). C'est de lui proprement que datent chez nous les
lui avait été si prématuré. («Auto* dt Sai»i-Simon,\. Mit, p. 163.) - Je me suis toujours soumis a la volonté divine, cl les maux dont il lui plaît d'iiMificr rnun royaume ne me permettent plus Je douter du sacrifiée qu'elle demande que je lui fasse de tout ec qui me pourroit être le plus sensible. J'oublie donc ma gloire. (Lcllrc de Louis XIV u son ministre en Hollande [29 avril 1709], citée par M. Miguel, Négociation*, etc., t. I», Introduction, p. ïcii.) — Landrecies ne pouvait pas tenir longtemps (juin 1712). Il tut agité dans Versailles si le roi se retirerait it Chambord sur la Loire. Il dit an maréchal d'Harcourt, qu'au cas d'un nouveau malheur, il convoquerait toute lu noblesse de son royaume, qu'il la conduirait A l'ennemi, malgré son Age de soixante et quatorze ans, cl qu'il périrait ù la tête. (Voltaire, Siècle de Loaii XIV, ch. lu, t. Il, p. 100 de l'édît. Beuchol.)
(I) Louis, dauphin, mort en 1711; Louis, duc de Bourgogne, et son fils Louis, duc de Bretagne, morts en 1712.
(3) Voyez les «éaoirti dt Saint-Simon, I. XII, p. 483, «5 el 401. — Louis XIV mourut le i'i septembre I7IH, trois jours avant qu'il eut soiiuiilc et dix-sept uns accomplis. Son règne avait été île soixante el douze ans depuis lu mort de Louis Xtll, et de cinquaute-qualre ans depuis celle deMozarin.
(3) Je ne parle ici que du rigne personnel de Louis XIV, qui dura, comme on l'a vu, de 1061 a 1715.
(4) Voyez VUiitoire générale de la civilitatien en Europe, pur M. Guizol, (4' leçon.
234 ESSAI SDR L'HlSTO)!iE DU TIERS ÉTAT,
temps modernes pour l'action régulière de l'État, la sociabilité, les mœurs, la langue et le goût national. A ce point de notre histoire, nous retrouvons une grande partie de ce que nous sommes; au delà, nous avons peine à nous reconnaître. C'est comme un moule puissant dont l'empreinte est restée sur les principaux éléments de notre civilisation, littérature, beauxarts, industrie, ordre civil et forces militaires.
Dès lors, on voit le pouvoir, libre dans ses mouvements, aller du centre aux extrémités, et remonter de là par des voies sûres et faciles. On voit, près de chaque ministère, fonctionner ces bureaux nombreux où se conservent les traditions et où les documents s'accumulent. On voit enfin fa prévoyance de l'État se montrer mûre en quelque sorte; il sait ce que vaut le soin de l'avenir, et, sur tous les points, il s'y applique; il institue des compagnies savantes, et s'assure de bous cadres d'officiers; il fonde des écoles d'arts libéraux et des écoles d'armes spéciales, crée de nouveaux ports, des arsenaux et des collections scientifiques.
De singuliers progrès vers la grande fusion nationale ont accompagné, sous Louis XIV, les développements nouveaux de la puissance administrative. Considéré sous le point de vue social, l'esprit de son gouvernement fut de tendre par toute sorte de moyens au rapprochement des classes. Il acheva pacifiquement la ruine de l'indépendance nobiliaire, astreignit, sans contrainte apparente, les grands seigneurs à la vie de cour et au service régulier dans l'armée; et partout, même à la cour, fil prévaloir, pour les honneurs, la fonction sur la naissance (1).
(1) Peu ù peu il réduisit tout te monde à servir ei li grossir sa cour, ceuxlà même dont il faisoîi le moins rie cas. Qui étoit d'âge à servir, n'osoït différer d'entrer dons le service. Ce fui encore une nuire adresse pour ruiner tes seigneurs, et tes accoutumer ù IVgatiië et û rouler pêle-mêle avec tout le niuiiile... Sous pi'élevle i|iit dur! service militaire es( liDiiomide, et qu'il e>l i aisoi] na li le d'apprendre à ubeir avant nue de commander, il assujettit tout, sans autre exception que des seuls priners du sang, à débuler par flre cadet» dans nés gardes du corps, et a faire tout le mime service des simples gardes du corps, dans les suites des gardes, et dehors, hiver et été, el à l'armée. (Mémoire* de Saint-Simon, l. XIII, p. 3B.)
CHAPITRE X. 23S Les maréchaux, qu'ils fussent nobles ou non, passaient avant les ducs; les ministres nés dans la bourgeoisie n'avaient audessus d'eux que les princes du sang, el leurs femmes étaient admises à la lable du roi (1). Dans l'armée, il n'y avait plus pour les grades, aucune préférence nécessaire de la grande noblesse sur la petite, ni de la noblesse sur la rolure; l'ancienneté de service créait le droit à l'avancement, et, sauf les cas de mérite signalé ou de faveur particulière, on suivait l'ordre du tableau (2).
La vieille aristocratie, écartée généralement des affaires, n'avait plus, comme classe distincte, ni pouvoir, ni influence politique; la somme de ses privilèges se trouvait réduite à des exemptions d'impôt que le fisc rendait souvent illusoires, au droit exclusif d'admission dans un ordre de chevalerie (3), et à des droits seigneuriaux, devenus moins utiles pour elle qu'onéreux pour les habitants des campagnes (4). L'un de ses
(I) De là les secrétaires d'Élal el les ministres successive ment ù quitter le manteau, puis le rubai, après l'habit noir, ensuite l'uni, le simple, le modeste, en (in à s'habiller comme le» gens de ejualilé; de là il en prendre 1rs manières, puis les avantages, el pnr échelons admis a manger avec le roi ; et leurs femmes, d'abord sous des prétextes personnels, wmiM madame Colbert longtemps avant madame de l.uuvois; enfin, des années après elle, toutes, à litre du droit des places de leur mûri, manger cl enti er dans les carrosses, el n'être en rien <ll lièrent es di s finîmes de lu première qualité. (*rïitoi>«rf( Saint-Simon. I. XIII, p. 17.)
(3) Grands el petits, connus el obscurs, furent donc forcés d'entrer et de persévérer dans le semée , d'y être un vil peuple en (oute égalité, el dans la plus soumise dépcudunrr du ministre de la guerre et mime de ses commit. [/Krf., p. 58.1 — It fui élabli que , quel qu'on put être, tout ce qui servilil demeuroil, quant au service el aux grades , dans une égalité entière. Cela rcndil l'avancement ou le retardement d'avoir un régiment bien plus sensible, parce que de la dépendoit tout le reste des autres avancements, qui ne se lirenl plus que par promotions suivant l'ancienneté, ce qu'on appelle l'ordre du tableau, (/ifrf., p. 57.)
(3) L'ordre du Saint-Esprit.
(4J Les privilèges des nobles ne sont plus que des ombres el des toiles d'araiçnée; qui ne le» me tient â l'abri de rir-n. Leurs fermiers et leurs terres payent au roi des impflls si excessifs, que tout le revenu du fonds esl consumé. Sous prétexte de remédier a quelques désordres qui méritoienl 6ufis duulc qu'on y eut égard, un a envoyé des intendants dans les provinces qui exercent sur la noblesse un empire insupportable et qui la réduisent en
membres, aussi homme d'esprit qu'entêté de l'orgueil de race, appelle le règne de Louis XIV un règne de vile bourgeoisie, paroles dont l'âcrelé prouve qu'après Richelieu et la chute de la Fronde, il s'était passé en France, au profil de l'égalité civile, quelque chose qui, pour les contemporains, avait un air de révolution (1).
En même temps que la noblesse, abaissée sans violence, reculait sur les rangs de la classe moyenne, celle-ci s'élevait d'un élan plus prompt que jamais en capacité, en valeur sociale, en importance dans l'État. C'est à elle que profitaient les nouveaux encouragements donnés à l'industrie et à l'étude; elle développait dans tous les sens ses forces actives et inventives; ses entreprises plus étendues lui créaient des fortunes rapides, et son ambition d'avancer ne s'arrêtait pas devant les plus hautes carrières. Elle obtenait des succès, un crédit, une puissauce dont les exemples frappèrent vivement le grand moraliste du siècle. La Bruyère a décrii, avec sa touche inimitable, cette émulation de travail utile, en conlrasteavec la somnolence d'esprit et l'oisiveté de la haute noblesse (2). Sous Louis XIV,
esclavage. Aujourd'hui il faut qu'un gentilhomme ail droit et demi pur gagner son procès contre uu paysan. (£e« Soupirt de la France esclave, etc.; Amsterdam, 1689, p. 13.)
(1) Mémoiret de Saint-Simon, t. III, p. 316.— De la l'élévation de la plume el de la robe el l'anéantissement de lu noblesse par les degrés qu'on pourra voir ailleurs, jusqu'au prodige qu'on voit cl qu'un sent aujourd'hui, ce que ces gens de plume cl de robe ont bien su soutenir, en aggravant chaque jour leur joug ; en sorte que les choses sonl arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon a personne, el qu'en mille façons différente* il dépend du plus vil roturier. (Ibid., t. XII, p. 265.)
(3) Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dispnssculcmeiit aux intérêts des princes el nui affaires publiques, mais fi leurs propres affaires i qu'ils ignotvnl l'économie el la science d'un père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette Ignorance ; qu'ils se laissent appauvrir cl maîtriser par des intendants . qu'ils sa coutenlcnl d'être gourmets ou coteaux, d'aller chez Thaïs ou ehn Phryné, de parler de la meute ou de lu vieille meule, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un État, sonpenl a se placer, se placi-nl, -'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui