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CHAPITRE V

LE THEATRE EN ESPAGNE1

Aussitôt que l'Espagne eut conquis son indépendance contre les Maures, elle vit se former comme en France des associations dont le but était de donner des représentations religieuses. Madrid et Séville eurent comme Paris des Confrères de la Passion. Ce que furent ces représentations d'ordre religieux, nous l'ignorons. Mais, à en croire des documents du xvie siècle, les Mystères espagnols furent moins longs et déployèrent moins de luxe que ceux de France. On les représentait dans des cours de palais ou d'hôtelleries, et en cela, malgré la différence de climat, les premiers théâtres espagnols ressemblent aux premières scènes anglaises.

En 1 5^4 •> des troupes italiennes viennent à Madrid. Files trouvent les habitudes théâtrales peu luxueuses en comparaison de celles de l'Italie. Ne pouvant se contenter de l'installation mesquine des tréteaux dans les cours des maisons" qui servent de théâtre, l'un de ces Italiens, Albert Ganasa*, obtient pour sa troupe que l'une de ces cours (en espagnol corrat) lui soit attribuée en propriété. Au moyen d'un auvent, il fait recouvrir la scène ainsi que le pourtour du local; le

1. Comme l'indique la notice consacrée à l'Exposition des théâtres en 1878 et rédigée par MM. Nuitter et Heuzey, Pellicer, le principal historien du théâtre espagnol, dans son ouvrage intitulé : Tralado historiée sobre el origen y progresos de la comedia y del histrionismo eu Espana, Madrid, 1804, n'a donné aucun renseignement circonstancié sur le théâtre de son pays; il n'a rien emprunté ni aux chroniqueurs espagnols ni aux historiens locaux, et les détails les plus précis qu'il cite sur les représentations dramatiques de la Péninsule sont extraits du récit du maréchal de Gramont, venu en Espagne en 1659. Nous avons poussé nos recherches plus loin et nous avons été assez heureux pour réunir sur le théâtre de la péninsule Ibérique des détails qui offrent l'attrait de l'inédit.

2. Ganasa était un comique manlouan qui avait joué dans sa patrie en 1 568 et était venu en France entre 1571 et 1572. Voir d'Aneona, les Origines du théâtre en Italie. Florence, 1877, t. II, j). 455.

LE THEATRE EN ESPAGNE

centre, qui correspond au parterre des théâtres français, reste au contraire à ciel ouvert. Les premiers théâtres anglais, tels que le Globe et le Swan, furent calqués sur ce théâtre espagnol1.

Cet établissement seénique est bientôt suivi de la création de théâtres semblables.

En i j82, les Confrères veulent mieux faire : ils achètent un pâté de maisons, avec une cour intérieure qu'ils disposent sur le principe du théâtre de Ganasa, avec plus de recherche et de confort probablement, puisque, à partir de cette date de i582, les autres corrals de Madrid tombent en désuétude; si bien que, lorsque Lope de Vega, à la fin du siècle, vient à Madrid, il n'y trouve plus que deux théâtres, celui de Ganasa et celui des Confrères, où l'on joue encore à l'air libre. Un demisiècle plus tard, à la mort de Calderon, le théâtre espagnol a pris un (cl développement, la passion des spectacles est entrée à un tel point dans le goût des populations, qu'il n'y a pas alors un seul village important qui ne possède une scène publique, où l'on donne des représentations5. L'amour du théâtre est tel, que, malgré les scandales qui en résultent, on joue quelquefois des comédies profanes et même fort légères dans des monastères3.

Les fenêtres des bâtiments qui bordent les corrals sont garnies de grillages, suivant la mode espagnole, et servent de loges. Lorsqu'elles ne sont pas assez nombreuses, on en perce de nouvelles dans les murs. Dans le fond de la cour opposé à la scène, on élève des gradins en amphithéâtre. Par devant ces gradins est le parterre, que les Espagnols appellent patio. Les spectateurs de cette partie du théâtre sont, comme en France, fort bruyants, et le patio est aussi souvent le théâtre de tumultes que le parterre de l'Hôtel de Bourgogne. Aussi les Espagnols en appellent-ils les habitués, à cause de leur agitation continuelle, des mosqucteros'\ Les gradins sont recouverts d'une toile tendue : lorsque le mauvais temps survient, les gens du parterre s'y précipitent pour les prendre d'assaut et s'y mettre à l'abri. Lope de Vega et Calderon parlent du vacarme épouvantable que font les assistants du patio : les cris d'animaux, les sonnettes, les sifflets, ne leur suffisent pas, ils vont

1. Voir Damas-Hinard, feuilletons du Moniteur universel, 27 octobre et 1" décembre 18 53.

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