‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 16 sur 322 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LA SCÈNE

Si l'on étudie les Mystères, on voit qu'ils sont tous conçus suivant des règles constantes, et que partout les dispositions des décors, quoique variant à l'infini dans les détails, ont toujours certains éléments essentiels identiques.

Les Mystères représentent tous la lutte du bien et du mal; aussi le décor doit-il reproduire d'une part le Ciel avec Dieu le Père et les anges, d'autre part les démons et l'Enfer, figuré par une gueule de dragon qui s'ouvre et se ferme sans cesse. Les autres dispositions varient suivant le sujet du Mystère, la richesse des organisateurs et diverses autres circonstances.

Les trois unités, surtout celle de lieu, n'étaient pas du fait des M\ stères. L'action se déployait sans aucun arrêt de temps, et pas un événement ne s'accomplissait en dehors de la vue des spectateurs. L'auteur, loin de chercher à ramener les faits vers quelque centre d'action restreint, les dispersait, au contraire, en autant de lieux que le sujet le comportait, « l'action sautait continuellement d'un endroit à un autre; quelquefois elle se passait en plusieurs endroits à la fois' ». Pour faire saisir aux spectateurs ces mutations, il les fallait exécuter sous leurs yeux; sans cela la pièce n'eût pas eu de suite.

Il y a deux moyens d'obtenir ce résultat : d'abord, le changement successif de décors; en second lieu, la représentation simultanée sur la scène « de tous les lieux où l'action doit, conduire les personnages »5.

De nos jours, on se sert du premier moyen : le décor change successivement, et la scène, restant la même, représente des endroits différents. Au moyen âge, au contraire, on utilisait le second, et le théâtre

i. E. Moricc, op. cit., p. 36 el 37.

?.. Ibidem.

LES MYSTÈRES DIALOGUES

reproduisait des scènes différentes, cote à côte, préparées avant la représentation; les acteurs s'y transportaient successivement, selon l'endroit où la partie du drame qu'ils jouaient était censée se passer : les peintures murales ou les bas-reliefs de nos vieilles cathédrales du moyen âge1 représentent ainsi, les unes après les autres, les phases de la vie d'un saint ou les scènes de la Passion. Le décor du Mystère était donc fixe; l'action seule était mobile2.

Gomme les scènes des Mystères représentés sur un même théâtre étaient souvent nombreuses, quelques historiens crurent, au xvne et au xvme siècle3, pouvoir émettre l'opinion que les théâtres du moyen âge étaient à plusieurs étages, et qu'à chaque étage il y avait une ou plusieurs scènes différentes sur lesquelles les acteurs passaient en montant ou en descendant.

MM. Paulin Pâris et Petit de Julleville1 ont démontré l'invraisemblance de cette hypothèse; ils ont fait voir que les textes qui ont servi à l'édifier s'appliquaient, non pas aux dispositions de la scène, mais à celles des éehafauds construits pour l'auditoire. Pour notre part, tout en acceptant leur opinion, nous croyons que, dans quelques cas, certains décors comportaient des éehafauds à deux étages.

Le Paradis, les places des prophètes, par exemple, ou tout autre endroit occupé par des figurants, furent quelquefois installés au second étage, tandis que l'Enfer était souvent situé au-dessous de la scène proprement dite qui figurait notre monde. Cette disposition permettait de mettre simultanément sous les yeux des spectateurs une scène se déroulant à la fois sur terre et aux enfers. Ainsi, dans le Mystère de la Passion, on voyait l'âme d'Hérode, entraînée en enfer, y subir les plus cruelles tortures, tandis qu'on assistait sur terre aux funérailles magnifiques dont on honorait sa dépouille morteller>.

La scène elle-même affectait divers contours : elle était tantôt ronde,

i. Voir Journal d'un bourgeois de Paris, publié par Tuetey (collection de l'histoire de Paris), p. [44.

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