Petit de Julleville, op. cit., t. I, p. 387 et suivantes
3. Les frères Parfait, Histoire du théâtre français. Paris, 1745-49- Cette théorie a été acceptée par Victor Fournel dans les Curiosités théâtrales, Paris, 1 8 3 g , p. 5, et par Emile Morice dans son Essai sur la mise en scène des Mystères. Nous avons dit plus haut sur cpiel texte mal interprété ils l'ont établie.
4. Paulin Paris, Cours de littérature du moyen dge au Collège de France, leçon du 7 mai 1877. Alphonse Royer, dans son Histoire universelle, du théâtre, Paris, 1870, t. I, p. 1 53 et suivantes, a le premier pris parti pour la théorie epue M. Paulin Paris avait exposée au Collège de France.
5. G. Brouchoud, les Origines du théâtre de Lyon, Lyon, Schcuring, l805, ]). 11.
LA SCÈNE
tantôt elle avait la forme d'un croissant, mais le plus souvent elle avait celle d'un rectangle allongé. Le premier plan, ou scène proprement dite, qu'on appelait champ, était l'endroit où se passaient les grands événements, où les acteurs discouraient; au fond, derrière le champ, s'élevaient les décors, maisons, monuments, toujours ouverts du côté du public. On les appelait mansions; ils étaient placés à côté les uns des autres : pour le Mystère de la Passion, par exemple, il y avait le palais de Pilate, le temple de Jérusalem, la montagne de Golgotha et la grotte de la Mise au tombeau sur une même ligne.
Lu dimension de la scène variait : ainsi la Passion, représentée en tableaux vivants, en 1420, pour l'entrée des rois de France et d'Angleterre à Paris, était jouée sur un écbafaud de 100 pas de long', tandis qu'à Romans, en i5oq, au Mystère des trois Doms, l'échafaud avait seulement 36 pas de long sur 12 de large; il était construit sur piliers dans une cour rectangulaire et adossé à une église2.
Les parties différentes de la scène construite à Rouen, en 1 4 4 7 ■> pour la représentation du Mystère de l' Incarnation et Nativité nous sont connues : « Estoient les establies assises en la partie septentrionale du neuf marché, depuys l'bostel de la Hache couronnée jusqu'en l'bostel où pend l'enseigne de l'Ange. Premièrement vers orient, paradis ouvert fait en manière de tbrône et réons3 de tout entour. En milieu duquel est Dieu en une cbaiere parée et au costé destre de lui Paix et soubz elle Miséricorde. Au senestre Justice et soubz elle Vérité et tout entour d'elle
ix ordres d'anges les ungs sur les autres La maison des parens
Nostre Dame; son oratoire; la maison de Elisabeth en montagne; le logis de Syméon; le temple de Salomon; la demeure des Pucelles; l'hostel de Gerson scribe; le lieu du peuple payen; le lieu du peuple des Juifs; le lieu de Joseph et de ses deux cousins; la crache es bœufs; le lieu où l'on reçoit le tribut; le champ aux Pasteurs contre la tour Ader; le chasteau de Sirin prévost de Syrie; le temple Apollin; la maison de Sybille; le logis des princes de la Synagogue; la chambre de l'empereur; le throsne d'icelluy; la fontaine de Romme; le Capitole; Enfer faict en manière d'une grande gueule se cloant et ouvrant quand besoing en est. Le limbe des Pères faict en manière de chartre et n'estoient veus sinon au dessus du faulx du corps; les places des prophètes en divers lieux hors des
1. W uir Journal d\tn bourgeois de Paris, publié par Tuetey, p. i44a. Ulysse Chevallier, Mystère des trois Doms, déjà cité, p. 20. 3. Rayons.
LES MYSTÈRES DIALOGUÉS
autres. » En tout vingt-quatre lieux divers, plus les échafauds des prophètes probablement placés dans l'auditoire, ou dominant la scène, audessus de l'une des constructions précitées.
On le voit, le décor commençait d'un côté par le Paradis et finissait de l'autre par l'Enfer.
Le Paradis à Rouen était à plusieurs étages : Dieu le Père siégeait sur un trône fort élevé au-dessus du plan de la scène; diverses estrades ou gradins le séparaient de ce plan, et sur ces gradins se plaçaient la figure de la Justice et les neuf ordres d'anges qui l'entouraient. Quant à la mansion où étaient les Pères de l'Eglise, elle se trouvait, comme cela s'est présenté en plusieurs autres circonstances, dans une des loges, au milieu de l'assistance1.
La scène était tantôt adossée à une muraille existant déjà ou construite en planches, tantôt elle était sans face ni derrière, et l'assistance l'entourait de toutes parts, comme nous le montre le plan à la plume du manuscrit de Donauschingeiv.
La pièce se jouait comme dans les cirques. Ainsi avons-nous vu, en i 53G, le Mystère de la Passion joué à Bourges. Outre le dessin à la plume de Donauschingen, nous avons la représentation d'un Mystère sur une miniature de Jehan Fouquet exécutée pour le livre d'heures d'Etienne Chevallier3, datant par conséquent de i/|6o environ. La reproduction d'un Mystère par Jehan Fouquet a d'autant plus d'intérêt qu'elle est évidemment prise sur le vif; car il fut chargé, en i/(6i, de monter les Mystères qui devaient être joués à l'entrée de Jxniis XI à Tours.
Quelque importante et intéressante que soit cette figuration, elle parait avoir été, jusqu'à présent, inconnue des différents auteurs qui ont écrit sur la mise en scène des Mystères. Elle représente le martyre de sainte Apolline; la sainte est étendue liée sur une planche; le bourreau lui arrache la langue avec des tenailles, deux de ses aides la ligottent, tandis qu'un autre, qui vient de se livrer à des actes d'une inconvenance grossière sur la martyre, remet ses braies4; un sergent
i. E. Moriee, op. cit., p. 40 et 41.
•2. Moue, Sc/iauspiele des Mittelatters, Mauheim, i852, et Karl Hase, Das geistliche Scltauspiel. Leipzig, 1 858. La planche assez informe de ce manuscrit a été reproduite dans Kœnnecke, Bildcratlas fur Geschichte dur Nationalliteratur, Marhurg, 1887, p. 54 et 55.
3. Le livre d'heures à" Etienne Chevallier, aujourd'hui en la possession de M. Funck-Brentano, reproduit par Curmer, grand in-4, p- 189.
4. Les détails du réalisme le plus ignoMe abondent dans les Mystères ; du reste, certains livres religieux ne se privent, pas plus que les théâtres, de les représenter.
LA SCÈNE
à verge lit la sentence, et un magistrat, en robe rouge, assiste à l'exécution. L'empereur Decius est près de la patiente; des diables se tiennent derrière chacun des bourreaux, les excitant « à la méchanceté ». L'estrade, à peu près de la hauteur d'un homme, est établie sur des fascines; elle coupe diamétralement l'hémicycle formé par la ligne des loges.
Autour de l'échafaud et contre lui, l'auditoire debout; plus loin, en amphithéâtre, des échafaudages constituant des loges où sont des spectateurs. A l'extrémité gauche des loges, près de la scène, l'Enfer, simulé par une énorme tète de dragon, qui se raccorde avec le plancher de l'estrade et permet aux diables de passer, de plain-pied, de la scène à l'Enfer. Si l'on parcourt les loges, on voit que l'une d'elles figure le Paradis 5 on aperçoit les anges, le chœur des bienheureux, et à côté l'orchestre, composé de nombreuses trompettes, de formes plus ou moins biscornues, et d'un orgue avec ses tuyaux. Le Paradis communique avec la scène par un praticable ou long escalier de bois qui passe par-dessus les assistants du parterre. Ceci nous prouve que certains acteurs étaient en même temps spectateurs et se tenaient, suivant les circonstances, dans l'une des loges ou sur l'échafaud : Dieu le Père, par exemple, présidait à la représentation en spectateur; c'était la façon la plus vraisemblable de lui faire jouer son rôle, puisqu'il n'était pas acteur du drame, mais seulement le juge suprême, qui, de haut, assiste aux événements et dont rien ne peut troubler la sérénité. Quelquefois il descendait de son trône, comme le deus ex machina des anciens, et apparaissait sur la scène pour changer la face des choses.
Dieu le Père n'était pas seul à prendre part à la représentation du Mystère comme acteur et comme spectateur, car toujours, dans la même miniature, nous voyons sur l'échafaud un monarque qui représente évidemment l'empereur Decius faisant martyriser sainte Apolline; dans la loge centrale, le siège du président, une « chaiere » toute garnie de coussins, est vide, et une échelle semble montrer suffisamment qu'il vient de la quitter. Nul doute que le président ne soit l'empereur, qui apparaît sur la scène à certains moments. En un mot, le spectacle s'étendait à tout l'auditoire.
Dans le Mystère de saint Didier, l'empereur Ilonorius jouait à peu près le même rôle que l'empereur Decius. Pendant tout le temps qu'il n'agissait pas (et son rôle était assez court), il demeurait assis sur son trône comme un mannequin; mais ce trône, au lieu d'être dans une loge de
3*2 LES MYSTÈRES DIALOGUES
spectateurs, était sur la scène, dans la mansion qui représentait le palais impérial.
Nous avons vu le Paradis dans le Mystère de la Passion de Rouen, en i474i avec Dieu le Père, sur la scène, au même étage que les autres mansions; nous le verrons encore disposé ainsi, dans le Mystère de Valenciennes, de 1 547- Mais cette position était loin d'être fixe : le plus souvent, le Paradis s'élevait au-dessus des autres mansions et devait les dominer; il était alors au second étage. On trouve la preuve de cette élévation du Paradis dans le Mystère des Miracles de Notre-Dame, où Jésus descend du ciel en personne avec son cortège accoutumé1; dans le Mystère de la Résurrection, où Jésus-Christ s'élève avec cinquante et une âmes figurées par des effigies en papier ou en parchemin; car cinquante et une personnes auraient été trop lourdes à soulever par des trucs. Dans le Mystère du Vieil Testament on trouve continuellement des mentions de ce genre : « Ici l'ange remonte au Paradis », ou bien : <( descend du Paradis2 ». C'est sans doute en raison de leur élévation au-dessus du reste des décors qu'on a donné le nom de paradis aux galeries supérieures des salles de spectacle modernes".
La place des prophètes ou des saints assistant à la représentation était souvent aussi au second étage. Avec Dieu le Père, ces prophètes ou ces saints voient de haut ce qui se passe sur la terre, et les Mystères leur donnent, en conséquence, une place qui rappelle celle que leur a assignée Raphaël dans la disposition générale de la fameuse fresque de la Dispute du Saint-Sacrement, dans la chambre de la Signature, au Vatican. Au contraire, les limbes étaient placés sur la scène, quelquefois même en contre-bas; on les figurait par une tour avec de nombreuses portes à jour qui permettaient de voir les âmes des morts paraissant souffrir.
La miniature du manuscrit du Mystère de Valenciennes'' , qui a été